Empan
érès

I.S.B.N.2749200563
160 pages

p. 88 à 102
doi: 10.3917/empa.046.0088

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Les éducateurs techniques spécialisés : quelles fonctions ?

no46 2002/2

2002 EMPAN Les éducateurs techniques spécialisés : quelles fonctions ?

Paroles d’éducateurs techniques spécialisés

Marc Axisa  [*] Didier Bertrand  [**]
Durant la formation des éducateurs techniques spécialisés, les « études de faits » constituent un temps pédagogique important. Les personnes en formation doivent rédiger des vignettes cliniques présentant un moment particulier, un incident critique révélateur d’une difficulté ou d’une « rencontre pédagogique significative ». Ces textes font ensuite l’objet de discussions au sein du groupe en formation en vue d’analyser ces événements et l’attitude de l’éducateur. Nous vous en présentons quelques-unes. Elles rendent compte concrètement du travail quotidien des éducateurs techniques spécialisés mais chacune d’elles nous incite aussi à une réflexion sur l’intervention éducative.
 
La baffe
 
 
C’est la rentrée ! Après un bon mois de congés, toutes les énergies sont là prêtes à être mises en œuvre. Les travailleurs arrivent et les récits commencent ; il faut suivre. Gérard est en retard. Ça commence bien ! Je vais m’enquérir de ses nouvelles.
« Salut Gérard, alors, comment se sont passées ces vacances ? »
Point de réponse, juste un petit rictus.
Gérard, un garçon sympathique au demeurant, quelquefois renfermé mais aussi violent dans ses propos, pas de passage à l’acte. Les éducateurs d’internat suivent avec lui un « contrat de propreté » qui consiste au rangement, à l’entretien de sa chambre, au soin de son corps et de sa vêture.
Gérard a une manie qui consiste à ramasser tout ce qu’il trouve. Cela va des chiffons sales qu’il trouve dans les ateliers aux copeaux de bois et de fer dans les poubelles jusqu’aux morceaux de peau de ses mains qu’il arrache délicatement. Tout cet « attirail » est caché soigneusement dans les armoires et placards de sa chambre. Ses poches fourmillent également de petits objets et attributs divers qui, à ses yeux, constituent un trésor qu’il se doit de conserver coûte que coûte. Bien entendu, Gérard ne supporte pas qu’on lui enlève son magot.
Fort de ces quelques semaines de congés, gorgé de dynamisme, je me lance tout entier et sans réserve :« Alors quoi, deux semaines dans une péniche le long du canal, tu trouves que ce n’est pas assez ?
– Si, c’est pas ça ! On a fouillé ma chambre pendant mon absence. Il y a des voleurs dans cet établissement. Les éducateurs sont des voleurs, ils ne valent rien pour rien.
– Gérard, tu as raison, les éducateurs sont nuls ! dis-je avec un maximum d’ironie et de sarcasme.
– Oui ! Ce sont des voleurs, si j’en attrape un, je lui casse la tête en deux, dit-il, les yeux pleins de haine et de mépris.
– Écoute Gérard, tu en as un en face de toi, ne te gêne pas », dis-je en désignant ma personne, persuadé de calmer les ardeurs de mon ami.
En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, sans qu’il y ait la moindre esquive de ma part, Gérard m’envoie ses doigts serrés en pleine figure.
Paf ! l’étonnement et la surprise d’une telle réaction ne suffisent pas à décrire l’état interro-exclamatif de mon visage marqué quand même d’une rougeur inhabituelle à cette période de l’année.
Je passe sur la finesse des commentaires qui ont suivi immédiatement ce fait. Je passe également sur l’ambiance réussie d’une matinée de rentrée.
Lors de cette rentrée dont je ne me souviens plus de la date, mon amour propre a pris un coup. Avec un minimum de réflexion et de jugement, jamais Gérard n’aurait agi d’une telle façon. Gérard a réagi normalement comme une personne agressée. Mon comportement est directement lié à cette situation qui aurait pu être évitée en tenant compte du tempérament de Gérard, de la particularité d’une journée de rentrée et de son cocktail d’émotions, d’une appréciation plus adaptée du contexte.
L’action a précédé la réflexion.
Marc Axisa
 
L’Amour !
 
