Empan
érès

I.S.B.N.2749200563
160 pages

p. 31 à 40
doi: 10.3917/empa.046.0031

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Les éducateurs techniques spécialisés : quelles fonctions ?

no46 2002/2

2002 EMPAN Les éducateurs techniques spécialisés : quelles fonctions ?

Lettre ouverte aux éducateurs techniques spécialisés

Jean-Paul Resweber  [*]
Je partage avec vous une complicité : je suis éducateur technique spécialisé, d’une certaine façon, car je suis philosophe, c’est-à-dire ajusteur sur concepts ; et c’est mon métier que d’ajuster la réalité aux concepts. Du même coup, je partage avec vous la crise identitaire qui touche les métiers de l’ajustage. Le sigle éducateur technique spécialisé (ets) demande peut-être un petit commentaire, dont je partage les attendus.
Aussi, est-ce sur la base d’une étrange proximité que je voudrais profiler ce que j’appellerai votre trajectoire professionnelle, avant de définir les postures et les stratégies majeures de votre métier.
 
Un libre commentaire
 
 
Je commencerai par commenter très librement la chaîne des sigles E.T.S. qui indique, me semble-t-il, que vous êtes les sujets d’une trajectoire, les sujets d’un devenir, puisque, pour beaucoup d’entre vous, le travail est passé de l’espace de l’entreprise – où vous n’étiez que des exécutants – à l’espace de l’éducation, où vous devenez responsables et autonomes. Un tel changement n’a pas été possible sans une décision personnelle dont les motivations peuvent échapper, mais aussi sans une formation, à laquelle on ne peut échapper, et, ajouterai-je, non sans un certain désir et un certain amour.
Je commence par gloser le « T » d’éducateur technique spécialisé : la technique. Passant donc du monde du travail au monde du travail éducatif, l’éducateur technique spécialisé transforme, me semble-t-il, la fonction de la technique qui occupe à ses yeux deux volets. Premièrement, la technique a une fonction symbolique dans la mesure où le technicien travailleur va renvoyer au jeune l’image du monde du travail, l’image des valeurs de ce monde, du travail bien fait, du travail partagé dans la convivialité. La technique n’est pas que manuelle : elle prolonge le corps, elle est une parole codée qui témoigne finalement d’une vision du monde. Elle a une finalité en elle-même.
Certes, l’éducateur technique utilise, comme tout un chacun, cette fonction symbolique de la technique, mais, pour lui, la technique a aussi une fonction instrumentale, car elle invite la personne que l’on veut éduquer à se réaliser dans des gestes d’apprentissage. Elle a, autant dire, une fonction transitionnelle au sein de l’établissement, pour ceux qui y travaillent, car l’établissement est le champ d’une micro-société. On ne saurait donc opposer la socialisation interne à l’institution à une socialisation externe, renvoyant le jeune à la société où il aura, plus tard, à s’insérer.
Mais l’éducation au travail ne fait pas tout. On sait bien que les embûches que rencontre le jeune ne sont pas nécessairement des embûches qui tiennent aux résistances du monde du travail. Il y a tous les dérapages qui sont possibles au niveau relationnel, en dehors même du monde professionnel, et, par conséquent, on voit ici pointer la fonction de l’éducateur qui double celle du technicien.
J’en viens, deuxièmement, à commenter brièvement le « E », celui de l’éducation. L’éducation, c’est le domaine des finalités et des fins, alors que le « T », c’est le domaine des résultats, mais aussi des moyens. L’éducateur vise à socialiser le jeune. Mais qu’est-ce que socialiser ? Socialiser, c’est inscrire une personne dans le champ de la relation avec autrui, faire en sorte qu’elle soit – même si elle est handicapée – debout, qu’elle soit sujet. C’est aussi l’insérer dans les réseaux sociaux dont celui du travail professionnel. C’est l’aider à être sujet et citoyen.
