2002
EMPAN
Articles et publications
AZF, suites...
Ouagadougou-Bobo-Dioulasso
Le car fend la foule, les taxis, les vélos, les mobylettes, les
commerces ambulants. On n’en finit pas de quitter la ville, la latérite
recouvre peu à peu les corps et le ciel par instant est lui aussi rouge. Des
opulents manguiers vert foncé, des petits euphorbes vert clair, des acacias
hiératiques tentent d’occuper l’immensité plate. Près des marigots, des
fabriques de bancos. Des personnages marchent, marchent. J’écris et je retrouve
les adjectifs de mes rédactions enfantines. Une inquiétante familiarité me
saisit à l’odeur des feux de brousse qui se consument, aux baobabs, aux nids
d’oiseaux dans les arbres. A côté de moi, une femme burkinabé qui revient
d’enterrer son beau-père. Nous nous parlons simplement sans détour, de nos
familles, de la vie, des hommes et des femmes. Cinq heures de bus pour arriver
à Bobo. Elle aime Bobo avec ses arbres, sa population, son mari est écologiste,
elle vétérinaire, ils sont originaires du Nord. Quand elle entend « Toulouse »,
elle me dit : « Vous avez dû souffrir… Votre ville est blessée ». Elle attend
sans curiosité que je lui parle d’Elle. Je raconte. Elle ne cherche pas de
détails, son écoute s’absente quand je me perds à réciter pour l’énième fois le
21 septembre 2001. Elle attend seulement ou plutôt a reconnu mon émotion et
Toulouse, la ville rose, surgit de la latérite. Elle me parle de ses enfants,
des miens, de l’épidémie de méningite qui l’inquiète. Elle m’accompagne dans ce
paysage. Nous avons partagé quelques heures de route, d’humanité simple, de
proximité sans attente, faite de mots du présent. On s’est dit au revoir. Je
garde le souvenir d’une fine tresse noire qui sortait d’un madras coloré et de
son regard qui fixait l’horizon et ressentait Toulouse.
Rémy Puyuelo
9 février 2002 Rémy Puyuelo, rédacteur en chef de la revue
Empan-arseaa, 34, rue Monplaisir, 31400
Toulouse.
Rencontre de l’individuel et du collectif
Après l’explosion de l’usine azf, les réactions de personnes déjà suivies
pour des problèmes familiaux, sociaux et psychologiques, témoignent de la
rencontre d’une histoire individuelle avec une expérience collective. La
catastrophe n’a pas forcément « réactivé » des traumatismes anciens mais elle
en a permis l’expression, comme si l’inauguration brutale d’une nouvelle «
scène » pour des échanges interpersonnels pouvait offrir le lieu où certaines
choses pouvaient être dites ou justifier des plaintes et des demandes
jusqu’alors tues.
Pour celles venues de différents pays du monde, du Pakistan, du
Kosovo ou d’Algérie, qu’elles aient 6 ans, 9 ans, 30 ans ou 40, et quelque ait
été leur confiance dans nos échanges jusqu’alors, quelque chose de nouveau peut
être dit sur la guerre, sur la fuite, la peur, et sur ce besoin de garder les
enfants tout près.
Entre ces mondes parallèles, celui de leurs origines et le
nôtre ici, elles trouvent un passage, un partagé, la réciprocité est permise :
« Et toi, et vous, comment ça va ? Où étais-tu ? Que vous est-il arrivé ? »
Nous ne sommes plus aussi différents, aussi protégés, nous avons eu peur nous
aussi. Nous ne sommes plus autant dans l’irreprésentable : puisque nous avons
vu ici les maisons détruites, nous pouvons avoir une image des dégâts causés
par la guerre. Mais ici c’est pire car la bombe qui casse une maison peut
laisser intacte la maison voisine. Nous pouvons, nous aussi, être atteints. Et,
le temps du drame, elles savent quelles images peuvent nous habiter, et grâce à
ce qu’elles peuvent se figurer de nos pensées et de nos émotions, elles
témoignent très vite de ce qui leur est arrivé avant.
Quant aux plus jeunes, elles peuvent aborder des sujets
jusqu’alors réservés : la guerre, les talibans, Dieu et la mort : la mort c’est
différent si on meurt seul ou si on meurt tous et puis il y a ce que l’on peut
accepter de Dieu et pas des hommes. Il reste aussi qu’on aurait pu se perdre :
« J’ai vu une psychologue à l’école : elle était coiffée comme toi mais elle ne
te connaissait pas. Tu étais où quand ça a sauté ? »
Huguette
Jordana
Huguette Jordana, psychologue, centre de guidance infantile,
27, rue Ingres, 31000 Toulouse
Comment, pourquoi et à quel titre ai-je proposé mon intervention
auprès des victimes de l’explosion de l’azf
Quelques jours m’ont été nécessaires pour prendre la mesure des
dégâts de tous ordres causés par cet accident. Des amis travaillant en milieu
hospitalier me rapportaient l’intensité de la détresse des victimes directes ou
indirectes et le débordement des équipes en place pour gérer la situation.
