Empan
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I.S.B.N.2749200563
160 pages

p. 48 à 56
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Les éducateurs techniques spécialisés : quelles fonctions ?

no46 2002/2

2002 EMPAN Les éducateurs techniques spécialisés : quelles fonctions ?

La formation des éducateurs techniques spécialisés

Michel Pietr  [*]
« Toute évolution est le fruit d’une déviance réussie dont le développement transforme le système où elle a pris naissance : elle désorganise le système en le réorganisant. »
Edgar Morin [1]
L’évolution d’un métier est souvent marquée par des événements qui remodèlent sa conception et sa pratique. L’histoire de l’éducation spécialisée et du secteur psychiatrique a dessiné les contours d’une profession qui conserve la particularité d’avoir un support technique pour contribuer à l’intégration sociale et à l’insertion professionnelle de personnes présentant un handicap ou des difficultés particulières.
Ce travailleur social exerce au sein d’une équipe pluri-professionnelle en lien avec d’autres acteurs sociaux, médicaux, économiques. Il encadre des activités techniques en assurant une prise en charge éducative et sociale. L’éducateur technique spécialisé (ets) exerce ses fonctions dans des établissements et services sanitaires, sociaux et médico-sociaux, dans les entreprises de travail ordinaire et protégé ou dans des dispositifs d’insertion des secteurs publics et privés. L’éducateur technique spécialisé intervient auprès d’enfants, d’adolescents ou d’adultes : handicapés, en souffrance physique ou psychique, en difficulté sociale ou familiale, en voie d’exclusion ou inscrits dans un processus d’insertion.
Le métier d’éducateur technique spécialisé est actuellement repéré par plusieurs conventions collectives (cc 1966, 1951) précisant surtout les conditions d’embauche et la fonction. La formation est définie par le décret n° 76-47 du 12 janvier 1976, instituant un certificat d’aptitude aux fonctions d’éducateur technique spécialisé (cafets). Les différentes appellations de cette fonction (moniteur d’atelier deuxième classe, moniteur d’atelier première classe, éducateur technique, éducateur technique spécialisé, moniteur principal) montrent souvent une diversité des attentes dans les secteurs où ils exercent. Un rapport de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (drees), publié en septembre 2000 pour la France, dénombrait dix mille moniteurs d’atelier, quatre mille éducateurs techniques spécialisés et trois mille éducateurs techniques [2].
Les étapes historiques qui ont modelé l’évolution de ce métier ont puisé leurs racines dans divers courants : la pédagogie dite nouvelle, C. Freinet, l’œuvre éducative de Neill à Summerhill, certaines œuvres d’assistance : Société d’assistance par le travail, Lalance, en 1891, et surtout des expériences de travail pour malades mentaux dans le secteur psychiatrique. La psychothérapie institutionnelle et la pédagogie institutionnelle ont joué un rôle important dans la perception et l’utilisation des situations pédagogiques ou de soin par le travail. « Un ensemble de techniques, d’organisations, de méthodes de travail, d’institutions internes nées de la praxis des classes actives. Elle place enfants et adultes dans des situations nouvelles et variées qui requièrent de chacun engagement personnel, initiative, action, continuité [3]. » La thérapie par le travail est considérée comme un « échange réciproque matérialisé », une clinique d’activité. L’accent est mis sur l’ambiance, sur le climat psychologique et sur la situation créée par travail qui, conjugués, peuvent favoriser l’éducation ou le soin. Le travail peut avoir du sens et même un sens thérapeutique. « Ce n’est plus le travail mais la situation du travail, en tant que rencontre possible, qui sera thérapeutique (…) en un mot c’est la situation ergothérapique qui est curative [4]. »