Relevant de la logique de la communication et de l’insertion, l’éducation a beau être de l’ordre des finalités, elle comporte aussi une certaine technicité. Sur les panneaux de l’entrée de l’irts de Ban-Saint-Martin, j’ai apprécié les dessins représentant le profil de l’éducateur technique spécialisé, avec sa boîte à outils dans la main droite et, dans l’autre main, une boîte marquée d’une croix rouge [1]. Le voilà, le brave technicien, avec ses clefs à molette qui débordent d’une caisse et sa panoplie de remèdes soigneusement rangés dans l’autre caisse. L’intervention technique est inséparable d’une intervention thérapeutique, entendue au sens large du terme.
Vous êtes, au fond, des techniciens en étant aussi des pédagogues et des éducateurs. La première caisse à outils est celle du technicien qui ouvre sur le monde du travail et que vous utilisez à des fins d’éducation. Mais il y a aussi la deuxième caisse à outils, celle du pédagogue, qui renferme des projets, des objectifs et des instruments de remédiation, que sais-je encore ? L’éducateur double et prolonge le technicien.
Venons-en à la dernière lettre : « S ». C’est là que tout se lie d’une certaine façon. Je dirais « S », comme stigmate. Mais alors, celui qui se sent en mal d’identité va se lever. Je dirai alors « S » comme spécial. L’éducateur technique spécialisé existe et il est très spécial. Il est spécial cet éducateur-là parce qu’il a mis sa compétence manuelle au service d’une cause sociale, politique, éthique et intellectuelle. Il est entré, cet enseignant, dans le monde de la réflexion, non sans avoir fait un travail sur soi. Non qu’il soit un intellectuel des idées : il est un intellectuel du faire. Il a compris, comme dit Aristote, que l’homme pense avec la main. Il est spécial mais il est spécifique car il a la double boîte à outils : celle du technicien horticulteur, ajusteur, menuisier, etc., et celle du pédagogue avec sa batterie de conseils, d’interdits, d’objectifs et de projets.
Spécial, spécifique, spécialisé, il est une espèce à lui tout seul. Il se doit d’être habité par le désir, par la passion et par une certaine utopie, car ce n’est pas le savoir qui le fait vivre. Ce n’est pas non plus le pouvoir, c’est l’espoir.
Il est solidaire de deux logiques conflictuelles. Il traverse, en effet, plusieurs mondes : le monde du social, le monde de l’économie, de l’éducation, de la santé, le monde familial. Et il sait très bien que ces mondes sont aussi en conflit, car le « E » c’est aussi le « E » de l’Entreprise, de l’Économie qui peut entrer en conflit avec le « E » de l’Éducation. Le « S » est celui du sujet. Dire que l’éducateur technique spécialisé est sujet, c’est dire qu’il insiste, reprenant chaque jour les gestes où le désir prend corps. Il résiste et s’il résiste, il existe. La technique est pour lui l’instrument qui lui permet d’affirmer cette insistante résistance. Le voici capable de repositionnement de soi, capable de traverser des mondes qui s’opposent ou s’ignorent.
Ce qui constitue la logique de référence du « E », du « T » et du « S », c’est celle de la transmission. Il y a une transmission qu’on a reléguée aux calendes grecques – et pour cause – car c’est bien la transmission dont vous avez peut-être déjà fait l’épreuve, cette fameuse transmission que j’appellerai inculcative, en insistant bien sûr sur toutes les syllabes du terme : l’in-cul-cation consiste à faire rentrer le message par les fondements. Mais vous qui êtes des techniciens, ce n’est pas à cette logique que vous recourez. Quand vous cherchez à « transmettre », vous utilisez deux logiques qui correspondent effectivement à l’ambivalence évoquée précédemment. À savoir qu’il y a une transmission directe, celle du technicien qui communique des règles, des consignes, des savoirs et des gestes. Et il y a aussi une transmission indirecte qui suppose la transmission directe : celle de l’éducateur qui transmet valeurs, repères, espoir et foi en soi.
 
