2002
EMPAN
Les éducateurs techniques spécialisés : quelles fonctions ?
Un métier et un espace pour vivre dans le temps d’un cat
Viticulteur au domaine de Corneille
Jean Raynaud
[*]
Ce travail de réflexion, imposé par la nécessité de produire un écrit, dans le cadre de l’examen en vue de l’obtention du cafets, vient comme en résonance de mes propres interrogations sur mon parcours professionnel, et bien sûr, au-delà, sur moi-même. Temps de réflexion sur mon passé professionnel de vigneron, à la fois paysan et chef d’entreprise, et de l’inscription récente de mon parcours dans le « monde » des travailleurs sociaux au sein d’un cat auprès d’handicapés mentaux. Moment de pause qui m’a permis de réfléchir à ma rencontre fortuite avec la personne handicapée, ma motivation pour la découverte de l’Autre et mon engagement actuel dans une démarche d’aide à la personne. Aide réciproque qui dans le cadre de la relation éducative m’a donné une dynamique et par son jeu de miroir m’a obligé à me situer, à me positionner, à accepter mes propres handicaps, soit à me connaître afin de pouvoir donner.
Ce travail se situe donc dans une histoire, dans mon histoire, dans un moment de ma vie, moment de formation, d’observation, de réflexion avec en perspective l’élaboration d’un projet éducatif qui s’inscrit dans une réalité de travail, une réalité économique et une histoire.
Le domaine viticole de Corneille
Le ciel est uniformément gris, il a beaucoup plu dans la nuit, maintenant le vent s’est levé, « c’est Cerç ». Les ciseaux de taille à la main, nous taillons silencieusement une vigne de Cabernet Sauvignon. Je connais à peine les ouvriers avec lesquels je travaille et je suis responsable de ce groupe. Le travail n’avance pas, j’ai froid, je trouve que les souches sont mal taillées, je rectifie une énième fois le travail d’André ou de Jean-Louis. Je me pose vraiment des questions sur l’utilité de mon travail.
Il est midi, il faut « quitter ». René, d’un air satisfait, dit : « Déjà ! J’ai pas vu le temps passer. » Je l’ai regardé, un peu incrédule, ai répondu à son sourire par un autre sourire, je n’en revenais pas. Je découvrais que ce travail de taille, important, nécessaire, mais fastidieux et monotone pouvait être une source de satisfaction.
Nous sommes au cat de Corneille, à Arzens, dans l’Aude, j’y travaille maintenant depuis quatre ans. C’est un centre de l’afdaim (Association familiale d’aide aux infirmes mentaux) d’une quarantaine d’ouvriers, handicapés mentaux, attenant à un foyer de vie. Je suis responsable de l’« Atelier vigne » au côté de mes collègues responsables de la serre, des espaces verts et de deux ateliers de sous-traitance. Je suis chargé de former les ouvriers et d’exécuter avec eux les travaux nécessaires à l’exploitation des quinze hectares de vigne du domaine de l’association.
Le « groupe de la vigne » se compose actuellement de cinq ouvriers permanents : Jean-Louis, Fernand, André et Robert qui travaillent sur cet atelier depuis plus d’un an et Jean-Philippe qui va achever sa première « campagne » avec nous, cette année. Des adultes « qui se caractérisent » notamment « par une défaillance congénitale, acquise ou lésionnelle, de leurs fonctions intellectuelles » (C. Chalaguier). Ils présentent une arriération affective et intellectuelle. Des personnes différentes et cependant proches. Différentes dans le sens d’être quelqu’un « différent de quelqu’un d’autre ». Dans et au-delà de la différence, il est une personne.
Partant de mes premières impressions vécues sur le domaine et afin de donner toute sa dimension au travail, à ce lieu et à ce temps qui nous était donné, j’ai pensé qu’il fallait aller au-delà du simple travail manuel. Ce domaine, il fallait que je le découvre, que je le fasse découvrir, que je le rende vivant. Ce domaine, ce travail, portaient en eux des valeurs éducatives, des valeurs à partir desquelles une évolution de la personne était certainement possible.
