2002
EMPAN
Articles et publications
Premiers liens...« L’inconnu dans la maison »
Suzanne Capul
[*]
Dans les histoires que l’on racontait autrefois, dès qu’une
naissance était annoncée, les parents conviaient autour du berceau tout le ban
et l’arrière-ban des fées, fées bienveillantes ou fées Carabosse. Il valait
mieux n’en point oublier. Celle qu’on avait, sciemment ou non, laissée de côté,
surgissait de derrière une tenture, pour une prédiction généralement sinistre.
Il était nécessaire qu’une bonne marraine puisse formuler un dernier voeu, pour
atténuer le maléfice, éviter ainsi le fatal enchaînement annoncé.
On ne raconte plus ce genre d’histoires qui paraissent désuètes
ou inquiétantes. Et même les anges gardiens, qui devaient veiller sur nous, ne
hantent guère que quelques livres et les films de Wim Wenders. Cela me paraît
extrêmement dommageable. Pas seulement à cause de la poésie et du rêve mais
parce qu’elles étaient porteuses de vérités essentielles, difficiles à formuler
autrement. Les mots d’aujourd’hui ne peuvent rendre compte aux yeux et aux
oreilles des enfants de la complexité de la situation provoquée par une
naissance, ni de la diversité des sentiments ainsi éveillés. Les contes
disaient l’importance de l’environnement, le pouvoir des prédictions, leur
influence sur le destin d’une vie entière. Ils disaient aussi que les
sentiments les plus divers, c’est-à-dire les plus extrêmes, amour/haine,
accueil/rejet, sont toujours présents au chevet du nouveau-né. Se passer des
services des fées et des sorcières nous laisse avec une imagerie appauvrie,
faite seulement de bons sentiments pour beaucoup bien conventionnels.
L’entourage familial, le rituel entourant la naissance à la
maison ou le retour de la maternité avec l’accompagnement de la grand-mère
maternelle, s’efface aussi et laisse donc la mère et son nouveau-né dans un
face-à-face, avec peu ou pas du tout de soutien ou de médiateurs.
Réfléchissons sur ce qui est en jeu dans ce
face-à-face entre une mère et son bébé. Il est difficile d’imaginer
quel peut être le fonctionnement « intérieur » d’un bébé. On a du mal à penser
qu’il soit déjà très complexe. On reste très perplexe, par exemple, sans
vraiment comprendre, en voyant un bébé, que sa mère a laissé quelques jours,
dès trois mois, détourner obstinément la tête, refuser de rencontrer son
regard. « L’enfant, écrit A. Green, est sans défense, ou mieux, il n’est que
défense. Incapable, de par sa condition, de modifier la réalité qui l’entoure.
Il n’a d’autre ressource que de modifier sa réalité psychique en y installant
des défenses… qui peuvent gravement le mutiler. » Les travaux de Françoise
Dolto ont tenté de nous familiariser avec cette précocité, cette très précoce
vulnérabilité. Mais, il y a, semble-t-il, de la résistance à l’entendre.
Actuellement, les recherches sur l’observation des bébés travaillent en ce
sens. Les actes du congrès de 1994 ont paru sous le beau titre
Les liens d’émerveillement (érès,
1995).
Mais avant d’en arriver à « l’émerveillement », reprenons
quelques considérations faites dans Empan, il y a deux ans, à propos du deuil et de
la solitude.
De tout ce qui précède, résulte le silence fait sur les
sentiments, fugitifs peut être, mais très prégnants, qui surgissent, telle la
fée oubliée, à la naissance du premier enfant. Pour qui l’a vécu, il est
difficile d’oublier le saisissement qui est celui d’une jeune mère devant son
premier né. Saisissement de découvrir que cet
enfant est un inconnu, un étranger, il ne ressemble en rien à ce
qu’elle a imaginé, il semble venir d’ailleurs – il annonce ainsi une
trajectoire indépendante. Devant cette soudaine présence, hors du corps
maternel, c’est-à-dire exposée désormais à tous les dangers, s’impose à elle
avec une évidence imparable que c’en est fini à jamais d’une égoïste
tranquillité : elle aura toujours, en elle, la préoccupation de cet autre. Et,
pour l’instant, ils devront faire, lier connaissance. Cela surgit, étonne, peut
disparaître aussi, rapidement, recouvert par tous les autres sentiments, mais,
que ce soit oublié, esquivé, dénié, cela n’en existe pas moins et ne peut
vraiment rester muet. D’être mise de côté, cette vérité peut réapparaître
d’autant plus redoutable.