Les postures
 
 
Dans un deuxième temps, j’essayerai de repérer les postures de l’éducateur spécialisé, telles que j’ai pu les supposer en fréquentant tel ou tel atelier pratique. Bien sûr, il y a le diplôme : vous bénéficiez d’un statut et votre carrière n’est pas fermée. C’est très important qu’il y ait une ouverture à ce niveau-là. Mais on peut s’interroger aussi sur la fonction de l’éducateur technique spécialisé qui implique plusieurs postures.
Il y a, d’abord, la posture du formateur qui est un cadre et qui, en quelque sorte, peut travailler dans une équipe de production ou sur un chantier et qui s’emploie à adapter les postes de travail à l’intervenant. Le formateur est un travailleur sur projet. Mais, inséparable de la première, il y a la posture de l’éducateur qui travaille à mettre en œuvre une pédagogie de l’éveil et parfois, souvent aussi, du réveil. Enfin, il y a la posture du tuteur, puisque vous travaillez sur le terrain de l’apprentissage, en transmettant les règles du métier.
Voilà trois axes fondamentaux : celui de la formation, celui de l’éducation, celui de l’apprentissage, où vous êtes, tour à tour, formateurs, accompagnateurs et tuteurs. Or, où chercher l’unité de ces fonctions ? Je pense que c’est la première fonction, celle de formation, qui fait l’unité de ces trois axes : professionnel, éducatif et tutoral. La fonction de formation est à la fois dominante et déterminante. J’ai lu un extrait d’une revue, un extrait qui se voulait provoquant en affirmant que l’éducateur technique spécialisé n’était nullement un travailleur social et nullement un formateur. Mais c’est pourtant, me semble-t-il, la fonction de formation qui assure l’unité des autres fonctions : celle de l’éducation et celle de l’apprentissage. Car, effectivement, quand vous faites apprendre, vous visez, comme éducateurs, le développement de la personnalité. Mais vous pouvez aussi partir du développement de la personnalité et adopter les postures de l’éducateur, pour mieux faire apprendre. Il y a donc, me semble-t-il, une médiation qui va s’établir ici entre le pôle de l’apprentissage, celui du technicien et celui de l’éducateur, grâce à la visée de formation qui les recoupe.
Il est une autre raison, pour laquelle la formation fait le lien entre le pôle de l’apprentissage et celui de l’éducation. C’est que, dans la mesure où vous êtes techniciens éducateurs, vous êtes aussi des monteurs, des constructeurs, des bricoleurs et des braconneurs de ce que l’on peut appeler un champ transitionnel. Il s’agit, en effet, de faire passer le jeune d’un point A à un autre point B, point qui est le seuil de l’apprentissage atteint mais qui peut être aussi un seuil éducatif à franchir. Et l’objet transitionnel qui va vous servir à mobiliser et à interpeller le jeune c’est à la fois le plan technique que vous allez déployer, mais aussi le projet éducatif auquel vous avez recours. Plan et projet : telles sont les deux faces d’un même objet transitionnel. Voilà les trois axes qui trouvent leur dynamisme dans la fonction de formation.
 