Aménager le temps, faire découvrir le temps de la vigne, celui des saisons et des jours. Apprendre les contraintes, le rythme de ce métier. Observer. Tout cela pouvait être perçu, vécu, par les ouvriers du domaine, je pouvais m’en servir. Il ne fallait pas se contenter de cultiver ces vignes, il fallait par mon travail que les ouvriers de cette terre se sentent bien, chez eux, qu’un lien de confiance s’établisse. Il fallait que je fasse acquérir de nouvelles connaissances, créer un équilibre. Peut-être, alors, la personne aurait-elle l’envie, la force, d’aller voir d’autres lieux et d’autres gens. D’agrandir le cercle de sa vie. Il fallait, pour cela, que ce domaine devienne un lieu familier, un lieu riche. Ce domaine devait devenir « notre » domaine et constituer en cela un lieu d’ancrage fort, un « lieu ressource ». Comme le dit si bien G. Bachelard : « Un chez soi qui précéderait l’univers ».
C’est cette démarche d’appropriation du domaine que je vais développer ci-dessous. Susciter, chez la personne handicapée, une démarche d’appropriation individuelle de cet espace collectif, à travers le sentiment d’appartenance au groupe de travail. Faire connaître cet espace, ses limites, « marquer » ce territoire, par son travail.
S’approprier le domaine : un espace et un temps
« L’homme a besoin d’appartenir, de se sentir solidaire d’un groupe et peut-être d’un lieu. De nombreuses expressions : terre natale, maison familiale, terre des ancêtres laissent supposer que ce besoin de référence à un lieu géographique déterminé est une constituante de la personnalité humaine » (R. Ardrey). Le sentiment d’appartenance à un lieu est un élément fondamental de la personne. Je dis fondamental mais dans le contexte d’un cat, s’agissant de personnes handicapées, ce sentiment d’appartenance à un lieu peut-être un élément « fondateur ». Un des éléments, avec l’acquisition d’un métier, en étroite relation avec le temps, qui peut permettre à la personne de dépasser son « espace, son quotidien, de grandir ».
En outre, ce lieu géographique, cet espace, comme le note G. Bachelard, « ne peut rester l’espace indifférent, livré à la mesure et à la réflexion du géomètre. Il est vécu… ». Autrement dit, ce lieu ne peut être considéré comme quelque chose d’extérieur à nous, ni comme un espace « sans borne et sans qualité propre » (Littré) mais comme un véritable milieu de vie. Un « micro-milieu » en tant que « partie du monde qu’une personne habite à un moment donné » formant « matrice de l’existence sociale » (G.-N. Fischer).
Encore faut-il, pour que ce milieu joue son rôle, pour qu’existe une interrelation entre l’homme et l’espace, que ce milieu soit perçu, que la personne, en le façonnant, en le vivant, se l’approprie. Le sentiment que procure l’appropriation d’un lieu est un facteur sécurisant, une protection, propre à participer à ce travail de restauration de la confiance. Propre aussi à la mettre en mesure d’entamer une démarche personnelle de découverte d’autres lieux et d’autres gens.
J’ai constaté que certaines personnes avec lesquelles je travaille évoquent quelquefois, lors des « moments gris », le souvenir de lieux qui leur sont chers, de lieux riches d’affectivité. Ces lieux constituent pour elles des lieux « ressource ». Pour d’autres, ces souvenirs sont occultés, leur histoire personnelle faite de désordre et de rupture avec le milieu d’origine les prive de ces souvenirs.