 
Des voix se font entendre dans la pièce à côté. Le ton monte, c’est carrément une altercation. C’est encore Albert et Ginette qui se disputent : « Ça commence à bien faire ».
Albert, 30 ans, est plutôt beau garçon, toujours bien habillé. Il se plaît à raconter à qui veut l’entendre ses conquêtes féminines dans les établissements qu’il a fréquentés. Il garde bien entendu, dit-il, des relations avec ses amies et montre très volontiers leurs photos.
Ginette est une grande fille de 25 ans, bien proportionnée. Ses vêtements très près du corps le confirment. Ginette ne parle pas beaucoup, il est difficile d’établir un dialogue, il faut toujours la provoquer. Elle est souvent seule, son approche est froide, elle exprime peu de sentiments.
Albert et Ginette sont côte à côte à la table de travail de la grande salle. Leur complicité est très remarquée dans le groupe. Ils se portent mutuellement des attentions, des petits soins. J’ai pu remarquer chez l’un comme chez l’autre une dynamique nouvelle (comme une remotivation). Rapidement, le groupe ne les intéresse plus, ils sont tous les deux au fond de la salle. L’atelier est disposé en plusieurs salles ; suite à un changement d’activité, ils se sont fixés dans la petite salle du fond, bien à l’abri des regards.
Un matin, je retrouve Albert dans la grande salle, le visage fermé ! Je lui demande où se trouve Ginette et comment elle va. La réponse ne se fait pas attendre. « Les filles ne comprennent rien, elles ne pensent qu’à elles. Ça ne vaut pas le coup de s’y intéresser, j’en ai marre. Je veux changer d’atelier, de cat. »
Je cherche Ginette qui n’est pas à sa place dans la petite salle. Je la trouve dehors, assise sur le bord d’une fenêtre. Elle a le menton dans ses épaules, on ne voit que ses yeux un peu rouges. Apparemment elle a pleuré. Je n’ai pas l’impression qu’une grande conversation va naître. Je la salue : pas de réponse. Comme il fait froid, je lui demande de ne pas rester là, de se mettre à l’intérieur et de reprendre son travail : toujours pas de réponse. Je décide de ne pas continuer mes investigations et, tout en m’éloignant, je lui recommande une dernière fois de rentrer, en plaisantant sur le fait que l’on pourrait la retrouver congelée avant la fin de la matinée.
10 heures : c’est l’heure de la pause. Je me mets en quête de Ginette. Elle est toujours sur sa margelle, encore plus recroquevillée. « Ginette, viens boire un café. Tiens, aujourd’hui je te l’offre. »
La réponse sort de sous le manteau à peine compréhensible : « J’ai pas besoin de toi, si je veux, je peux me le payer toute seule. »
Je réponds : « Oui c’est sûr, mais ça me ferait plaisir de te l’offrir. J’aime bien boire le café avec une jeune fille. » Tout en la prenant par l’épaule, je lui dis : « Allez viens. »
Le manteau s’ouvre brutalement et d’une voix que je ne connaissais pas : « Vous êtes tous pareils. Vous ne pensez qu’à ça. Les hommes sont tous des… »
Ce jour-là, je n’ai pas bu mon café.
Marc Axisa
 