Quelques stratégies
 
 
Passons maintenant au troisième point susceptible d’introduire à un questionnement et à un dialogue : quelles sont les stratégies de base de votre métier ?
Il me semble, d’abord, que, en tant qu’éducateurs techniques spécialisés, vous êtes des transmetteurs. Quand vous transmettez, vous communiquez avec le jeune, vous entrez en dialogue avec lui, l’écoutez, c’est vrai. La communication suppose des messages qui circulent, c’est évident. Mais quand vous êtes transmetteurs, vous ne faites pas que communiquer. Vous faites autre chose. Le communicant met en scène des messages ; le transmetteur, lui, ne s’attache pas uniquement aux messages : il cherche à faire passer un héritage. Transmettre, c’est faire entrer le jeune dans une logique de l’affiliation, affilier le jeune à une certaine logique humaine, relationnelle et communicationnelle. C’est, d’une certaine façon, greffer son désir sur un éventail de repères et de valeurs. Transmettre, c’est faire en sorte que le jeune, en s’appropriant ce que vous lui donnez, en fasse lui-même son héritage, qu’il devienne l’héritier de ce qu’il reçoit de vous. Voilà qui est paradoxal car c’est bien la transmission qui crée son objet. Alors, en tant qu’éducateurs, vous allez monter le praticable, définir les circonstances, les conditions et les circuits de cette transmission.
Mais que transmet-on, si transmettre n’est pas seulement communiquer ? Transmettre, c’est communiquer des désirs, des visées et des intentions qui se cristallisent dans des plans, des projets et des objectifs. On transmet des investissements d’objets. Quand le fils observe son père qui répare sa voiture, ce que le père peut lui transmettre, ce n’est pas seulement une technique, c’est aussi le désir et le plaisir de jouer au mécanicien, de bien faire, d’être créateur et inventeur. Il lui transmet non seulement une habileté, mais un art qui mobilise le désir. Ainsi, vous transmettez des capacités et des pouvoirs. Tel est le registre de la formation. On est toujours dans les savoirs, les savoir-être, les savoir-faire ou les savoir-y-faire. Mais ces savoirs sont aussi des prétextes pour réaliser des passations de pouvoir. Transmettre, c’est donner à quelqu’un le pouvoir de faire, libérer le vouloir-faire. Reste à définir ces pouvoirs.
Si vous êtes éducateurs, vous allez transmettre des aptitudes, des goûts, des appétences, c’est-à-dire des désirs. L’aptitude, c’est le désir de s’ad-apter – aptitude a la même racine –, c’est ad-opter une certaine façon de s’orienter dans le monde, acquérir le goût de s’orienter dans le monde. L’aptitude, c’est le pouvoir de bien faire, au double sens de bien faire : faire de belles choses, bien ajustées, mais aussi faire de bonnes choses, des choses qui nous motivent et nous dynamisent. Voilà pour l’éducateur. Si vous êtes, en revanche, plutôt formateurs, vous allez transmettre des capacités. Le formateur donne la capacité de faire. La capacité, c’est une affaire de formation et là, vraiment, le geste doit être joint à la parole. Enfin, lorsque vous êtes plutôt en situation d’apprentissage, vous transmettez des compétences pour faire tel ou tel métier, avec art, tact et aisance, en respectant des règles qui vous permettent d’acquérir la maîtrise du métier.
Telles sont les figures de ce pouvoir que vous transmettez : aptitudes sur le plan de l’éducation, capacités sur le plan de la formation et compétences sur le terrain de l’apprentissage. Mais, bien entendu, la question qui reste en suspens est de savoir comment vous allez transmettre cela.
Comment vais-je transmettre ce que je veux transmettre ? Il me semble que pour mener à bien cette tâche, l’éducateur technique spécialisé doit avoir en tête ce que j’appellerai un projet volontaire. On sent très bien si le désir de l’éducateur est de transmettre ou non, s’il se contente de jouer à l’éducateur, sans se poser en témoin d’une permanence ou encore en référent désirant. Le projet volontaire est la racine de toute transmission. Il est aussi le support du projet pédagogique. Mais vous ne pouvez pas transmettre en revendiquant seulement un projet volontaire. Le projet volontaire doit prendre plusieurs formes, il doit être habité par de multiples projets pédagogiques. Reste que c’est ce projet volontaire qui est l’âme de toute pédagogie et qui va interpeller le jeune.