J’ai pensé qu’un travail d’appropriation d’un lieu pouvait être tenté, au travers de ce que nous vivions, au jour le jour, sur ce domaine. Ce domaine pouvait être perçu par ses occupants comme un véritable territoire, « leur » territoire, un lieu ouvert, collectif, mais qu’il était possible, aussi, de s’approprier. Un territoire à l’intérieur duquel chaque membre du groupe pouvait se sentir « citoyen ». Un lieu dans lequel il serait reconnu. Un lieu qui le « prolongerait ». Pour vivre ce domaine, il fallait se l’approprier, en s’intégrant à un groupe, le situer dans l’espace, le « marquer » par son travail, acquérir une culture, créer des relations sociales, apprendre ses conditions climatiques, apprendre le temps et le métier de la terre, situer ce lieu dans une histoire, dans son propre temps, le vivre dans le cycle des saisons, enfin, le vivre au quotidien.
Appropriation d’un espace. Par une espèce de besoin, l’individu a tendance à exercer une sorte de « droit de possession » de l’espace. Possession de son propre espace, considéré comme privé : pour les résidents au foyer, c’est leur chambre, pour d’autres leur appartement. Mais la personne peut investir aussi d’autres espaces plus larges, aller au-delà de cet espace « refuge » initial. C’est une démarche que je m’efforce de rendre possible par un accompagnement de la personne dans la découverte de l’espace collectif que constitue le domaine.
Appropriation individuelle d’un espace collectif. Il y a là un paradoxe dans cette démarche d’appropriation, mais je me suis rendu compte que c’était possible. Ainsi, lors de l’installation de l’espalier, dans la vigne de Chardonnay, nous nous sommes aperçus, un lundi matin, qu’une trentaine de piquets avaient été volés durant le week-end. Chaque membre de l’équipe a manifesté son sentiment de colère. Cette agression collective avait été ressentie par chacun comme une atteinte personnelle. Chacun se sentait donc concerné par ce vol et montrait par là l’intérêt qu’il portait à ces vignes. Cet attachement passe essentiellement par le sentiment d’appartenance à un groupe. C’est le groupe qui a été dépossédé d’un bien : on « nous » avait volé des piquets. L’agression qu’avait subie cet espace a été ressentie par chacun, mais au travers du groupe.
Appropriation par l’intégration de la personne à un groupe. Cette appropriation du domaine s’inscrit donc dans un travail d’intégration de la personne à un groupe, un groupe porteur de valeurs, un groupe rassurant, bienveillant, attentif. Mon rôle est celui d’animateur du groupe, de médiateur dans cette démarche d’appropriation de ce lieu. Sachant que la « cohésion du groupe est fondée uniquement sur la puissance du lien d’appartenance de ses membres » (J. Luft), je me sers du domaine comme d’un support autour duquel des liens forts peuvent se tisser.
L’impossible appropriation. L’appropriation d’un espace collectif est quelquefois difficile et, dans les moments d’inquiétude ou d’anxiété, cette démarche est impossible. L’enfermement, l’isolement, la perte d’énergie qui accompagnent ces moments ne permettent plus à la personne d’investir un grand espace. « Son horizon » se limite à « elle ». Parallèlement, « son temps » est le moment présent, l’immédiat.
La vigne de Jean-Louis. Jean-Louis, au moment où on lui a demandé d’abandonner son mode de vie en appartement thérapeutique pour aller vivre dans une chambre du foyer (exemple de modification imposée de l’espace individuel) a passé une période difficile. La sortie de son état d’isolement et de rébellion s’est accompagnée, notamment, d’un projet de création de son propre vignoble dans le petit jardin attenant au foyer. Jean-Louis est allé choisir une quinzaine de plants de raisin de table, nous les avons plantés ensemble, puis nous avons installé l’espalier. Jean-Louis s’en est occupé, il les a arrosés durant l’été, il les a traités en même temps que les vignes du domaine et nous avons mangé le premier raisin aux vendanges. Cette vigne est en partie clôturée, en Bourgogne on parlerait de « clos » et, en l’occurrence, ce terme paraît tout à fait approprié pour ce qu’il représente d’intime. C’est le domaine de Jean-Louis.