Aussi était-il fait appel aux professionnels du secteur extra-hospitalier, tant
sur le plan somatique que psychologique. En même temps, se mettait spontanément
en place une solidarité individuelle, qui pouvait parfois renforcer la
désorganisation et la confusion. Dans ce contexte, il ne m’a pas paru possible
de ne pas proposer mon temps et mon attention. Mais pour quoi faire et à quel
titre ?
Pour aider ces sujets ébranlés par cet événement à mentaliser
le traumatisme, à en faire des représentations assimilables pour ceux qui en
avaient les ressources, pour tenter de faciliter le passage à une demande
psychothérapique pour les autres. Mais aussi pour les rassurer tous sur le
caractère réactionnel de leur symptôme pendant la phase aiguë, les plus
fragiles pouvant ressentir ces manifestations avec une angoisse de
dépersonnalisation. Enfin, il s’agissait également de permettre à chacun de
respecter ses propres défenses et de ne pas se conformer au fonctionnement du
plus grand nombre. En effet, si les groupes, spontanément constitués, offraient
un soutien et un contenant psychique efficace dans un premier temps, ils
devenaient rapidement insuffisants quand les problématiques individuelles
émergeaient.
Ce type d’intervention, à la demande des
drh des entreprises et proposée aux
personnels sur les lieux du travail ou à proximité, était totalement étranger
au cadre habituel de l’exercice psychanalytique. Il s’agissait avant tout de
limiter les dégâts secondaires liés au chaos existant, qui offrait des béances
où pouvaient s’introduire toute sorte de déviance, et d’aider au repérage des
populations à risques qui pouvaient être ignorées de l’organisation des
secours. La formation médicale, psychiatrique et psychanalytique pouvait
permettre à la fois de rester vigilant à des atteintes somatiques, des
décompensations psychiques, dans une écoute analytique.
Idette
Daurignac
Idette Daurignac, pédopsychiatre, psychanalyste, 15, rue
Édouard-Baudrimont, 31400 Toulouse.
Très vite, des cellules de soutien psychologique aux personnes
et aux familles sont mises en place, du soutien individuel aux professionnels,
personnel soignant, travailleurs sociaux, salariés d’entreprise en état de choc
au milieu de leurs sites dévastés. Dans un deuxième temps, s’improvise un
soutien aux équipes de professionnels. À l’initiative de formateurs, analystes
ou psychosociologues, la proposition trouve audience auprès des responsables
institutionnels. Offrir un espace pour se poser ensemble, un temps pour se
parler et s’écouter, une opportunité de partager l’émotion et les larmes et
exorciser au passage quelques peurs, culpabilités, colères ou
déceptions.
Car dire devant et à ses collègues que l’on se sent coupable de
ne pas avoir été présent ce matin-là pour cause de congé et que l’on regrette
presque d’avoir été à l’abri chez soi, exclu de l’expérience partagée, donne à
soi et aux autres la possibilité d’entendre ce qui est à l’œuvre et d’en
prendre acte. L’un évoque sa peur que l’immeuble, à l’instar des tours de
Manhattan, ne s’effondre sur la halte-garderie ; l’autre avoue sa honte d’avoir
fui, seulement préoccupé de retrouver ses enfants ; une troisième prend
conscience de ce qui est réactivé de la mort de son père dans la persistance
d’une insomnie. Une autre témoigne de l’impérieuse nécessité qui fut la sienne
de revenir sur les lieux dès le samedi, pour y être bouleversée à la vue de la
petite bottine esseulée et du doudou égaré.
La parole se tisse de l’un à l’autre au gré des résonances,
respectueuse et rassurante. Puis un temps se cristallise à l’évocation de ce
qui a été ressenti comme l’absence des responsables : sentiment d’avoir été
abandonnés, regret de ne pas avoir reçu dans les jours qui suivaient de signe
institutionnel tangible. Mais cet « entre collègues » exceptionnel, au fil des
mots, au cœur des sensibilités, au plus près des vérités singulières, met aussi
en lumière la conscience des responsabilités, la spontanéité des solidarités,
la fierté d’avoir fait face et le soulagement immense de n’avoir eu aucun
blessé parmi les tout-petits dont on avait la charge.
On s’est serré les coudes, on a tenu bon ensemble, on
s’enquiert avec empressement des autres équipes, on se soutient dans
l’incertitude de l’après-coup. Parler ensemble pour se réapproprier ce que la
violence de l’événement a suspendu. Parler aussi pour reprendre le fil du temps
à l’entrecroisement des histoires individuelles et de la dynamique collective
plutôt consolidée par la traversée commune de l’épreuve.
Est-ce d’avoir déjà rencontré ces équipes et construit un lien
avec elles antérieurement qui facilite la mise en mots avec l’intervenant ?
Tiers extérieur bien relatif en de telles circonstances, il est lui aussi
convoqué par l’émotion à l’écoute de ces professionnels de terrain qui se
risquent à parler entre eux en sa présence. C’est peu dire du cadeau qu’ils lui
font.