Plus récemment, Maurice Capul et Michel Lemay ont apporté de sérieuses contributions aux réflexions sur l’évolution des pratiques des éducateurs techniques spécialisés ; dans cet ouvrage fondamental, De l’éducation spécialisée, on peut lire : « Dans la constellation des professions qui ont pour vocation d’aider les personnes et groupes, l’on peut rapprocher, par hypothèse, certaines de ces professions en raison d’une orientation plutôt éducative. C’est-à-dire centrée d’abord sur un suivi régulier individualisé (en groupe ou non) : accompagnement, à la fois compréhensif et normatif, d’un sujet en difficulté considéré dans son irréductible singularité, avec son histoire et son drame à lui [5]. »
C’est dans cette constellation que l’on peut situer cette catégorie de professionnels qui possèdent, pour la plupart, une solide culture technologique, une expérience des relations socioprofessionnelles et une bonne connaissance du monde du travail. Après un cursus d’ouvrier, de technicien ou même d’ingénieur dans l’industrie, le bâtiment, l’agriculture ou le commerce, où ils ont occupé des postes de chef de chantier, d’artisan ou d’enseignant, ils se dirigent vers le secteur des personnes en difficulté ou handicapées. Pour justifier le choix de cette orientation, des motivations humanitaires sont très souvent invoquées. Il est désigné comme « un métier de l’insertion professionnelle des adolescents et adultes handicapés et en grande difficulté : éducateur technique spécialisé » par une enquête sur la formation des éducateurs techniques spécialisés (France-Belgique) parue aux Éditions onfts en 1999.
Avec un diplôme technique du niveau du baccalauréat et trois ans de pratique professionnelle dans le métier de base (ou un cap et cinq ans [6]), il peut être embauché sur un poste de moniteur d’atelier ou d’éducateur technique. Cet éducateur technique deviendra éducateur technique spécialisé (ets) après avoir suivi une formation de trois ans en cours d’emploi et en alternance. Pour le moniteur d’atelier, une année de formation lui permettra d’accéder au poste de moniteur d’atelier deuxième classe et, avec deux années supplémentaires, il pourra accéder lui aussi au poste d’ets.
La mission qui les attend sera quelquefois assez longue et difficile à découvrir. En effet, ils font partie de ces nouveaux métiers où la formation « initiale » n’est prévue qu’en cours d’emploi. Leur accès à la culture professionnelle, aux connaissances ou au vocabulaire spécifique de ce secteur, ne sera possible qu’après un certain temps d’immersion dans le secteur médico-social. Dans ces conditions d’« apprenti éducateur technique spécialisé », il ne sera pas facile de bien cerner les contours du métier. « L’inconfortable situation des moniteurs. Au sein d’établissements hésitant entre action sociale et activité productive, ces personnels sont à la croisée des chemins [7]. » Au fil des jours, un questionnement se précise sur divers aspects de l’exercice de ce métier : qui est responsable de quoi dans « mon » atelier ? Existe-t-il des textes de référence ? Quelle est ma mission, ma place dans l’équipe de cet établissement ? Comment s’y prendre avec ces publics particulièrement « difficiles » ? Quelles priorités dois-je choisir ? Mes propositions de travail sont-elles adaptées aux attentes et aux besoins de ces usagers ? Comment répondre à ces évidentes questions qui surgissent à propos de faits quotidiens qui ne sont peut-être pas si anodins qu’il y paraît ?
Après quelques mois ou quelques années de travail auprès de « personnes à problèmes », après quelques conseils et d’hésitantes lectures, la nécessité de comprendre, de se situer dans l’équipe, d’en savoir plus sur ce métier devient un véritable besoin de savoir, le désir de suivre une formation se dessine. « Les moniteurs ayant suivi des formations indiquent avoir beaucoup appris, à propos des handicaps et des handicapés, mais aussi sur eux-mêmes. […] Entrer au contact d’une connaissance formalisée dont ils étaient jusque-là privés peut être interprété comme l’élément déterminant […] un apport de connaissances peut alors modifier le comportement de ces moniteurs à l’égard des handicapés [8]. »