La création de cet espace et son appropriation a accompagné le travail de reconstruction que Jean-Louis avait à faire sur lui-même. J’étais là pour proposer, pour stimuler, pour accompagner, mais c’est bien Jean-Louis qui a aménagé et investi cet espace. Ce projet a été une des concrétisations de l’énergie qu’il a su mobiliser durant cette période. Il a montré, par la suite, qu’il pouvait réinvestir un espace plus grand, un espace collectif, marquant ainsi sa possibilité d’ouverture à d’autres lieux, aux autres.
L’espace variable. L’espace qu’il est possible de « vivre », nous venons de le voir dans cet exemple, n’est pas une entité figée. L’étendue de cet espace est au contraire un champ dynamique, que chaque personne module selon son énergie du moment et dans le cours de sa vie. Ainsi le petit enfant s’approprie, au gré de l’évolution de ses capacités, par étapes successives, des espaces de plus en plus vastes. L’adolescent et l’adulte font de même. Dans le temps de la vieillesse, au contraire, cet espace se réduit. Notre vie est ainsi rythmée par nos capacités à nous approprier des espaces. Il est important de constater que, dans cette évolution, la personne ne peut investir un nouvel espace que si elle s’est approprié l’espace dans lequel elle vit.
Situer ce lieu dans l’espace
L’espace qui est proposé dans le cadre du cat est un domaine viticole, un véritable territoire. Se pose alors en corollaire, sa délimitation géographique.
Les limites du domaine. La possession de ce lieu s’accompagne d’un besoin de délimitation qui peut être interprété en termes de frontières. Besoin de marquer son emprise et par là de créer des frontières. Besoin de savoir où se situe sa « place », son droit. Ces frontières sont imposées au groupe, ce sont les limites du domaine. Ces limites se caractérisent ici par le fait qu’elles ne sont pas matérialisées physiquement par une marque quelconque : piquet, borne, clôture, elles sont, par là même, franchissables par quiconque, ce n’est donc pas un espace clos mais un espace ouvert. Seule la connaissance des limites cadastrales permet de délimiter ce domaine. Un apprentissage doit être fait dans ce sens ; ce travail est facilité par le fait que les « frontières » sont visibles, il y a un chemin, un ruisseau, une route. Ces limites sont connues. Quant nous désherbions le bord du ruisseau, avec un débroussaillant, Jean-Louis s’appliquait à désherber les deux rives du ruisseau : « Hé, Jean-Louis, ne désherbe pas chez le voisin ! Il te faut mouiller notre côté, pas le sien ! » André avait raison, la limite de propriété est située au milieu du lit du ruisseau. Jean-Louis, généreux, était allé au-delà. Envie de bien faire, besoin d’étendre son domaine, un peu des deux sans doute, mais c’était bon signe.
L’agrandissement du domaine. À un moment donné, l’opportunité d’acheter une parcelle de vigne s’est présentée. Le domaine allait peut-être s’agrandir. Cette éventualité a suscité une véritable démarche d’appropriation de ce nouvel espace. Mais auparavant, nous sommes allés dans cette vigne, il s’agissait d’évaluer cet espace : « Tu as vu, là il y a une goutte (endroit humide), le tracteur va s’embourber, il faudra drainer » et « là le rocher affleure, ce coin ne vaut rien », « y’a beaucoup de manquants, elle est foutue, on n’y arrivera pas ». Il y avait du pour, du contre. Finalement, ce nouveau territoire pouvait nous convenir. Nous avions suffisamment confiance en nous pour l’intégrer, le prendre en charge, repousser les limites de notre territoire. Le groupe avait suffisamment d’énergie pour accepter cet agrandissement. C’était signe de bonne santé.