Bla-bla-bla…
 
 
Le soleil déjà bien levé, encore une chaude journée qui s’annonce. Les brumes se font déjà bousculer au bord de l’étang, le combat est lancé, il est joué d’avance : l’air chaud va prendre la place. C’est ainsi que nous commençons, Albert et moi, notre journée au cat.
Très souvent, Albert arrive un peu en avance et se plaît à faire un petit commentaire sur la nature qui s’éveille et ce qu’il voit autour de lui. C’est un moment privilégié, je me plie de bonne grâce à ce rituel d’autant que je partage avec lui ce plaisir des yeux. Je crains que mes explications scientifiques pourtant très diluées ne soient accessibles à mon ami Albert. Je vois bien qu’il boit mes paroles et prend un réel plaisir : c’est l’essentiel.
Albert présente une débilité mentale moyenne associée à une microcéphalie et à une cécité congénitale. Personnalité très mal structurée, anxieux et souvent instable, assez peu autonome dans les actes de la vie, il est très fragile avec des traits importants d’infantilisme. Il existe beaucoup dans la dimension imaginaire mais parvient à composer, le jeu est employé plutôt que la discussion. Son comportement est stéréotypé et répétitif, le plus souvent deux discours parallèles se déroulent. Sa microcéphalie ne lui a pas permis d’accéder aux apprentissages de l’enfance puis de l’adolescence. Albert est un personnage physiquement attachant, son visage gai, sa petite moustache et ses mimiques provoquent l’attention, l’envie de communiquer. Quelquefois irrité, agressif verbalement mais pas de passage à l’acte.
Malgré le temps qui passe et mes devoirs d’éducateur qui deviennent pressants dans l’atelier, Albert, comme pris par une inspiration soudaine, s’élance dans ce que je crois être une conversation. Je vois bien que je ne pourrai pas échapper à un entretien qui risque de durer plus que de raison. Au bout de quelques minutes, j’ai du mal à comprendre les propos qui deviennent de plus en plus confus et désordonnés. « Oui ! Tu comprends, le père Noël, les gendarmes se cachent avec leurs pistolets oui ! oui ? Je ne suis pas une “andouille”… et même que… et même que… »
À ce niveau de mélange hétérogène, j’ai beau croire que la psychologie est un don que le ciel m’a donné, j’avoue franchement que j’ai du mal à suivre le fil « barbelé » du monologue barbouillé d’Albert. D’autant plus que j’aperçois, à travers les vitres du bureau, des difficultés dans l’atelier et qu’il me reste à faire sans faute les bons de livraison que j’ai encore oublié de remplir.
Albert continue, imperturbable, son discours interro-exclamatif et ses comparaisons ubuesques. « Bien sûr les gendarmes se couchent, ma mère n’aime pas les pistolets, il y a même des bicyclettes avec des moteurs et même que et même que… »
Je n’entends plus Albert, il m’arrive même de répondre « oui bien sûr » à des moments que je crois opportuns, ce qui d’ailleurs semble le satisfaire : « Ah ! Tu vois. »
Je viens de finir mes bons de livraison, de répondre au téléphone et de lire le cahier de liaison, quand Albert décide d’arrêter là ses propos sans que rien ne l’eût annoncé. Apparemment satisfait de l’entretien que nous venions d’avoir et du plaisir qu’il a eu à m’entretenir, il me rappelle qu’il est bientôt neuf heures et que je ferais bien de travailler un peu. Je profite de cette remarque très judicieuse pour me lever et mettre un terme à notre entretien avant qu’un autre sujet ne soit abordé, ce que je pressens imminent. Bien que sorti du bureau, je remarque qu’Albert, lui, reste encore quelques minutes. Sans l’entendre, je vois qu’il continue seul un monologue. Trahi par les mouvements de sa tête, le sujet semble se situer entre le plafond et la chaise et inversement.
C’est la journée « Portes ouvertes ». Notre établissement, toujours ouvert, l’est d’autant plus aujourd’hui puisque nous l’avons décidé. C’est un moment important où nous rencontrons les familles d’une façon formelle.
Madame « Albert » est venue nous visiter, bien qu’elle l’ait déjà fait plusieurs fois. Elle pense certainement que c’est le meilleur jour pour parler de son fils. Tout en répondant à monsieur et madame « Paul », je lui prête une oreille que je voudrais la plus attentive possible. Madame « Albert » m’explique, non sans gravité et une certaine gêne, ses problèmes personnels, à savoir : aux alentours de Noël, l’année dernière, elle a eu un nouveau compagnon et elle a du mal à savoir si son fils l’apprécie. Elle voudrait savoir comment son fils se comporte et s’il rapporte à l’équipe éducative des éléments qui pourraient en fait la rassurer.
Elle a entrepris avec beaucoup de précautions, compte tenu de l’état de son fils, de présenter son ami à Albert, les week-ends où il rentre à la maison. Elle m’explique également, qu’à l’inverse, pour ne pas brusquer son ami, elle a tenté de lui présenter Albert sous ses meilleurs traits. Elle me confie enfin que son compagnon est gendarme et qu’Albert a été très impressionné quand il l’a vu pour la première fois. Elle est très inquiète.
Au fur et à mesure de son explication, je me remémore, dans un ordre dispersé, les moments où Albert me faisait part de ses sentiments. Par association, je me rends compte de l’incapacité qui a été la mienne à comprendre et à décrypter le message qu’Albert m’a adressé, du manque d’efforts, d’écoute et d’intérêt que je lui ai porté.
Quelle attitude peut-on avoir devant l’incapacité à décrypter ? Jusqu’à quel point peut-on intervenir dans ces situations sans risquer une erreur d’interprétation ? L’éducateur est-il vraiment formé pour ce type de problème ? Être à l’écoute implique un minimum de disponibilité, de compétences. Il ne suffit pas d’entendre. L’effort de compréhension est souvent dilué par la nécessité du service. L’atelier n’est pas vraiment l’endroit idéal pour ce genre de situation !
Le rôle de l’éducateur technique face aux comportements de malades mentaux est-il clairement défini (ou possible) dans les structures cat (atelier à production) ?
Marc Axisa
 