Cette nécessité d’acquérir une nouvelle vision du métier peut entraîner des changements sur divers plans. Les priorités dans les choix professionnels ne seront peut-être plus tout à fait dans le même ordre et, surtout, le regard porté sur les usagers ne sera plus le même. Une démarche d’évolution pour réorganiser le travail va se mettre en route. Le désir d’entrer en formation est forgé par des attentes multiples : il y a le besoin de découvrir sa place au sein d’une équipe et aussi la soif de trouver des réponses aux préoccupations quotidiennes.
La formation d’éducateur technique spécialisé n’est accessible qu’en cours d’emploi et elle se présente sous la forme d’une alternance entre le lieu de travail habituel et le centre de formation. La fréquence de ce « décentrage du quotidien » se réalise au rythme d’une semaine par mois en centre de formation. « Le système de l’alternance école/terrain de stage constitue la pierre angulaire de la formation. […] Tout le problème est celui de l’articulation théorie/pratique dans l’école, dans les stages et entre ces lieux de formation [9]. »
Les principes fondamentaux de l’alternance peuvent conjuguer les engagements respectifs des divers partenaires. La cohérence du dispositif mis en place sera très importante dans la démarche de construction d’une identité professionnelle comme le précise Antoine Cordente : « L’alternance, dans la formation des éducateurs techniques spécialisés, en termes d’apprentissage individuel et d’apprentissage organisationnel, dépend du travail de partenariat, mis en place par les différents acteurs y participant [10]. »
Lorsque les relations des partenaires deviendront complémentaires, l’intégration des différentes données théoriques et pratiques rendra plus claire et plus « intelligible » l’intervention de l’éducateur technique spécialisé qui pourra acquérir ainsi une plus grande maîtrise de sa pratique professionnelle. L’implication attendue dans la compréhension des pathologies, des problèmes, des troubles ou des déficiences des publics observés dépendra en grande partie de sa capacité à s’engager dans cette démarche de formation alternée. « Cette position engagée, donc impliquée et “contrôlée”, cherche une distance juste et se manifeste à travers diverses situations vécues en commun. Le travail éducatif se trouve en effet plutôt sur le versant de l’ici et maintenant, de l’agir et du faire, de la réalité extérieure et du rapport à la loi ; à l’intersection de l’individuel et du collectif [11]. »
L’acquisition de nouvelles connaissances, d’un langage plus professionnel, de sources d’information sérieuses, de capacités d’analyse plus performantes, de références théoriques ouvrant la porte à une réflexion plus élaborée, va dessiner un nouveau profil et faciliter les communications avec les autres acteurs du dispositif. Il s’agira finalement de chercher la bonne « distance » pour adopter un positionnement professionnel permettant d’atteindre les véritables finalités de l’atelier.
La formation, s’adressant à des adultes dont la moyenne d’âge se situe autour de 35 à 40 ans, tiendra compte de leurs potentialités acquises par l’expérience, des savoirs pragmatiques et du cheminement individuel parcouru. Ce cadre de référence des stagiaires est pris en compte pour le choix des méthodes pédagogiques et dans les programmes de formation. La formation est considérée comme « initiale » car elle présente un programme de notions de base fondamentales pour exercer auprès de publics handicapés ou en grande difficulté. « Cette formation, parce qu’initiale, ne peut être, semble-t-il, qu’esquissée, c’est-à-dire générale. Au-delà du poids respectif de chaque discipline, l’important est de faire découvrir leur fondement, leur sens, leur relativité et leurs articulations aux autres champs du savoir à travers l’étude de certains concepts de base. Comme sur un autre plan, pour l’analyse du travail éducatif, il s’agit essentiellement d’une sensibilisation destinée à apprendre à s’interroger, à poser des problèmes, à élaborer des stratégies, à ouvrir des pistes de réflexion [12]. »