Cet instant de la naissance est une révélation privilégiée
donnée à la mère. Là se trouve condensé tout le sens profond de l’humain,
c’est-à-dire l’existence séparée, singulière, de chacun, en même temps que
cette ouverture, cette curiosité insatiable pour cet autre, semblable et
différent, par essence fraternel et qu’on aura toujours à mieux connaître. Nous
pouvons rendre grâce à Freud puis Winnicott d’avoir reconnu comme général et
nécessaire, ce qu’ils ont appelé « le mouvement de haïr ». Freud, dans
Pulsions et destin des pulsions écrit
« das Hassen », c’est-à-dire l’infinitif du verbe haïr, précédé d’un article.
Il désigne ainsi un mouvement. Or, cela est toujours malencontreusement traduit
par « la haine », qui est un substantif, abstrait, statique, définitif (cf.
Freud et la langue allemande : Quand Freud voit
la mer de G.-A. Goldschmidt). « L’aimer et le haïr, écrit Freud, ne
sont pas dans une relation simple, ils ont des origines diverses. Le haïr est
bien antérieur. Ce mouvement consiste à rejeter hors de soi tout ce qui apporte
du déplaisir et vient déranger le narcissisme tranquille. » Je cite : « Le moi
hait, exècre, persécute tous les objets qui sont source de sensations de
déplaisir. Les prototypes véritables de la relation de haine sont issus de la
lutte du moi pour sa conservation et son affirmation. » Autrement dit, ce
mouvement de « rejet » participe à la construction de la personne. Il permet de
faire la distinction entre le dedans, le dehors, il est donc un facteur du
développement. Étant donné l’importance de ce mouvement différenciateur, on
peut comprendre la complexité, l’ambivalence des sentiments qui y sont
associés.
Ce mouvement rejet/différenciation, il faut l’avoir présent à
l’esprit lorsqu’on aborde le texte de Winnicott « La haine dans le
contre-transfert ». Winnicott développe les idées de Freud et déclare sans
ambages : « J’émets l’hypothèse que la mère hait le petit enfant, avant que le
petit enfant ne puisse haïr la mère et avant qu’il puisse savoir que sa mère le
hait. » Il énumère toutes les raisons justifiant son hypothèse, puis écrit : «
Il faut qu’elle puisse tolérer de haïr sans rien y faire ; peut-être est-elle
aidée par certaines chansons enfantines qu’elle chante : “Bateau, batelier en
haut de l’arbre quand le vent soufflera le berceau bercera, la branche cassera,
le berceau tombera et boum le bébé”. » Citant le cas d’un enfant fugueur dont
il s’est occupé, Winnicott dit : « Cet enfant fugue pour protéger sa mère de sa
violence. Il cherche, hors de chez lui, à mettre son environnement à l’épreuve,
s’assurer que ses éducateurs sont capables de “le haïr objectivement”. Il lui
faut haine pour haine. » « Il ne pourra se croire aimé qu’après avoir été haï
», c’est-à-dire après avoir été considéré comme extérieur, étranger, intègre.
Ce qu’il cherche, ce n’est pas une image de gendarme, mais il veut éprouver la
fiabilité de l’autre, ses limites, donc les siennes propres. Il pourra alors
exprimer tout ce qui l’habite, sans que quiconque soit endommagé, détruit.
Après cela, il pourra, peut-être, se sentir exister par lui-même.
Dans nombre de récits, par exemple bibliques, se trouve
soulignée cette nécessité de séparation, avec le tranchant du « glaive » ou du
jugement. Le plus célèbre, le jugement de Salomon, qui se propose de « trancher
» au sens propre, dans le conflit entre deux mères, en coupant l’enfant en
deux, pour ensuite désigner comme la vraie mère celle qui a accepté de se
séparer pour laisser l’enfant exister, entier.
Si ce mouvement du « haïr » vient effectuer la délimitation
nécessaire, entre l’enfant et le monde extérieur, entre l’enfant et la mère,
s’il est en cela nécessaire et constructif, il souligne en même temps
l’insupportable de toute
limitation.