Les habitants du domaine, les étrangers
Le groupe des ouvriers du domaine, par son travail, a acquis la « citoyenneté » de cet espace. Cet état peut engendrer dans le groupe – nous l’avons vu dans l’exemple du vol des piquets – un sentiment de dépossession. De même, toute violation de cet espace par des « étrangers » induit des réactions. Réactions de sympathie quant cet « étranger » est connu, accepté par le groupe. Tel ce chasseur en particulier qui a l’habitude de venir y chasser et avec qui nous parlons, d’autant plus facilement qu’il contribue, par ses connaissances précises du gibier, à ce travail d’enseignement du domaine. Mais il suffit qu’il vienne accompagné d’un de ses amis pour que le dialogue change de ton et que des commentaires sur cet intrus ne manquent pas d’être faits. Le groupe implicitement décide de l’admission ou pas de cet étranger sur son territoire. Réaction de sympathie également pour des journalistes, par exemple, qui sont venus nous voir lors des vendanges. Fierté de pouvoir, grâce à eux, montrer notre travail, occasion de reconnaissance. Réaction hostile, au contraire, pour ce ramasseur de champignons anonyme qui viole impunément « notre » territoire pour nous « voler » « nos » champignons.
Le domaine est plus qu’un espace physique, un coin de nature, un paysage. C’est un lieu aménagé, vivant, qui réclame, pour vivre, un travail continu, je dirais presque acharné, en tout cas malgré l’adversité (grêle, tempête) et ce, au fil des saisons et des ans. Ce domaine est un outil de travail. C’est justement ce travail, cette fatigue quotidienne, cette attention constante qui contribuent à l’attachement que l’on peut porter à un lieu. C’est le travail qui contribue à cette démarche d’appropriation du domaine. C’est par cette appropriation que la personne pourra affirmer son identité propre et satisfaire en cela ce besoin de reconnaissance de son propre travail et du travail du groupe par le biais de son identification à ce groupe. Cette démarche d’appropriation du domaine passe, on l’a vu dans la notion de frontière, par la notion d’identification à un groupe, s’accompagne du besoin de « marquer » son territoire, de le « signer ».
Le domaine est le reflet du groupe. Cet espace ne peut exister qu’à travers les relations que le groupe a établies avec lui. En retour, le domaine « dira » la valeur du groupe et celle de son travail. Le travail est le véritable « outil » qui sert au groupe pour marquer son territoire. Le travail du viticulteur est visible. L’alignement des rangées, la rectitude des souches, la symétrie, l’esthétique d’un travail « bien fait », sont des sources de satisfaction pour soi, bien sûr, mais répondent également à ce besoin de marquer cet espace collectif, donnant à voir une image satisfaisante de ce vignoble, de soi-même donc et du groupe. Deux parcelles du domaine longent une route départementale qui est très fréquentée. J’ai souvent remarqué que tous instinctivement redoublaient d’attention quant nous y travaillions. « Eh oui ! ça se voit de la route ». C’est la vitrine du domaine.
Signature individuelle d’un territoire. Un ouvrier à qui l’on confie un travail précis est « responsabilisé » dans ce travail. Dans une vigne, le travail est associé à un espace, l’ouvrier est donc naturellement responsable d’un espace et du travail qu’il nécessite. Cet espace peut se résumer à un rang de vigne. Ces souches constituent, pour un temps, son « territoire » de travail et le travail de l’ouvrier « signera » cet espace. Ce travail peut être éphémère ou durer dans le temps.
Signature individuelle d’un territoire dans un travail éphémère. Lorsque, pour certains travaux, nous travaillons seul sur un rang de vigne, il peut arriver qu’à midi, nous « quittions » en cours de rang (bien que ce ne soit pas la règle). La plupart des ouvriers, avant de s’en aller, marquent « leur » rang au moyen d’un sarment ou d’un caillou posé sur le piquet de tête. Ils peuvent ainsi reprendre leur travail à l’endroit où ils s’étaient arrêtés. Si, à ce moment là, les ouvriers confondent leur rang, ce sont les hauts cris. Tel René, disant : « Hé ! c’est pas moi qui ai fait ça, c’est pas ma rangée ! » Il n’est pas question pour René de partager « sa » rangée avec un autre, surtout avec Jean-Louis. Pour René, cet espace est devenu son espace personnel, son espace privé.