Marcel
 
 
Marcel est arrivé dans l’entreprise, présenté par le Comité de probation, suite à un emprisonnement pour violence. Il s’est présenté à nous comme ayant déjà travaillé dans le bâtiment et compétent sur un bon nombre de tâches. Il nous est apparu tout d’abord comme un « bon élément » mais ses travaux sur les premiers chantiers nous ont vite montré le contraire. Cependant, malgré son incapacité à s’affirmer dans les tâches, il a adopté une attitude de supériorité avec les autres membres de l’équipe.
L’équipe lui oppose un rejet assez net et la situation devient rapidement difficile à gérer. Il a tendance à refuser toutes directives et se met rapidement en colère si je lui reproche son manque d’investissement. Il est vrai que je ne peux pas m’occuper uniquement de lui et j’ai tendance, de temps en temps, à laisser faire…
Après cette période d’observation, je constate que ses airs de « celui qui sait tout » cachent autre chose. Je m’aperçois que tout ce qui a trait aux véhicules le stimule énormément et je lui donne la responsabilité de charger et d’aller évacuer des gravats avec le camion ou bien d’aller, avec une liste, chercher du matériel chez les fournisseurs (il a son permis de conduire).
Petit à petit, ses attitudes défensives à mon égard s’estompent et, en même temps, son investissement dans les travaux de maçonnerie se révèle plus évident. D’autre part, ses relations au sein de l’équipe s’améliorent. Tous ces éléments ont fait que, progressivement, je l’ai découvert sous un autre aspect… plus positif.
Aujourd’hui, Marcel travaille depuis plusieurs mois comme chauffeur-livreur dans une grande entreprise. Il passe nous voir de temps en temps avec son camion…
Didier Bertrand
 