Nous avons donc, coexistant en nous, cette nécessité d’être
délimité pour « être », mais aussi le sentiment intolérable d’être ainsi
limité. Or, l’autre, l’étranger, l’inconnu, c’est ce que nous ne sommes pas, ce
que nous ne possédons pas, que nous ne pouvons ramener, réduire à nous-même,
c’est donc la preuve flagrante que nous ne sommes pas tout, que quelque chose
nous échappe. Et l’inconnu peut alors s’ouvrir devant nous, comme ces « espaces
infinis » qu’évoque Pascal et devant lesquels nous sommes saisis de frayeur et
de vertige. D’où ce mouvement, presque automatique, de recadrer bien vite,
ramener à du familier. Ainsi, l’enfant, cet inconnu, ce tout nouveau, on va se
presser de lui trouver des ressemblances, il sera le portrait « tout craché »
de tel ancêtre, ou, puisque le prénom vient différencier chacun, on lui donnera
le prénom du père ou du grand-père pour l’arrimer plus sûrement à ses
ascendants. En bref, on tente de fermer la porte à l’appel d’air de l’inconnu –
banaliser, s’approprier, parce qu’il est difficile de faire la « place » du
nouveau.
Tout cela peut s’écrire en termes d’espace. Une mère, dite
super-protectrice, n’aime pas « trop », elle aime « mal ». Elle « empiète » sur
l’espace de son enfant, « clôture » l’horizon, ne supporte pas l’individuation
et va ressentir comme intolérable le moindre mouvement qu’il fera pour
échapper.
Un exemple, caricatural et terrible, d’individu étouffé, est
présenté dans le livre intitulé Mars,
de ce jeune auteur suisse de 30 ans, Fritz Zorn. Élevé, comme il le dit, dans «
l’harmonie » dans une famille où l’on n’entend jamais dire « non ». Il dit
n’avoir trouvé son salut que dans sa maladie, son cancer, qui l’amène à
entreprendre une thérapie, à écrire. On lit ce livre dans l’attente anxieuse de
ce qui pourrait être une libération, une révolte. Mais cette révolte n’aboutira
pas. Zorn n’a pu resituer cette colère, ce mouvement du haïr dans le passé et
le reconnaître et le revivre dans le présent, c’est-à-dire dans le transfert.
Il n’a pu effectuer la séparation nécessaire pour se sentir exister vraiment.
(F. Zorn est mort à 32 ans, juste avant la publication de son livre. Zorn est
un pseudonyme qui signifie colère – Mars, bien sûr, le dieu de la guerre.)
Voici quelques extraits. Le livre débute ainsi : « Je suis jeune, riche et
cultivé et je suis malheureux, névrosé et seul. Je descends d’une des
meilleures familles de la rive droite de Zürich, qu’on appelle aussi la rive
dorée. J’ai eu une éducation bourgeoise et j’ai été sage toute ma vie […]
Naturellement j’ai aussi le cancer, ce qui va de soi, si l’on en juge d’après
ce que je viens de dire d’une part c’est une maladie du corps, d’autre part
c’est une maladie de l’âme. C’est une chance qu’elle se soit déclarée […] S’il
faut que je me rappelle mon enfance, je dirai tout d’abord que j’ai grandi dans
le meilleur des mondes possibles. D’après cette remarque, le lecteur
intelligent comprendra tout de suite que l’affaire devait forcément mal tourner
[…] Dans ma jeunesse, tous les problèmes m’ont été épargnés. Ce q’on m’évitait,
ce n’était pas la souffrance, mais les problèmes et par conséquent la capacité
de les affronter […] Le thème le plus important de l’univers de ma jeunesse est
sans aucun doute l’harmonie. J’ai grandi dans un monde si harmonieux que même
le plus fieffé harmoniste en frémirait d’horreur. “Être en harmonie ou ne pas
être” […] Je doute d’avoir appris de mes parents le mot “non”. On ne
l’employait pas chez nous, il était superflu […] Ce qu’il y a d’affligeant dans
cette situation, c’est que l’affaire n’est pas réglée, du fait que je ne veux
pas être comme mes parents et dès lors que je lutte afin de n’être pas comme
eux, mais que mes parents sont logés en moi, pour moitié corps étranger et
moitié moi-même et me dévorent comme le cancer […] Même mon âme est envahie par
la prolifération du corps étranger “parents” qui n’a d’autre but que me
détruire […] Je ne trouverai pas juste de haïr mon père et ma mère, mais je
trouve juste de haïr mes parents au sens général, car on dit haïr ceux qui vous
tuent, ne pas le faire serait une honte […] Mes parents m’ont tué, et pourtant
ce ne sont pas mes parents qui m’ont tué. Ils l’ont fait et cependant ils ne
l’ont pas fait et avant tout ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient […] Dans
mon cas, il faudrait sans doute parler d’idiotie affective :
il ne m’est pas possible d’avoir un contact
émotif avec le monde. Je pouvais bien y évoluer en bourgeois bien
élevé mais comme un corps étranger […] Je ne peux haïr mes parents. Je constate
mon malheur, c’est une réalité. Ce n’est pas un hasard si je suis malheureux.