Autre exemple : nous étions en train de dépalisser, chacun travaillait sur son rang, à son rythme. Les écarts entre nous étaient importants. Dans ce cas-là, il est entendu que les ouvriers, une fois qu’ils ont fini leur rang, aident les retardataires. C’est l’entraide. Jean-Louis, au cours du travail, ayant remarqué que Philippe était vraiment à la traîne, l’a aidé. Besoin de lui montrer ses capacités, recherche d’une approbation du groupe, sans doute, toujours est-il que Philippe l’a très mal pris : « Jean-Louis… arrête !… Hé ! Jean, regarde ce qu’il fait celui là… » Jean-Louis, interloqué, m’a regardé, j’ai écarté vaguement les bras lui signifiant par là que Philippe avait eu une réaction compréhensible, que j’approuvais. Il ne voulait pas, lui non plus, partager « son » rang et Jean-Louis a dû se contenter du sien, le temps pour lui de finir son propre travail.
Ce sentiment d’appropriation peut ainsi naître d’un travail éphémère, comme dans ces exemples, mais aussi d’un travail plus durable dans le temps.
Signature individuelle d’un territoire par des travaux durables. Lors de l’installation de l’espalier du Chardonnay, par exemple, les tâches avaient été effectuées en groupe, l’ensemble de ce travail était donc anonyme, sauf la fixation du fil porteur aux piquets d’espalier. André avait montré qu’il savait parfaitement faire ce travail et je l’avais chargé de son exécution. André a ainsi pu « signer » durablement cette vigne par son travail. Je ne manque pas, à l’occasion, de le lui rappeler, et deux ans après, un large sourire accompagne l’évocation de ce souvenir.
Signature individuelle d’un territoire dans la durée. Me souvenant de cette réaction d’André et partant de l’idée du petit vignoble de Jean-Louis, j’ai pensé proposer à chaque personne du groupe de s’occuper d’un rang entier de vigne qui deviendrait « leur » rang. La règle étant que chacun se devait d’y effectuer, seul, l’ensemble des travaux culturaux.
Cette idée a d’abord été accueillie avec enthousiasme. Nous avons donc confectionné des panneaux indiquant le nom de chaque membre du groupe, le nom de chaque futur « propriétaire ». Puis nous sommes allés à la vigne de Chardonnay et avons fixé, bien en vue, chaque panneau sur le piquet de tête du rang. Mais, auparavant, il a fallu que chacun choisisse son rang de vigne. La vigne est grande. Je voulais que les rangs soient groupés. Restait le choix de l’emplacement : le long de la route, au centre du domaine ou au milieu de la vigne ? La réponse a été rapide, il fallait que ce soit au bord de la route et Jean-Louis a voulu le rang le plus près de la route. Ce n’est pas un hasard !
Le premier travail à réaliser était la taille. C’est une vigne jeune, en cours de formation et le travail à y faire, très particulier, devait au préalable être appris. Il fallait donc une période d’apprentissage, de « rodage », pour que le travail, en lui-même, ne pose pas de problème. Ainsi, pendant quatre jours, nous avons commencé à tailler la « partie commune » de cette vigne.
C’est à ce moment-là que chacun a réalisé la portée de ce projet. Jean-Louis a déclaré tout net qu’il ne savait pas tailler. Je lui ai démontré, en l’aidant, que ce n’était pas le cas. Fernand, sans autre explication, m’a posé la question : « Seul ? » Cette idée faisait son chemin. Chacun était devenu « propriétaire » d’un rang de vigne, certes, mais chacun se trouvait ainsi face à de nouvelles responsabilités, a priori difficiles à assumer, d’autant que la règle imposait de les assumer seul. Le groupe tout à coup ne pouvait plus servir d’écran, entre les exigences du travail et le bon vouloir de chacun. Il fallait qu’ils aient confiance en eux. Je les ai encouragés, leur disant que j’estimais qu’ils étaient tous capables de réaliser ce projet mais qu’ils pouvaient, au besoin, me demander de les y aider. Ils étaient comme à la veille d’un examen. Finalement, « 1’examen » a eu lieu.
