Empan
érès

I.S.B.N.2749200563
160 pages

p. 136 à 137
doi: 10.3917/empa.046.0136

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Articles et publications

no46 2002/2

2002 EMPAN Articles et publications

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Patrice Bosc  [*]
La question « comment entendez-vous l’intime ? » prend-elle déjà la mesure de la problématique entre regard et écoute ? À propos de l’article de Rémy Puyuelo « Espace privé en crise », Empan, n° 39, septembre 2000, Soins à domicile.
Cela me semble rencontrer un problème du temps, où même la clinique se schématise, s’inscrit dans des courbes et des tableaux. On cherche à quantifier le qualitatif pour le rendre visible, lui donner un peu du concret sans lequel on a l’impression de brasser du vent. Les paroles s’en vont, croit-on, et les écrits restent. Qu’une parole soit vraiment dite et on reparlera ! Il y a du côté des mots, des dynamiques de passage entre le concret et l’abstrait, avec des trajets se déplaçant, se recentrant, selon toutes les figures des tropes, antonomases, catachrèses et autres qui les rendent vivants.
J’aime assez cette progression dans le secret telle que reprise dans l’article « À la recherche de l’intimité dans le domus de l’Antiquité romaine » de Jean-Pierre Guillembert concernant les expressions en usage pour désigner les espaces de la maison romaine. « Première partie », « partie médiane », « partie intérieure », « parties intimes », « parties secrètes ». Cette notion du secret est essentielle à l’intime. L’intime c’est ce qui sourd, chuchote, bruisse. L’intime c’est ce qui n’est qu’à soi.
Dans La vie secrète de Pascal Quignard, on peut lire la troisième affirmation d’Héloïse : « Si la mémoire de la fulguration ignore le temps, alors elle est soustraite à l’usure et à l’oubli ». Héloïse écrit à Abélard : « Mais comment peux-tu supposer que le souvenir s’efface. » Quelle maison, aussi transparente soit-elle, dira ce qui s’engramme chez le sujet ?
Il est important pour un thérapeute d’avoir une idée de ce qu’est la forme actuelle du malaise de la civilisation. Un psychiatre me disait que de tout temps il y avait ces défenses particulières. Barthes, parlant du cinéma des années soixante-dix, comme s’exprimant sur fond de problématiques plutôt narcissiques, soulignait qu’elles ont été et peuvent être de différentes natures. Il est important de construire ce savoir-là. C’est une responsabilité intellectuelle que de ne pas fléchir sur ce recul nécessaire, même si l’exigence attendue d’une efficience et d’un agir peuvent s’entendre. Il y a des projets dont l’intention est bonne mais la méthode est mauvaise :
  • travailler avec des familles ;
  • rendre les choses traçables, transparentes.
Et l’on observe des professionnels développant des prises en charge symétriques niant leur professionnalité, leur capacité de lecture des problématiques. Ainsi, j’ai vu des éducateurs donner leurs rapports à lire aux enfants dont ils s’occupent et se plaindre dans le même temps des confusions dont ils étaient l’objet de la part des jeunes : confusion de personnes, de places, par dénégation d’une asymétrie constitutive, adossée à la différence des sexes, de la part de l’équipe éducative.
Le souci de l’époque du visible, du transparent (qui ne sont pas de même valeur et induisent déjà dans la juxtaposition une dynamique qui pourrait être salutaire), n’est souvent qu’une dénégation du devoir lire, du devoir se compter comme partie prenante ou prise dans le social. L’image ne vaut que par sa légende. La légende ne demande qu’à être imaginarisée. J’ai lu qu’un auteur pensait que le cinéma, de par la cinétique, était plus propre à valoriser l’aspect dynamique que structurel. Je ne suis pas contre. Mais pour moi les images ne s’entendent que si l’arrêt sur l’image est possible (cf. l’émission du même nom). Et la technique des appareils nous montre bien, elle aussi, qu’il a d’abord été plus facile de faire des magnétoscopes ayant une bonne qualité d’images enchaînées que des magnétoscopes ayant une bonne qualité d’arrêt sur image.
Je crois, et c’est ainsi que j’entends l’intime, qu’il y a devoir, pour ceux qui en acceptent la charge, lorsque quelque chose de cet ordre est en souffrance, de garder une dynamique entre voir, regarder, entendre et écouter. On sait depuis Newton que les astres ne reviennent pas toujours à la même place. Pour éviter le désastre de ne plus les voir, Kant « répond » : « Fais en sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir comme principe d’une législation universelle ». Prenons ce que Lacan dit du signe et que je cite maladroitement de mémoire : « Il n’y a pas de fumée sans feu ; la fumée en tant que signe suppose bien qu’il y en ait un qui en voit s’élever les volutes », quelque part dans la montagne.
 
NOTES
 
[*]Psychologue clinicien, Centre de rééducation de l’enfant, 36, rue du Languedoc, 31000 Toulouse.
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