Transmettre, c’est interpeller un jeune selon ce que l’on pourrait appeler une logique de la correspondance, au sens épistolaire du terme. Celui qui reçoit une lettre se sent reconnu, interpellé, comme s’il était seul au monde : la lettre est une adresse, au double sens d’habileté et d’interpellation, que matérialise l’adresse inscrite sur l’enveloppe. Donc on transmet grâce à cette logique du projet volontaire qui va prendre corps dans le projet pédagogique et dans le projet d’apprentissage. Mais surtout on ne peut témoigner de ce projet volontaire sans s’appuyer sur la logique du transfert.
Avec le jeune handicapé, souvent inadapté, un des premiers moments du transfert, est celui du transfert empathique, qui enracine la relation de formation dans un pacte de confiance. Ce type de transfert suppose bien sûr de l’écoute, de l’attention. Vous en êtes familiers Or, ce transfert empathique est le champ où le jeune se situe pour dire : « L’éducateur spécialisé, qui est un bon technicien, m’ouvre les portes du monde du travail. »
C’est dans ce transfert empathique que le jeune va vous identifier comme professionnel. Bien entendu, il faut accepter aussi tout le cortège des malentendus qui s’ensuit. Vous serez le père, le frère, la sœur, le confident, le maître, mais en acceptant ces figures transitoires, vous pourrez vous poser en témoin du monde du travail. Au fond, ce transfert empathique se coule dans des matrices identificatoires qui sont aussi multiples que relatives. Acceptez d’être parfois malmenés par ce transfert, entrez dans le jeu. Cela ne marche pas si vous restez raides comme des experts, sans agilité, sans souplesse. Cette attitude est fondamentale. Tentons la chance ! Risquons-nous. Il n’y a pas grand-chose à perdre, sauf un bout d’imaginaire.
À côté du transfert empathique, il y a le transfert vicariant. Pour comprendre la signification de cette expression, pensez à un jeune qui essaie d’imiter le geste de l’ouvrier : du peintre, du maçon, du médecin. J’en ai fait un jour l’expérience. Je refaisais le crépi de ma maison. Il y avait un gamin qui était là, à jouer dans la boue. Il avait vu les maçons talocher le mur et, dès que j’ai cessé de le regarder, il s’est levé et a jeté sur le mur de la boue, pour reproduire, à sa façon, le geste auguste du maçon. J’ai failli sortir de mes gonds. J’avais, un instant avant, un mur impeccable et lumineux. Voilà comment on devient fou de rage, quand on prend un mur pour un miroir. C’était comme si j’avais reçu moi-même la taloche. Dire que l’on peut si facilement s’identifier à un mur !
Le transfert vicariant consiste à lire, sur le visage ou dans les gestes de l’éducateur, les indices que l’on va s’approprier. Ce gamin avait bien vu le geste du maçon, mais le contenu n’était, hélas, pas le même. Ce n’est pas grave : il n’y a pas d’apprentissage sans une ingénieuse simulation. L’essentiel est que le geste soit bon. Pour le contenu, il faudra « repasser ».
Tout à l’heure, je vous suivais à la lettre : éducateur technique spécialisé et, maintenant, je vous surprends dans les gestes que vous posez. Lettre et geste sont des paroles. La parole n’est pas seulement une parole dite, mais aussi une parole codée, à travers laquelle l’on peut faire passer bien des choses. La parole, c’est ce qui brise l’automatisme. Voilà qui est important. Comme vous êtes techniciens, il y a bien une parole réglée : « Vous prenez la taloche par la main droite, vous la tournez trois fois avant de l’appliquer. » Nous sommes là dans l’application mimétique des recettes.
Mais ce n’est pas comme cela qu’on apprend et qu’on éduque, uniquement à coups d’inculcation. Il faut faire appel à une parole dialogique, une parole de dialogue, qui dise ce qui est possible, qui permette d’introduire le jeune dans un monde de possibilités. La parole lit et dit le désir : elle est optative ; elle est aussi impérative, parce que, de temps en temps, il faut « reprendre », admonester, ordonner. Il y a de l’ordre à trans-mettre. Alors vous travaillez avec ce rituel fait de gestes/paroles et c’est ce rituel qui est le praticable du transfert vicariant.