Les axes du programme sont structurés à partir d’objectifs professionnels classés par grands thèmes tels que : la pédagogie générale et les relations humaines, l’approche des handicaps et des inadaptations, l’éducation technique, la pédagogie adaptée et la formation professionnelle, la vie collective et le partenariat, le droit, l’économie et les problèmes de société comme la place du travail, le chômage ou l’exclusion.
Évidemment, une partie importante du programme concernera l’organisation de l’atelier ou du lieu de travail. Il s’agit là de gérer la production ou l’activité d’apprentissage et de garantir une approche éducative, sociale et technique. L’objectif de ce dernier axe devrait permettre à l’éducateur technique spécialisé de structurer l’environnement technique en fonction de la spécificité du handicap ou des difficultés rencontrées par les personnes.
Ce programme, pris entre les attentes des stagiaires, les souhaits des équipes et les besoins des publics devient un support d’entraînement et d’expérimentation. Cet « espace de questionnement » où les enjeux et les contraintes ne sont pas de même nature offre déjà la possibilité de discuter avec des collègues, des pairs qui sont confrontés aux mêmes interrogations. Ces moments d’échanges, où la prise de recul est possible puisque nous ne sommes plus pris dans « le feu de l’action », facilitent l’émergence et l’acceptation de points de vue différents. Ce déplacement de position génère une autre perception des situations vécues et c’est là que se découvrent certaines subtilités du métier d’éducateur technique spécialisé.
La Commission nationale des éducateurs techniques spécialisés et des moniteurs d’atelier à propos d’une actualisation des programmes du certificat d’aptitude aux fonctions d’éducateur technique spécialisé (cafets) a réalisé une étude en 1988, sous la forme d’un sondage national auprès de différentes structures. Cinq fonctions ont été repérées dans le métier d’éducateur technique spécialisé :
  • l’accompagnement renvoie à tout ce que nécessite la prise en charge de personnes dont le handicap ou l’inadaptation entraîne plus d’attention, de présence, d’explications, de la part du personnel. C’est vraisemblablement la fonction la plus difficile à cerner mais elle est indéniable de par l’existence du handicap ;
  • la production concerne la fabrication de biens ou services en sous-traitance, en prestations de services ou en productions propres ;
  • la formation professionnelle englobe tout ce qui a trait à l’apprentissage d’un métier, d’une tâche, d’un geste, d’un savoir et à leur perfectionnement ;
  • les relations extérieures concernent les contacts avec fournisseurs, clients, organismes divers (anpe par exemple), entreprises, etc. ;
  • la création, l’innovation évoquent l’imagination nécessaire pour la recherche de nouveaux produits, l’aménagement des postes de travail, la pédagogie de l’apprentissage, etc. [13]
La mise en œuvre de ces diverses fonctions dans le quotidien d’un éducateur technique spécialisé se traduit par des initiatives à prendre pour construire un véritable dispositif pédagogique. L’atelier, dans ses orientations et son organisation, va traduire une constante relation entre des principes théoriques et une proposition concrète à faire à l’usager. Dans le cadre de la formation des éducateurs techniques spécialisés, des modalités pratiques seront choisies sur ce principe.
Au terme des trois années de formation, le certificat d’aptitude aux fonctions d’éducateur technique spécialisé (cafets), diplôme de niveau III (bac + 2), est délivré à l’issue de l’examen final qui comprend quatre épreuves : la rédaction d’un rapport de synthèse à partir de l’étude d’un dossier d’usager, la présentation d’une monographie relative à l’expérience acquise dans la profession, un entretien avec le jury sur l’ensemble du dossier du candidat et l’appréciation de la manière dont le candidat remplit ses fonctions d’éducateur technique spécialisé dans l’établissement.
Pour illustrer la pédagogie du centre de formation de Saint-Simon, voici trois situations destinées à solliciter l’implication des éducateurs techniques spécialisés et faire appel à leur professionnalisme : l’analyse des pratiques, le voyage d’étude et le projet d’atelier.
 