Un matin, nous sommes allés « au Chardonnay », chacun a retrouvé son rang, puis, sans un mot, a commencé à tailler. J’ai aidé Philippe, qui ne sait pas encore, à tailler son rang. Le seul bruit perceptible était celui des ciseaux de taille. Chacun, à son rythme, seul, en silence, « dialoguait » avec « ses » souches. J’avais imaginé qu’ils me demanderaient de les aider, personne ne l’a fait. Ou bien que certains, comme Jean-Louis par exemple, auraient profité de l’occasion pour montrer leur savoir-faire en proposant leurs « services » à André, par exemple. Finalement, il n’en a rien été, je m’étais trompé, le comportement du groupe avait changé.
Ce projet avait créé une compétition stimulante entre les membres de l’équipe. Un peu sur le modèle d’une équipe sportive, dans laquelle existe une cohésion du groupe, sans véritable rivalité, mais dans laquelle, aussi, chaque coéquipier recherche l’occasion de montrer sa propre valeur. Ce projet offrait aussi l’occasion, à chacun, de s’évaluer ; avec bien sûr, comme écueil, la mise en situation d’échec. Cela n’a pas été le cas et chacun a terminé son travail en poussant un grand soupir de soulagement, puis chacun m’a « raconté son rang » : « C’est des souches difficiles… il y a beaucoup de bois… c’est dur hé ! » Ce projet, outre le fait qu’il avait suscité, dans le groupe, un nouveau comportement individuel, avait introduit une nouvelle dimension de l’espace de chacun. Un espace individuel, privé, avait été créé, dans ce domaine collectif et le travail sur cet espace allait durer dans le temps.
Acquérir une culture, créer des relations sociales
Ce domaine, par le mode de vie et les contraintes qu’il impose, déclenche, en retour, chez la personne qui y vit, certains comportements ou attitudes. Un vers de Noël Arnaud (dans L’état d’ébauche) dit justement : « Je suis l’espace où je suis. » Ces interactions modèlent à tel point l’individu que l’on peut, au sujet des ouvriers de la terre, parler d’unicité de culture, d’appartenance à une communauté. Ainsi, quand il nous arrive de rencontrer un voisin, il n’y a pas de normes sociales à respecter puisque nous avons la même culture, le vocabulaire est identique, les préoccupations sont les mêmes, la relation est directe, égalitaire.
Ce sont bien cet espace et ce travail qui ont rendu possible ce type de relation sociale. J’ai remarqué que, lorsque je présentais au groupe un vigneron des environs, la méfiance instinctive des plus timides du groupe disparaissait. André tendait la main, le sourire aux lèvres, pour saluer l’inconnu qui ne l’était déjà plus. Cet espace avait joué son « rôle intégrateur ».
Nous sommes allés à la foire de la Sainte-Catherine, en novembre. Devant un stand présentant des ciseaux de taille électriques, des conversations se sont engagées entre les membres du groupe et les autres badauds. Le dialogue était naturellement possible. Entre gens de la vigne, entre initiés, on se comprend. Trois mois après, certains évoquent encore ce moment. Nous reviendrons à la foire ! À noter au sujet de la foire : c’est un moyen de marquer les saisons, de rythmer le temps ; le début de l’hiver avec la Sainte-Catherine, le début du printemps, le 6 mars et la foire des comportes en septembre, à la veille des vendanges.