Annick
Berquin
Annick Berquin, psychosociologue-psychothérapeute, 45, route de
Venerque, 31450 Corronsac.
Le 21 septembre à 10 h 20, une explosion a eu lieu sur le site
azf non loin du Centre Bousquairol où
je faisais un stage de formation d’aide médico-psychologique. Ce centre reçoit
des bébés et des enfants polyhandicapés.
Nous venions avec mes collègues de finir les toilettes des
enfants. Ils étaient tous installés dans la salle de jeux, certains dans leur
fauteuil roulant, d’autres à même le sol sur les tapis de jeux avec leurs
jouets. Mes collègues et moi-même venions de prendre notre pause-café. Laura,
une enfant atteinte d’un retard de croissance intra-utérin et de dysmorphie
(Syndrome de Cornélia de Lange), se trouvait sur les genoux d’une
collègue.
Laura a 11 ans depuis peu mais elle a la taille et la
morphologie d’une enfant de deux ans. Elle est un peu coléreuse, elle s’agite
beaucoup et se déplace sur le sol avec les fesses. Ce jour-là, ma collègue a eu
besoin d’aide pour tenir Laura à qui on devait mettre des pansements aux mains
car elle se mutile en se mordant le dessus des mains. Une façon peut-être
d’exprimer son mal-être ?
Je me trouvais près de la porte d’entrée, à l’opposé de Laura,
j’allais ouvrir la porte au psychologue qui venait voir les enfants, au moment
de l’explosion et de la destruction du service, car le service « Tournesol »
est entièrement vitré comme un aquarium et il a complètement explosé.
Après le choc et le chaos total, dans la poussière, la fumée et
à moitié dans le noir, je me suis retrouvée au fond de la pièce. Je ne voyais
rien, je n’entendais rien, j’ai marché à travers les débris de verre et les
enfants. À ce moment quelqu’un a crié : « Vite, les enfants, il faut les
sortir. » Là, j’ai baissé les yeux, à mes pieds il y avait Laura qui battait
des mains, les larmes aux yeux, comme quand j’allais lui dire bonjour le matin
et qu’elle me demandait un câlin.
Laura, étant donné sa position, a dû être projetée des genoux
de ma collègue à plus de trente mètres. Je me suis baissée, j’ai pris Laura
dans mes bras ; elle me serrait fort, moi aussi je la serrais fort. Je lui
disais : « C’est fini Laura, ça va aller, c’est fini, n’aie pas peur. » J’ai
suivi mes collègues pour sortir, marchant dans les débris de verre, chacune
poussant un fauteuil ou portant un enfant.
Arrivée sur le parking, j’ai posé Laura sur le sol, mes
collègues sont reparties à l’intérieur chercher les autres enfants, et moi je
n’ai pas pu bouger, je suis restée près de Laura. Pourquoi ? Je ne sais pas.
J’ai repris Laura dans mes bras et on nous a demandé de nous regrouper au fond
du parc, je l’ai fait et j’ai assis Laura sur l’herbe. Là, je me suis aperçue
que j’avais du sang sur ma blouse. Laura était blessée, mais où ? J’ai paniqué,
je ne voyais rien, je l’ai complètement déshabillée, elle ne disait rien, elle
me regardait avec ses grands yeux bleus. Tout le monde était occupé auprès des
enfants, je ne savais que faire. Et puis j’ai vu que Laura avait l’oreille
coupée superficiellement, je l’ai signalé à l’infirmière du centre, ce n’était
pas grave.
À ce moment-là, j’ai « déconnecté ». Je suis allée voir
l’éducatrice-chef et je lui ai dit : « Je veux rentrer chez moi. » Je ne
voulais pas rester, je ne pouvais plus m’occuper des enfants.
Je suis quand même restée car la circulation était bloquée. Je
suis restée parmi les enfants et les bébés, parmi mes collègues, mais je n’ai
pu rien faire de mes mains. Ni leur donner à boire ou à manger, ni leur
nettoyer les yeux pleins de poussière, je regardais, impuissante, tétanisée,
tout le personnel s’activer dans ce chaos.
Actuellement, je me sens coupable, je me remets en question, je
n’ai pas pu accompagner, soigner, être là, je demande souvent des nouvelles de
Laura et des autres enfants. De ces enfants, dont j’avais peur au début de mon
stage, je ne connaissais rien, ni leurs maladies, ni leurs conséquences.
Aujourd’hui, j’ai de leurs nouvelles. Le personnel et les enfants ont été
évacués dans un autre établissement. Je suis allée les voir. Laura n’est pas
revenue, mais je sais qu’elle va à peu près bien. J’aurais voulu la revoir, et
pouvoir la serrer très fort dans mes bras, la rassurer.
J’ai l’impression d’avoir commencé un travail et de ne pas
l’avoir fini.
Élisabeth
Mayonove
Élisabeth Mayonove, aide médico-psychologique en formation,
irfces Toulouse.