Empan
érès

I.S.B.N.2749200563
160 pages

p. 145 à 147
doi: 10.3917/empa.046.0145

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Lectures

no46 2002/2

L’enfant du jour, l’enfant de la nuit, La rencontre analytique, Paris, Éd. Delachaux-Niestlé, 2002, 320 p., 27 €

La psychanalyse d’enfant n’est pas à défendre. Elle existe. Sa mise en théorie a échoué de par son histoire depuis S. Freud qui n’en a jamais endossé la paternité.
Ceci nous autorise à penser qu’en fait il n’y a pas de théorie spécifique à l’enfant. La psychanalyse est une, quels que soient les aménagements de pensée que nécessitent l’enfant, l’adolescent et l’adulte et l’ampleur de leurs empêchements à exister et à vivre.
Dans ce livre, je ne quitte jamais la clinique analytique pour témoigner de ma métapsychologie et de ma nécessité théorique du sujet en mouvement en quête toujours d’objets pour se subjectiver, tout en soulignant les aléas d’une telle démarche.
Partant de la reconnaissance de l’Hilflosigkeit et de l’immaturité devenue créatrice de l’enfant et de l’adolescent et prenant appui sur le mouvement de latence, je développe dans le face-à-face de l’enfant et du psychanalyste le jeu continu entre l’hallucinatoire, la sensori-motricité et la représentation dans l’espace-temps de la séance. De cette co-production psychique et non psychique dépend la croissance psychique des deux protagonistes aux prises avec les limites que leur imposent la peur et le plaisir de penser.
Dans la deuxième partie, je m’attache, par les aménagements du cadre spatial, temporel et interne, à montrer l’importance et la nécessité du travail du négatif.
Comment garder le cap de l’objectif thérapeutique, qui ne va pas de soi, du passage du déni à la négation, des figures de la douleur à la souffrance psychique, quand les carences et blessures narcissiques sont prévalentes ? Cela demande du temps avec ses ruptures, ses arrêts, ses reprises et la mise en tension du sentiment continu d’existence du psychanalyste en écho à celui défaillant de l’enfant qui grandit.
Jusqu’où peut-on aménager le cadre de la cure au service de l’émergence et du déploiement d’un processus analytique et engager, malgré tout, une pensée analytique dans différents dispositifs de soin au sein d’une pluridisciplinarité ?
Je termine en examinant une psychanalyse d’enfant avec fin et sans fin, ouvrant sur les après-coups et donc sur la temporalité et causalité psychique. La psychanalyse ne sera jamais une manière de vivre !
Je privilégie dans le fil de ma pensée l’Être-Enfant ni adulte en puissance, ni en miniature, qui a droit à une enfance. Cet étranger absolu pour tout adulte est à reconnaître narcissiquement comme tel sans pour autant faire l’impasse de la conflictualité œdipienne qui organise et structure tout sujet dans son rapport à l’autre et au monde.
Avec beaucoup d’humilité, nous pouvons espérer transmettre à l’enfant et à sa famille une façon de penser et de penser le monde tout en bénéficiant nous aussi de cette odyssée de la liberté.
Rémy Puyuelo