L’analyse des pratiques
 
 
Le principe repose sur une démarche d’analyse permettant de confronter des faits ou des phénomènes observés sur un lieu de travail à des approches théoriques. Cette réflexion conduit souvent à des explications multiples car issues de champs théoriques différents comme la psychologie, la sociologie, la biologie, la philosophie, la médecine, et même de théories diverses telles que la psychanalyse, la systémique, la dynamique des groupes.
La formation est un moment privilégié durant lequel l’apprenti éducateur technique spécialisé apprend à découvrir des chemins pour inventer des solutions. Pour cet exercice délicat et subtil, il s’agit de conjuguer l’expérience avec la formation et le cheminement de la pensée ; dans un poème, Antonio Machado disait : « Caminante, no hay camino, el camino se hace al andar » [Toi qui chemines, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant].
C’est dans ces séances d’expression dans un collectif que ce chemin pourra se construire. L’aventure va consister à échanger des stéréotypes contre des concepts théoriques, certes plus complexes, mais plus pertinents. Les approches multiples et différentes peuvent alors réduire les erreurs de perception d’une situation mais aussi augmenter les capacités d’analyse et de choix. Il serait bien prétentieux et illusoire de croire que le développement des compétences des stagiaires ne dépend uniquement que de l’action des formateurs.
« C’est en réfléchissant à partir de situations concrètes sur chacun de ces aspects (et sur bien d’autres) que le futur professionnel peut découvrir l’intérêt et la nécessité de concepts tirés aussi bien des sciences neurologiques que de la psychanalyse, de la psychologie cognitive, de la sociologie, de la pédagogie, des travaux systémiques. Il y parviendra dans la mesure où, mobilisant sa créativité, l’objectif de l’institution formatrice sera d’abord d’apprendre à apprendre. (…) On présente à l’étudiant qui travaille avec un petit groupe de pairs une situation existentielle impliquant, pour être résolue, une recherche de connaissances et de moyens d’interventions dans plusieurs domaines à la fois. Le professeur n’est plus, dans cette conception, celui qui apporte d’abord un savoir, mais celui qui guide l’intervenant dans sa quête d’un savoir dont on découvre inexorablement toute la relativité [14]. »
La formation fait réfléchir aussi l’éducateur a sa propre capacité à évoluer, à ses problèmes personnels, ses difficultés et à la manière de les appréhender, d’en discuter et même aux résistances qui l’habitent. Ses hésitations à les reconnaître ou à les constater feront aussi partie des éléments à prendre en compte. Dans ce processus engagé, l’enrichissement individuel et collectif se renforce du fait de la variété des expériences et des sources d’information, de confrontations et d’échanges où chacun participe à l’évolution et à la structuration de l’identité professionnelle.
Pour s’entraîner à travailler en équipe, ce qui suppose une certaine complémentarité dans les rôles, une articulation des compétences, un projet commun, avec un groupe d’éducateurs techniques spécialisés qui ne travaillent pas ensemble, pas au même endroit, pas avec les mêmes publics mais qui sont réunis une semaine par mois au centre de formation, il fallait trouver un exercice qui puisse créer les conditions d’une tâche à réaliser par une équipe.
Afin de provoquer une implication dans cette démarche, la proposition de réaliser une étude à l’étranger a été faite à un groupe de stagiaires en formation. Les résultats observés, sur plusieurs groupes de stagiaires et depuis déjà quelques années, sont remarquablement intéressants.
 
Le voyage d’étude
 
 
Les méthodes pédagogiques actives et participatives choisies s’appuient sur la responsabilisation du groupe de stagiaires en formation. Cette mise en situation de travail collectif qui ne peut se réaliser que par la mobilisation de chaque stagiaire, révèle d’ailleurs la plupart du temps, des positionnements intéressants. « Une activité ne peut se concevoir qu’en sachant la replacer dans un plan d’ensemble, qu’il soit institutionnel, psychosocial ou thérapeutique ; elle exige donc une vision groupale, elle-même sous-tendue par un leadership accepté et par des relations de confiance entre les membres d’un même milieu de travail. En fait sa qualité n’est pas simplement reliée au talent d’un individu mais à la valeur d’une équipe [15]. »
Dès le début de la deuxième année de la formation d’éducateur technique spécialisé, la conception et la réalisation d’un projet collectif d’étude à l’étranger sont proposées au groupe en formation. Un « remue-méninges » permet d’ouvrir des pistes de réflexion qui vont lancer l’étude sur la politique sociale de certains pays. Cette proposition des stagiaires permettra de repérer des destinations dignes d’intérêt pour des professionnels du « travail et de l’insertion socioprofessionnelle de publics handicapés ». À partir de critères centrés sur l’objet de l’étude, l’intérêt commun et de la faisabilité du projet, une décision collective est prise.
Un avant-projet est rédigé par le groupe pour formaliser les principaux axes de l’étude et les conditions de sa réalisation. Ce document, présenté aux formateurs et à la direction du centre de formation qui doivent le valider, servira de guide pour planifier et conduire l’étude sur place. Dès lors, le groupe s’engage dans une « aventure collective » pour se donner les moyens de réaliser ce projet. Les tâches et les thèmes à étudier sont répartis par commissions : communication, formation, législation, contexte géographique, rédaction et reproduction des documents, budget. C’est le début d’une expérience de travail en équipe où les compétences de chacun sont sollicitées. La faisabilité de ce projet sera fonction de la mobilisation et de l’engagement des stagiaires dans cette dynamique de travail. Les phénomènes de groupe se développent dans des stratégies, des propositions imaginatives, des relations constructives, des relais et des interactions multiples.
Un rapport d’étude est rédigé à partir des comptes-rendus de chaque commission. Une partie des conclusions sera rédigée individuellement pour bien distinguer les remarques et le positionnement de chacun dans ce travail d’équipe.
La participation à ce voyage d’étude offre non seulement les conditions d’une implication dans un travail d’équipe mais aussi l’occasion de porter un regard sur des pratiques professionnelles issues d’une autre culture. Ce qui fait apparaître des différences dans la perception du traitement des questions sur le travail et l’insertion socioprofessionnelle des personnes handicapées. Ce déplacement dans la perception des pratiques remet en question les choix et surtout les habitudes de travail de l’éducateur technique spécialisé. C’est là qu’enrichi de cette vision plus large, il peut tisser ou revisiter les principaux axes du projet d’atelier.
 