Le fait que je sois malheureux n’est pas le résultat d’un hasard, ou d 019;un
accident, mais d’un manquement. Ce
n’est pas arrivé, mais il a été produit, il n’y a pas là destin, il y a
faute. » Dernière page du livre : «
J’ai vécu pendant trente ans dans un monde qui n’était pas l’enfer à vrai dire
mais qui était tranquille et cela c’était encore bien pire. »
Il apparaît ici, à cette lecture, on ne peut plus clairement,
que la non-différenciation rejoint le
processus de mort. (Dans un autre
domaine, on comprend bien aussi le danger que faisait courir à l’humanité
l’édification de la Tour de Babel, où tout le monde aurait dû parler la même
langue.) Cette possibilité de pouvoir revivre dans le transfert,
ici-maintenant, la blessure incompréhensible du passé, « le manquement », c’est
une chance ultime, à l’image de la marraine du
conte.
C’est ce que par notre travail nous pouvons apporter. Mais, si
nous pouvons offrir cette chance aux enfants, aux parents, c’est que nous
savons que ces failles ou ces mouvements ne sont pas réservés à certains, mais
sont aussi les nôtres. Sans doute avons-nous appris à reconnaître en nous, à
aménager d’autres ressources défensives, que le rejet ou la haine brute. Mais
nous savons bien que nous appartenons tous « à l’espèce humaine » (selon le
titre de l’admirable livre de Robert Antelme). Nous savons que le mouvement du
haïr nous constitue, nous habite, peut toujours ressurgir en nous, tel quel
lorsque nous éprouvons le besoin de nous affirmer, nous différencier, oscillant
toujours un peu, entre l’ouverture à l’inconnu et le repliement sur nos
certitudes. Notre sentiment d’identité n’est jamais définitivement établi et
peut à tout moment nous amener à des positions de fermeture et de rejet. Nous
devons donc rester vigilants.
G.-A. Goldschmitt nous rappelle que « le sentiment
d’individuation peut se fonder de deux
manières, soit en puisant en soi (et
cela nous ramène à la vie intérieure), soit en
désignant un étranger. Les plus intégristes, dit-il, sont ceux, qui,
ne pouvant s’appuyer sur eux-mêmes, ne peuvent se
définir qu’en désignant un ennemi. Le mouvement du haïr, “das
Hassen”, doit en permanence être maintenu à l’œuvre pour élever le mur ou
creuser le fossé, entre soi et cet autre, tellement est grande
la crainte d’être envahi ou le désir
d’envahir. »
Il faut dire que « s’individuer », accepter d’être singulier,
accepter l’inconnu en soi, comme chez les autres, c’est accepter
la solitude, inhérente à la condition
d’être humain. Certes, on peut nier la solitude, faire, comme dit Freud « comme
si nous étions tous taillés dans le même patron » (gleichformig) et préférer l’illusion de la
toute-puissance du groupe, comme des moutons de Panurge, ou bien pire, comme
ces grands rassemblements de foule, d’autant plus grands et redoutables qu’il y
est fait appel à ses mouvements primaires, tout prêts à ressurgir. On pense,
par exemple, à Hitler qui avec son slogan « d’espace vital » a accompli «
l’œuvre » qu’on sait. C’est donc grâce à cette connaissance que nous avons de
nous-mêmes, à cette vigilance, que nous pouvons avoir, avec l’autre, notre
semblable, notre frère en solitude,
une relation, un lien qui ne soit ni superficiel, ni factice, et encore moins
de séduction. C’est seulement en étant soi-même que l’on peut s’adresser à un
autre. Le découvrir comme « étranger
», c’est-à-dire comme étant lui-même, quelqu’un d’absolument unique,
nouveau, imprévu. Et, c’est là, sans
nul doute, que naît
l’émerveillement.