Éloge de l’infini, Philippe Sollers, Paris, Gallimard, 2001, 1096 p., 29,73 €

Il a écrit un texte doux comme le mot Venise. J’ai envie d’aller à Venise.
Il dit que « le xixe avait décidé que Venise était un vestige, une ruine lente, peut-être même le symbole de la mort ». Mais le doute est là, Venise revient, le doute recommence, la ville, son double, son temps, passé peut-être mais tellement futur. Je pense à Calvino, à ses Villes invisibles, de mémoire et de regard, d’eau, de temps et de canaux. Venise souvenir de l’avenir, j’ai tant envie de feuilleter, de retrouver les gondoles jamais vues et de toujours « recycler cette rumination mélancolique ».
C’est comme cela qu’il écrit Philippe Sollers. J’aime ! J’adore même. Il écrit, il lit Proust et Ruskin, il nous parle de Monet. Proust, encore, toujours Proust. C’est bien ! C’est beau ! Sollers cite la Recherche et moi, je cherche Venise. « Le soir, je sortais seul au milieu de la ville enchantée où je me trouvais au milieu de quartiers nouveaux comme un personnage des Mille et une nuits » (Proust). Et Sollers continue de lire, de citer, de recopier, de nous livrer Marcel Proust le Vénitien. Et, au milieu de la page, comme un soleil, cette phrase de Sollers : « L’espace et le temps ont un plafond, Venise. » Il écrit encore, j’emprunte ses pas, ses mots, je foule son chemin tellement lettré : « L’espace, en effet, revient ici indéfiniment sur lui-même, et ne peut guère être soupçonné que d’avion, l’espace est simplement doublé et organisé en reflets, comme un échiquier. Les canaux, les piquets, les ruelles, les quais, les bateaux, les places, les ponts, les puits, le dallage même, orchestrent cette mise en jeu géométrique. Le temps, lui, ne peut être, à chaque instant, que vertical, étagé, feuilleté, poudroyant, ouvert. » Et ça continue, ça coule, ça éclabousse. Texte précieux, raffiné, brillant, intelligent. Je m’enthousiasme pour le texte et pour la ville. Le texte s’appelle « L’autre Venise ». La ville s’appelle Venise. Je suis le double de l’un et de l’autre. Ma lecture est un canal, mon écriture une lagune. Le cœur battant d’exister, je continue. « Être là est un art, et Venise exige un pari sur soi : sinon, exclusion, décor. » D’accord, je parie !
Je parie que c’est possible. Je lirai, j’écrirai puis j’irai ! Je verrai Venise. Je suis prévenue. « Venise, ville fermée. Elle se laisse clicher, visiter, traverser, mais elle se refuse. Venise est une ville où l’on est seul comme nulle part ailleurs » (Sollers). Je choisirai mon quartier comme il me le dit. « Du bon usage de Venise : choisir son quartier, son pont, son ponton, son quai, son jardin, ne plus en bouger, lire ou écrire. » Un jour, à Venise, je lirai, j’écrirai, je visiterai et en gondole, je glisserai dans son silence. Je lirai la citation de Sollers lisant Ezra Pound : « Étudier, pendant que passent les blanches ailes du temps, n’est pas là notre joie ? »
Je lis, je lis. Encore Sollers. Je cite. J’admire. Il écrit qu’il est là, « simplement sur un banc. Moineaux, pigeons, air soyeux, silence. Les lauriers sont encore fleuris ». Je les vois et j’en suis si heureuse. Comme Sollers : « Je ferme les yeux pour voir ma longueur d’ondes de vie : nappe rouge orangé, molécule-cerveau de soleil. »
Un essai qui dit Venise, dehors, dedans, dans la brume et dans le Temps, celui du futur toujours passé, quand le présent n’en finit pas de dire chut, dans la mort ou dans le mouvement, dans l’air et dans l’eau, histoire d’une ville de lumière, d’une ville écrite, peinte, photographiée. Une ville comme un amour, comme une étreinte, comme un baiser de Casanova. Une ville où on va, d’où on ne revient jamais et où revient toujours selon la traduction de Sollers « Veni etiam, reviens encore. »
Éloge de l’infini. Un essai sur Venise mais une multitude d’autres essais.
Une note de lecture par essai, voilà qui serait bien mais surtout pas de synthèse.
L’écriture de L’éloge de l’infini ne se donne pas à lire, n’est aucunement porteuse de savoir dogmatique littéraire. C’est autre chose, une autre chose qui nous enveloppe, nous porte, une autre chose qu’avec modestie on interprète. Quelque chose de l’ordre de la caresse dirait Ouaknin. À découvrir dans le temps d’une lecture partagée. Écriture érudite, poétique, envoûtante d’intelligence et de rêve.
J’irai un jour à Venise, mais avant, sur ma table de chevet, pour mes soirées, j’emporte mille quatre vingt-dix pages à découvrir, à approfondir, à chercher, à retrouver, à lire, à enfouir avec amour et reconnaissance dans ma mémoire.
Quel bonheur !
Bonne lecture et bien sûr bon voyage dans un temps de gondoles, de baisers et de corps enlacés.
Marie-José Colet
P.S. : Pour « recycler votre rumination mélan-colique », prenez le temps à plein regard de feuilleter dans la lenteur de vos heures le magnifique recueil de photos de Fulvio Roiter, Vivre Venise, préfacé par Claude Roy. Textes de Dominique Fernandez. Éditions Mengès. Très beau…
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