Le projet d’atelier
 
 
L’objectif de ce travail doit permettre à l’éducateur technique spécialisé de structurer l’environnement technique en fonction de la spécificité du handicap ou des difficultés rencontrées par les personnes. Pour aménager un contexte technique afin de donner envie de s’investir dans la découverte de ses propres limites, il sera nécessaire de construire une ambiance « appétissante » qui va faciliter la rencontre de l’activité de l’atelier. L’élaboration du projet d’atelier est l’occasion de faire le point sur de nombreuses questions. Mais la présentation écrite de ce document est aussi une opportunité pour repérer les diverses facettes de la fonction d’éducateur technique spécialisé. Aragon écrivait : « Je crois encore qu’on pense à partir de ce qu’on écrit et pas le contraire. »
Pour présenter son atelier, l’éducateur technique spécialisé devra identifier le cadre administratif, la situation géographique et succinctement les principaux éléments du dispositif institutionnel. À partir du repérage des besoins des publics reçus et des constats qui fondent les intentions de l’équipe pluri-professionnelle, il exposera les finalités (principes, valeurs), les buts (les étapes), les objectifs de son atelier. « Le but de l’atelier n’est pas d’apprendre un métier au malade mais de créer les conditions qui lui sont familières à l’extérieur et où ses difficultés de relation dans une situation de travail peuvent être examinées et éclaircies [16]. »
L’organisation de l’atelier devra tenir compte de nombreux paramètres : l’accueil des usagers, les rythmes de travail, les partenaires, l’équipe, les approvisionnements, l’étude ergonomique des postes et le rythme de travail, le budget de l’atelier, la gestion des phénomènes de groupe, les relations avec l’équipe, avec les partenaires. Tous ces éléments constituent les conditions d’une ambiance de travail à construire et à maîtriser.
La pédagogie choisie et les théories qui la sous-tendent doivent être identifiées (la pédagogie institutionnelle de Jean et Fernand Oury, les principes de Neill). La pédagogie qui cultive « l’envie de faire » doit se construire à travers de petites réussites, elle prendra une dimension de plaisir à se réaliser en faisant naître des objets à partir de matières inertes comme le bois, le métal ou du tissu. « La pédagogie doit également être motivante, elle doit respecter à la fois les besoins de création des enfants et les exigences du milieu dans lequel vit l’enfant […]. Enfin elle est chargée de sens si elle représente un “vrai travail” c’est-à-dire un travail dans lequel les réalisations sont proches et les réussites palpables : seules ces conditions sont génératrices d’efforts [17]. »
En ce qui concerne la prévention des accidents, il est essentiel de mener une réflexion sur les risques dus à l’exercice de ce métier manuel (technique). Pour travailler en toute sécurité, les normes prévues sont des minima pour des publics ordinaires ; il faut considérer que pour des personnes handicapées ou en difficulté des précautions ou des mesures de protection supplémentaires s’imposent.
L’éducateur technique spécialisé, en tant que travailleur social, doit constituer des dossiers pour suivre l’évolution des usagers sur plusieurs plans : médical, pédagogique, les relations avec le groupe, problèmes particuliers. Il listera les moyens qui sont mis en œuvre actuellement et ceux qu’il serait souhaitable d’envisager. Cette question nécessitera quelques inventaires pour évaluer s’ils correspondent bien au projet envisagé. Les locaux, les postes de travail, les zones de stockage, un bureau, et un plan qui sera le bienvenu pour bien visualiser la situation. Les machines seront choisies afin de faciliter le travail et aussi en fonction de leur capacité à être utilisées sans trop de complications. La simplicité d’utilisation n’est pas le moindre des critères dans certains domaines techniques.
L’écriture progressive de ce projet d’atelier, à l’aide d’éclairages différents, découvre des logiques moins simplistes et plus humaines. La démarche professionnelle se précise : certaines questions sont alors écrites et reformulées, elles deviennent de véritables points d’appui. Avec une pratique recomposée sur ces fondations, l’éducateur technique spécialisé pourra se construire une nouvelle identité professionnelle.
La formation est un complément incontournable dans la pratique des travailleurs sociaux. L’éducateur technique spécialisé doit faire face, au quotidien, à de nombreuses situations où l’improvisation, la spontanéité et l’intuition ne peuvent pas être les seules références qui guident ses choix.
Si l’engagement dans un cursus de formation n’est pas la garantie d’obtenir la réponse précise à chaque question, c’est au moins une proposition de communication avec le savoir de certains qui y ont déjà un peu réfléchi. Ces interrogations de « débutant » sont un point de départ intéressant ainsi que le moment où, par la formation, l’éducateur technique spécialisé découvre que la façon de poser la problématique pourrait bien induire des hypothèses complexes ! À ce stade, ses capacités d’analyse peuvent devenir réellement opérationnelles et donc vraiment professionnelles.
Lorsqu’il s’agit de travailler avec des personnes handicapées ou en difficulté, rien n’est simple, si la complexité est envisagée, c’est déjà une source de réflexion pour une trans-formation professionnelle.
 