J’en viens, enfin, au troisième type de transfert, le transfert symbolique. Quand un jeune fait quelque chose, vous n’allez pas – vous, professionnels – en rester au langage de l’empathie. Si vous étiez infirmiers, vous n’iriez pas dire : « Je sens bien ce que ressent ce malade qui est pourtant sous anesthésie. » Si vous étiez chirurgiens, vous n’iriez pas dire en opérant votre malade : « Je sens bien qu’il sent. » Il y a de quoi faire déraper le bistouri.
Il y a des gens qui pleurent à force de ressentir. Vous n’en faites pas partie, vous qui vous interposez entre les usagers et votre personne d’éducateur, la médiation de la technique. La technique, c’est quand même un bel outil qu’il ne faut pas lâcher. Il transforme les rapports affectifs en rapports symboliques. Il établit des liens, sur fond de distance. Cultivez la technique, c’est un outil irremplaçable.
Le transfert symbolique consiste à toujours reformuler les paroles. Mais attention, on peut le faire en faisant simplement écho au langage de l’usager. Quelqu’un vous dit : « Je sens que je ne peux pas faire ceci. » Vous allez alors vous dire en vous-mêmes : « Je sens bien moi aussi, ce que tu vis. » Mais vous allez protester contre cette complicité, en disant : « Je sais ce que tu ressens, mais voilà ce que je perçois de la situation. » Vous voyez, tout de suite, que, sans cette perception, il n’y a pas de projet volontaire possible : on en reste aux projections. Le professionnel s’emploie à traduire, dans une logique symbolique, la logique chaotique, hésitante, imaginaire et sentimentale de celui qui travaille. Vous êtes des ouvriers du transfert : qu’il soit empathique, vicariant ou symbolique.
Transmetteurs, vous êtes aussi des ajusteurs. Vous devez sans cesse vous ajuster à la demande, au besoin, au rythme de l’apprentissage, au corps, à la situation concrète. C’est sans doute une belle théorie. Mais si vous êtes vraiment ajusteurs, vous devez vous poser tous les jours la question suivante : « Jusqu’où je peux aller ? », pour mieux répondre aux besoins du corps et à la demande d’un désir qui est toujours différé.
Ajuster, c’est traduire, en termes de faisabilité pédagogique, le projet volontaire qui constitue le relais de la transmission. Alors ouvrons la boîte à outils du pédagogue. Vous y trouvez un fouillis : des objectifs à long terme, à court terme et à moyen terme… Mettez de côté ces objectifs managériaux, qui servent à planifier et anticiper. Au fond de la boîte à outils, vous allez trouver d’autres instruments, généralement oubliés par les spécialistes de la pédagogie par objectifs : ce sont des objectifs marginaux, supplétifs, palliatifs.
L’éducateur spécialisé travaille avec ces objectifs dont font partie les objectifs latents. Si vous êtes dans un établissement et qu’il vous manque du « matos » et que vous êtes limités et bloqués, vous pouvez toujours renâcler : « C’est épouvantable cet établissement ! On n’a pas l’argent qu’il faut ! » Un tel constat met en perspective ce qu’on appelle un objectif latent. Quand un enseignant n’a pas préparé son cours, il dit à ses étudiants : « Écoutez, aujourd’hui, on va dialoguer ! » Et tout le monde est content : « Pour une fois qu’on peut parler ; il est toujours en train de parler ! Pour une fois qu’il se tait. » Les objectifs latents, ce sont les objectifs qui sont imposés par la violence symbolique des contraintes institutionnelles qui nous font prendre conscience de l’étroitesse de notre champ de manœuvre.
Il existe aussi des objectifs implicites, ceux qui accompagnent les objectifs explicites. La transmission indirecte, par exemple, fonctionne à partir d’objectifs implicites. Réfléchissez dès lors à l’importance des intentions et des visées qui sont les vôtres. Les objectifs implicites qui en sont les cristallisations peuvent contribuer à interpeller le jeune pour l’insérer dans un héritage socioculturel de citoyenneté.