Il en est ainsi avec le
bébé, il s’impose à nous, comme cet être indépendant, qui ne nous
appartient en rien, mais semble, à chaque pas, inventer son mode de vie, et
suscite en nous une permanente curiosité. Rencontrer, accueillir, suppose que
nous ne soyons pas pleins de certitudes, de suffisance, mais que nous gardions
en nous suffisamment de doute, d’espace libre, pour qu’un
écho se produise à l’écoute de
l’autre, et qu’il y ait vraiment résonance.
Savoir écouter.
« Le visage, dit Emmanuel Levinas, n’est pas tant à regarder
mais à écouter […] Rencontrer un visage, dit-il, c’est d’emblée entendre une
demande et un ordre […] Derrière la contenance qu’il se donne, il est comme
exposition d’un être à sa mort, le sans défense, la nudité et la misère
d’autrui. Mais il est aussi le commandement de prendre en charge autrui, le “tu
ne tueras point”. Il implique une éthique […] Face au visage d’autrui, je ne
peux plus vivre l’insouciante certitude de moi-même. Je dois répondre d’autrui.
Et Levinas cite Dostoïevski : « Nous sommes responsables de tout et de tous –
et moi plus que tout autre. »
Et ces déclarations ressemblent étrangement à la révélation que
reçoit la mère à la naissance de son premier enfant :
l’expérience fondamentale de
l’altérité.
Responsable — ce n’est
pas, nous l’avons vu, si facile et ce n’est pas non plus très nouveau. Il y a
quelques neuf siècles avant J.-C. a été écrite dans la Bible (Ancien Testament)
cette question de Caïn : « Suis-je le gardien de mon frère ? » Nous sommes
agités de sentiments divers, suivant les jours, pas toujours très glorieux,
mais le pire est sans doute l’indifférence. « L’indifférence, dit Freud, se
range comme cas particulier du haïr, après en avoir été le précurseur. » Plus
simplement, il y a peu de temps, on nous a rappelé ces paroles de la dame
d’Yzieu : « Il y a pire que les bourreaux, ce sont les indifférents. »
Dans notre travail, nous sommes sans arrêt, dans un va-et-vient
entre l’identification à l’autre, au
risque d’y être aliéné, et la reprise de notre propre identité, intégrité. Et,
ce va-et-vient, constitue, à mon sens, l’essence même
du lien.
Qu’en est-il de notre responsabilité ? Que faire ? D’abord
être, être présent (et ceci est
presque une tautologie puisque dans l’étymologie du mot « présent », il y a
être). Être présent, c’est pouvoir garder sa propre continuité et, pour cela,
être suffisamment à l’aise et libre avec ses propres mouvements du haïr. C’est
accepter aussi d’avoir parfois à se retirer, se reposer, être seul. Winnicott
dit que nous sommes d’autant plus à l’aise que le travail que nous avons choisi
est celui qui nous permet d’affronter au mieux notre culpabilité, d’être
constructif – de plus nous sommes payés pour cela –, enfin, dit-il, l’analyste
(mais nous pouvons l’étendre à tous) a une façon d’exprimer sa haine, du fait
même que la séance a une fin. Nous avons tous l’expérience de fins de séance,
de fins d’entretien, fins de journée, avec tous ces sentiments que la
séparation vient réactiver. L’expérience aussi de silences, dans lesquels nous
nous enfonçons parfois et qui suscitent chez l’autre le sentiment furieux
d’être séparé, voire rejeté, abandonné à sa propre solitude. Être présent,
comme l’est la mère, dite par Winnicott « suffisamment bonne », qui permet
ainsi que s’établisse chez l’enfant le sentiment
de continuité d’être, que dans son regard-miroir se fonde le
sentiment d’identité. Ceux que nous rencontrons ont des failles parfois graves,
du fait de la discontinuité des soins,
de la défaillance du regard maternel. Certains se retrouvent si totalement
démunis qu’ils tentent de s’agripper à n’importe quoi de
repérable. On voit, par exemple, des
enfants accrochés aux publicités de la télé, seuls îlots de réalité fiables,
parce qu’elles reviennent régulièrement. Donc, à ceux-là, nous pouvons apporter
une attention continue, leur donner par notre écoute un espace à eux, dans
lequel pourront s’exprimer et être contenues leurs angoisses et leurs colères.