NOTES
 
[*]Sociologue-formateur. Responsable de la formation des éducateurs techniques spécialisés et des moniteurs d’atelier à l’institut régional de formation aux carrières éducatives et sociales, irfces Saint-Simon, avenue du Général De Croutte, 31100 Toulouse.
[1]E. Morin, Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Paris, Le Seuil, 2000, p. 90.
[2]E. Woitraini, « Les travailleurs sociaux en 1998 : environ 800 000 professionnels reconnus », drees, Études et résultats, n° 79, 2000.
[3]F. Oury ; A. Vasquez, Vers une pédagogie institutionnelle, Paris, Maspero, 1982, p. 245.
[4]J. Arveiller ; P. Bonnet, Au travail… Les activités productives dans le traitement et la vie du malade mental, Toulouse, érès, 1991, p. 63.
[5]M. Capul ; M. Lemay, De l’éducation spécialisée, Toulouse, érès, 1996, p. 16.
[6]Textes officiels et programme du cafets ; décret n° 76-47 du 12 janvier 1976.
[7]A. Blanc, Les handicapés au travail, Paris, Dunod, 1999, p. 169.
[8]Ibid., p. 169.
[9]M. Capul, op. cit., p. 316.
[10]A. Cordente, Apprendre, enjeux et stratégies de l’alternance dans la formation des éducateurs techniques spécialisés, dsts, février 2002, université Toulouse-Le Mirail.
[11]M. Capul, op. cit., p. 17.
[12]M. Capul, op. cit., p. 139.
[13]A. Soubeyrand, Comité d’entente des écoles et centres de formation d’éducateurs spécialisés, Commission des éducateurs techniques spécialisés et des moniteurs d’atelier deuxième classe, Étude à propos d’une actualisation des programmes du cafets, 1988.
[14]M. Lemay, « Travailleurs sociaux, formation et projets », Empan, n° spécial, 1993, p. 45.
[15]M. Capul, op. cit., p. 173.
[16]G. Bleandonu, « Introduction à la communauté thérapeutique », Revue pratique de psychologie de la vie sociale et d’hygiène mentale, 1969, p. 90.
[17]J. Arveiller, op. cit., p. 65.
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Textes officiels et programme du cafets ; décret n° 76-47 d...
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[7]
A. Blanc, Les handicapés au travail, Paris, Dunod, 1999, p....
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Ibid., p. 169. Suite de la note...
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A. Cordente, Apprendre, enjeux et stratégies de l’alternanc...
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[11]
M. Capul, op. cit., p. 17. Suite de la note...
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A. Soubeyrand, Comité d’entente des écoles et centres de fo...
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M. Lemay, « Travailleurs sociaux, formation et projets », E...
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J. Arveiller, op. cit., p. 65. Suite de la note...