Fouillons encore la boîte à outils : nous y trouvons deux ou trois autres instruments, un peu rouillés, comme les objectifs-obstacles. L’objectif-obstacle exprime effectivement la résistance du jeune à votre explication ou à votre transmission. Cette résistance est positive car elle est l’indice d’un nouveau pas à franchir. L’objectif-obstacle nous invite à transformer l’obstacle en moyen, à le retourner en défi, à faire le détour de l’école buissonnière et prendre d’autres moyens pour arriver au résultat. Rappelez-vous comment les Égyptiens ont transporté les énormes pierres des pyramides. Ils ont essayé de les mettre dans les barques et les barques se sont complètement enfoncées. Puis, après réflexion, ils ont retourné l’outil à l’envers. Ils ont renversé les barques et, grâce à la poussée d’Archimède, les grosses pierres qui pesaient des tonnes ont pu tenir sur les barques renversées. Vous faites, toute proportion gardée, la même chose quand vous retournez l’outil ou que vous le remplacez par un autre : vous saisissez l’obstacle pour en faire un objectif.
Venons-en, enfin, aux objectifs de transfert. Qu’est-ce qu’un objectif de transfert ? Vous avez à faire faire à un jeune une tâche. Il commence et, brusquement, il fait autre chose. Il lâche l’objectif imposé pour en poursuivre un autre qui lui est associé. Il transfère un objectif sur un autre. Que faut-il faire ? Il convient de le laisser faire pour voir où il va et, au besoin, pour qu’il ne cède pas à la dispersion, de lui demander le nouveau plan qu’il poursuit. J’arrête là l’inventaire. La panoplie des instruments que je viens de réhabiliter vous sera peut-être plus utile que celle des instruments classiques.
Vous êtes, enfin, des médiateurs. Parce que vous ne cessez de traverser plusieurs mondes : éducation, technique, politique, économie, culture, société, vie privée. Tous ces mondes vous assignent une position de témoins.
Le témoin est un lecteur : il sait lire les faits, les intentions, les changements d’attitudes, les événements. Mais l’éducateur technique spécialisé – sa position de charnière et de lien social l’y invite – est aussi un garant. Le témoin est celui qui se porte garant des résultats du travail du jeune. Se porter garant, voilà qui ne s’effectue jamais sans risque. Il est peu probable qu’il y ait une expérience éthique s’il n’y a pas de risque. Partout, aujourd’hui, on calcule et on calcule, pour éliminer le risque. Mais il reste toujours une marge de risque qui délimite la marge de liberté de chacun. Le témoin est celui qui est garant de ce risque résiduel.
Le témoin est aussi un traducteur. Vous êtes au carrefour de plusieurs mondes : par conséquent, vous devez parler plusieurs langues. Vous êtes des traducteurs : en utilisant le transfert symbolique, vous dites aux jeunes comment on peut exprimer et percevoir ce qu’ils vivent : telle ou telle attitude, tel événement, telle action. Être témoin, c’est aussi essayer de parler, avec les autres professionnels de l’équipe, une langue commune.
Je ne pense pas que l’on puisse être aujourd’hui un bon professionnel sans entrer dans un travail interprofessionnel. Et l’on ne peut agir de façon interprofessionnelle sans parler une langue commune avec les autres partenaires qui sont, eux aussi, acteurs de l’éducation et de l’apprentissage. Mais quelle est cette langue commune ? Il semble qu’elle soit d’abord et avant tout une langue pédagogique, qui se réclame d’un projet volontaire, mais aussi une langue éthique qui renvoie à des valeurs, enfin une langue consensuelle qui suppose négociation, argumentation et recoupement de points de vue.
Je voudrais conclure en revenant aux dernières avancées que j’ai proposées. Il semble que l’identité professionnelle de l’éducateur technique spécialisé que j’ai située dans un devenir et dont j’ai essayé de montrer qu’elle impliquait des postures et des stratégies est, en quelque sorte, arc-boutée à des valeurs de référence dont on ne saurait faire l’économie.
La première de ces valeurs, c’est la responsabilité. Être responsable, c’est se reconnaître imputable des gestes que l’on fait, c’est se poser en auteur de ses gestes avec toutes les conséquences qui en découlent. Mais cette responsabilité est inséparable d’un projet. Être responsable, c’est être responsable d’un projet et si ce projet n’a pas existé, il y a responsabilité par déficit.