Le vignoble : signe visible du statut et du rôle social des ouvriers du domaine. Les vignes font partie du paysage, elles ne peuvent être dissimulées. Notre travail est exposé au jugement de chacun. Nous nous situons là dans une perspective plus large qui révèle un peu la dimension sociale du groupe des travailleurs du domaine. Ces vignes, par cet effet de vitrine, par ce « marquage » du paysage, désignent l’appartenance des ouvriers à une catégorie socioprofessionnelle, celle des viticulteurs, des ouvriers de la vigne, des gens de la terre. Le discours est inutile.
De même que l’écrivain s’exprime au travers de ses livres, au moyen de l’écrit, les ouvriers du domaine s’expriment grâce aux vignes, au moyen de leur travail. Ce vignoble se charge du témoignage de l’appartenance des ouvriers à une classe sociale. Ces vignes témoignent également de leur rôle social, celui d’entretenir leur environnement. L’insertion sociale de la personne se fait ainsi par vigne interposée. L’insertion sociale est d’autant mieux comprise et acceptée, par la population locale, que l’activité viticole est l’unique activité économique de la région.
Dans le village, une personne qui travaille « à la vigne » est tout simplement une personne qui travaille comme tout le monde. Il y a les gens « qui travaillent à l’extérieur » (traduire par : hors du territoire du village) et ceux qui travaillent à la vigne. Une façon forte de dire, simplement par son travail, son appartenance à la communauté du village et à ce territoire.
Ce domaine qui peut apparaître comme un monde un peu clos est ainsi, de fait, ouvert à l’extérieur, au village, aux gens du village et de la région. Quand on parle d’ouverture on sous entend souvent des relations humaines, formelles. Nous voyons ici que cette ouverture peut se faire d’une autre façon. Concernant l’ouverture que l’on peut avoir, grâce aux gens, c’est vrai que le groupe a peu d’occasions de rencontre et un travail doit être fait dans ce sens. La période des vendanges est pratiquement la seule occasion d’accueillir d’autres personnes puisque des ouvriers d’autres cat de l’association viennent nous prêter main-forte. Un moment de rencontre, d’échange, mais aussi de reconnaissance et de partage du travail. Ces ouvriers occasionnels viennent aider d’autres ouvriers, comme eux, mais chez eux, sur leur territoire. Ils contribuent eux aussi à témoigner de cette appartenance sociale.
Mon travail s’effectue par touches successives, quelquefois répétitives, au quotidien, sur les deux versants d’une seule et même action centrée sur la personne et sur le métier. Sur la personne, chez laquelle je cherche à développer un comportement stable, réfléchi, responsable, adapté à une activité professionnelle.
L’approche de ces objectifs fait appel à la démonstration, à l’exemple, dans la recherche d’un processus d’identification. Par une attitude bienveillante et stimulante, je m’efforce de favoriser l’attention, la concentration, la communication, l’entraide, le respect de l’Autre, de stimuler la curiosité, d’éveiller le désir de comprendre notre environnement.
Le métier, dans le cadre du domaine, faisant appel au concept d’espace, inscrit naturellement la personne dans un lieu, à la fois ouvert et limité ; ouvert aux autres, à la région, à l’activité économique et limité dans l’espace, donc rassurant, structurant et contenant. Un métier, qui met la personne en relation directe avec la nature, qui la rend à la fois actrice et spectatrice de continuelles transformations. Inscrivant sa vie dans une dynamique par une perpétuelle adaptation aux changements que le temps nous impose. À travers l’apprentissage de ce métier, je tente d’éveiller, chez la personne handicapée, forte de son savoir et de ses potentialités, le sentiment d’exister en un lieu et dans un temps. Consciente de son utilité, et par là de son existence, elle pourra devenir actrice dans sa vie.
Au-delà de ces idées, ce qui est important, c’est que les personnes soient heureuses d’être là. Être pour quelque chose dans le bonheur à être au monde. Pouvoir partager cela paraît peu, mais c’est déjà beaucoup.
[*]
Éducateur technique spécialisé,
cat de Corneille, 11290 Arzens. Extrait du mémoire rédigé en vue de l’obtention du
cafdes, mai 2000.