Les mères peuvent ainsi trouver, comme le demandait V. Woolf, « une chambre à
soi », c’est-à-dire un lieu et un temps dans lequel elles pourront s’arrêter,
se retrouver, déposer peut-être leur part secrète, incommunicable, d’autant
plus tranquillement qu’elles sauront leur enfant en sécurité.
Être accepté par quelqu’un, être reconnu, avec non seulement
son sens à venir, mais aussi son non-sens, permet parfois d’émerger du chaos,
renouer quelques fils, se resituer dans un réseau d’échanges, de sens, de
culture (« seule piste qu’a l’homme pour échapper à la sauvagerie »). Le
langage, fait de différences, établit la relation, tout en maintenant la
distance.
Nous vivons aussi avec des
images, celles que nous laissent les peintres, les livres, les
films, les paysages. Ces images se mêlent à notre façon d’être et de voir, nous
aident à comprendre, communiquer, à vivre ; nous aident à tisser des liens,
nous donnant « un arrière-pays commun » (comme disait J. Oury). Nous pouvons
être ainsi des médiateurs, des
passeurs (« passeurs d’enfance et de mémoire, passeurs de mots et de
regards », Sylvie Germain).
L’image qui me vient, lorsque je pense à la nécessité de garder
un regard libre qui puisse laisser chacun suivre le chemin qui est le sien,
c’est cette image de fin de bien des courts métrages de Chaplin, où l’on voit
cette petite silhouette claudicante et fragile de Charlot s’éloigner seule sur
la route, nous laissant avec ce mélange de tendresse, de tristesse et de
confiance, envers ceux que nous avons un temps accompagnés et qui vont
maintenant s’éloigner de nous.
La fonction dite « maternelle
» n’est pas obligatoirement parfaite, ni sans faille, elle n’est
d’ailleurs pas obligatoire, mais elle est heureusement bien partagée. Dans la
littérature, comme dans la vie, nous rencontrons beaucoup de ces « servantes au
grand cœur » dont parle Baudelaire qui, en l’absence de mère, sont tout
simplement présentes. Dans Le bruit et la
fureur de Faulkner, il y a Dilsey, la servante noire. « Il y avait
Dilsey, pour être l’avenir, pour se dresser au-dessus des ruines de la famille,
hâve, patiente, indomptable. » Dans Les enfants
terribles de Cocteau, il y a Mariette. « Mariette prenait à cœur sa
tâche. Mariette, simple comme la simplicité, devinait l’invisible. Elle
évoluait à l’aise dans ce climat enfantin. Elle ne
cherchait pas outre, sa simplicité lui
communiquait le génie compréhensif capable de respecter le génie créateur de la chambre.
»
Enfin, pour terminer, ces quelques lignes de Charles Juliet
rendant hommage, dans son journal, à la médiatrice : « La médiatrice. Passive
présence limpide plantée dans le chaos du monde. Elle est là, immuablement
fidèle, fraîche comme un enfant, mariant brume et soleil pour un plus vif
éclat. Irrésistiblement vivre lui est une fête, vivre lui est une gloire. Le
banni, l’exilé de l’être emprunte à ses noces le secret de l’innocence. La
donneuse de paix, l’immuablement fidèle est là, en attente, à s’ouvrir comme
une aube. »
Journée d’études des assistantes sociales de Saint-Simon : «
Des liens et des hommes ou comment faire ensemble dans notre pratique.
»
·
Antelme, R. 1996.
L’espèce humaine, Paris,
Gallimard.
·
Cocteau, J. 1990.
Les enfants terribles, Paris,
Grasset.
·
Faulkner, W. 1996.
Le bruit et la fureur, Paris,
Gallimard.
·
Goldschmidt, G.-A.
1988. Quand Freud voit la mer, Freud et la langue
allemande, Paris, Buchet-Chastel.
·
Lacroix, M.-B. ;
Monmayrant, M. 1995 (sous la
direction de) Les liens d’émerveillement.
L’observation des nourrissons selon Esther Bick et ses applications,
Toulouse, érès.
·
Levinas, E. 1990.
Totalité infini. Essai sur
l’extériorité, Paris, lgf.
[*]
Psychologue, 26, impasse Basso Cambo, 31100 Toulouse