En discutant avec certains d’entre vous, j’ai entendu dire par quelqu’un : « Au fond, nous sommes là pour donner du sens. » Bien entendu, le sens passe dans vos mains. Vous êtes des passeurs de sens. Il y a du sens dans le langage, dans la parole, dans l’action, dans les regards, les sourires, dans les rituels. La responsabilité consiste à expliciter ce sens en le communiquant. Être responsable, c’est essayer de dire ce que l’on fait, pourquoi on le fait, ce qu’il faut faire. Par exemple, lorsqu’un jeune n’a pas fait ce qu’il devait faire, lorsqu’il y a un conflit ou quand, dans le groupe, il y a, tout à coup, un délire qu’il faut éventuellement relativiser ou réduire. Si vous êtes responsables, vous ne pouvez agir sans analyser ce qui s’est passé et légitimer les mesures que vous allez prendre. Si des jeunes sont absents, par exemple, un certificat médical est suffisant pour justifier leur absence, mais c’est le dialogue occasionné par l’événement qui va donner du sens, en se substituant au certificat formellement exigé, en requestionnant les règles de vie dont le règlement est une figure.
La deuxième valeur, la solidarité. Elle nous fait rentrer dans ce qu’on peut appeler un schème de coopération. Je n’aime pas le mot « acteur », je lui préfère le mot « partenaire ». Nous sommes partie prenante d’une cause commune et, au fond, c’est à ce titre que nous sommes solidaires de logiques externes comme la logique économique : celle de l’entreprise et des débouchés, dont on sait très bien qu’elles peuvent déraper et interférer avec le social. L’identité professionnelle de l’éducateur technique spécialisé repose sur une culture. De cette culture, j’ai posé les attendus qui permettent de l’exprimer. Elle est constituée par un ensemble de symboles, un ensemble de signes, de règles et de valeurs, un ensemble de signes de reconnaissance, sans pour autant en exclure l’emblème du diplôme. Ce sont ces signes de ralliement qui constituent la culture de l’éducateur technique spécialisé. Une formation continue ne consisterait pas pour vous en une simple remise à niveau. Elle serait beaucoup plus un approfondissement de cette culture de base à laquelle vous vous référez. Ensemble de symboles, culture de la parole vive, de la parole codée dans la technique, de la parole gestuelle, de la relation. Vous êtes des hommes de transition : des « transitaires », dirais-je avec pédanterie.
On ne peut vous rencontrer sans que quelque chose ne se passe : le bruit d’un message, l’expression d’une idée, l’épreuve d’un doute, le tremblement d’un désir… Vous devez faire la transition entre différents espaces et entre différents mondes, mais pour cela, vous avez à créer des espaces possibles et des ouvertures. Hommes de transition, vous êtes, en même temps, des hommes de transaction : vous négociez des terrains d’entente communs, des compromis de confiance, des consensus préalables à l’action.
La troisième valeur recouvre ce que j’appelle la compétence au jugement. Elle commande, finalement, la compétence à la relation. De plus en plus, les éducateurs sont désarçonnés parce qu’ils n’ont plus de repères. Ils ne savent plus juger, c’est-à-dire poser un diagnostic et formuler ce qu’ils devraient discerner dans le vécu. La compétence au jugement rejoint la capacité d’ajustement évoquée plus haut. Juger, c’est s’ajuster aux personnes et aux situations. Mais le jugement suppose, outre la capacité à l’ajustement, la capacité d’anticiper et, finalement, d’évaluer une situation.
Mes propos sont des propositions de réflexion. Ils sont tenus par quelqu’un qui est extérieur à votre profession mais qui a essayé de se mettre à votre place, non sans peine. Bien sûr, ils sont modestes, mais j’ose espérer qu’ils puissent être l’occasion d’un nouveau départ. [1]
 
NOTES
 
[*]Professeur de philosophie, université de Metz, 2, rue Saint-Paul, 67300 Schiltigheim jp. resweber@ worldonline. fr
[1]Ce texte est la reprise d’une communication faite à l’irts de Bon-Saint-Martin, près de Metz, dans le cadre d’une journée d’études consacrée à l’identité de l’éducation technique spécialisée (mai 1999).
[1]Voir mon livre : Le transfert. Enjeux cliniques, pédagogiques et culturels, Paris, L’Harmattan, « Psychanalyse et civilisation », 1996.
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Professeur de philosophie, université de Metz, 2, rue Saint...
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Ce texte est la reprise d’une communication faite à l’irts ...
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Voir mon livre : Le transfert. Enjeux cliniques, pédagogiqu...
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