Une visite
 
 
Le soleil finit sa course et sombre doucement derrière les collines. Jean-Pierre me fait remarquer que le vent faiblit, comme quelqu’un qui va bientôt s’endormir, et que son souffle se ralentit. Belle remarque. J’en profite pour donner une petite explication plus scientifique. Elle ne paraît pas satisfaire mon interlocuteur. Il est apparemment déçu par la rigueur technique de mon propos et le sabordage de son interprétation poétique.
Pourquoi pas ? J’en conviens moi aussi, d’autant plus que Jean-Pierre n’est pas au mieux en ce moment. Je le sens préoccupé, moins ouvert, sensible, irritable. J’ai cru comprendre qu’il y avait des problèmes dans sa famille, que sa jeune sœur était en train de prendre sa place à la maison. Sa mère lui répète tous les dimanches qu’il est un homme maintenant et qu’il devrait s’assumer un peu.
Cette perspective ne semble pas lui convenir et il dit : « Ça fait des années que j’apprends à me “démerder” tout seul, je n’y arriverai jamais. » L’apprentissage de l’autonomie est sans nul doute un chemin difficile aux contradictions multiples.
Jean-Pierre présente une déficience intellectuelle moyenne avec une immaturité générale importante, des idéations, des troubles psychomoteurs, une carence affective et éducative avec un rejet familial massif. Le milieu familial est démissionnaire et extrêmement dévalorisant. Son langage est pauvre, le débit soutenu avec un léger grasseyement. La mère le considère, devant lui d’ailleurs, comme « bêta » et incapable de la moindre démarche.
Il a trouvé un équilibre au cat foyer ; il a besoin d’un cadre éducatif précis et soutenu pour le contenir. À l’atelier, Jean-Pierre est soucieux de son travail mais arrive difficilement à fournir un travail soigné en raison d’une maladresse qui l’handicape considérablement. Son attitude et son comportement peuvent changer très vite. Ses réactions sont très vives et risquent d’être dangereuses (jet d’outils ou de cailloux) mais il peut être raisonné très vite. Trop sollicité ou confronté à une difficulté, Jean-Pierre a deux modes de réponses : l’agressivité voire la fuite ; le malaise corporel.
C’est l’heure de la sortie. Jean-Pierre m’accompagne à mon véhicule et essaye une plaisanterie sur l’état de mon automobile mais le cœur n’y est pas. J’ai du mal à le regarder et je lance, tout en partant, un petit : « Allez, ciao. »
Coincé dans la circulation dense à cette heure, je ne peux m’empêcher de penser à Jean-Pierre, lui-même coincé dans les embouteillages de sa vie chaotique, ballotté entre ce qu’il est, ce qu’il n’aurait pas dû être, ce qu’il aimerait être et ce qu’il va devenir.
19 h 30, c’est l’heure de la soupe. Comme moi, mon chien est impatient, d’autant que les préparatifs et les odeurs ne laissent aucun doute quant à la suite des opérations. Spot, le chien, fait la navette entre la cuisine et le séjour, pris entre l’envie d’en finir avec mes pantoufles et de resquiller en avant-propos quelques miettes. Malgré tout, il est nerveux et lance quelques petits grognements en passant près de la porte. Ce manège dure suffisamment pour que ma femme intervienne. « Il y a quelque chose dehors, va voir ce qui se passe. »
Malgré le manque de courage qui me caractérise, j’ouvre prudemment un coin de la porte et jette un œil dans l’obscurité du jardin. Spot, lui sans aucune hésitation, se jetterait, si je ne l’empêchais, droit devant, sus à un éventuel et invisible ennemi : brave bête. Effectivement, j’aperçois au fond, une ombre furtive.
J’aboie un « qu’est-ce que c’est ? » d’une voix grave et puissante que je ne me connaissais pas. Sans attendre, l’ombre répond : « C’est moi, n’aie pas peur. »
J’hésite quand même à lâcher le chien qui redouble de hargne et continue mon interrogatoire furtif : « Qui ça moi ? – C’est moi, Jean-Pierre, du cat. – Qu’est-ce que tu fais là ? » Sans attendre une inutile réponse, je me rends à sa rencontre.
Jean-Pierre est là, au fond du jardin, tout sourire. Malgré mon étonnement et mes interrogations sur sa présence chez moi, je lui propose de rentrer au chaud. Il n’oppose aucune résistance et se retrouve assis en face de moi comme si nous avions pris rendez-vous. Ma surprise passée, je commence à mettre de l’ordre dans ces événements un peu brouillons.
Bon, Jean-Pierre est chez moi. Ce n’est pas la peine de lui demander si le foyer est au courant, s’il a la permission des éducateurs. Ce n’est pas la peine non plus de lui faire la morale ni de me précipiter sur un questionnaire stérile. À l’évidence, il a besoin ou envie de me voir.
Pas d’affolement ! Jouons le jeu un moment ! Calmons-nous ! Temporisons. Je reste quand même méfiant quant à son comportement et je me dois de préserver ma famille au cas où ses intentions seraient belliqueuses : je ne le pense pas. « Écoute Jean-Pierre, nous allions justement nous mettre à table, si tu veux grignoter avec nous, c’est avec plaisir. »
Aucun problème pour décider Jean-Pierre à se mettre à table et à jouer le jeu lui aussi, comme si l’invitation était prévue de longue date. Spot lui aussi se plaît à cette nouvelle situation et en profite pour faire une tentative de séduction et mettre ses pattes sur les genoux de Jean-Pierre, au cas où ?
La conversation bat son plein sur des sujets divers comme les chiens que ses parents ont à la maison, sur la chasse, la pêche, les voitures… comme si de rien n’était. Je le sens très détendu, confiant. Il faut me décider à aborder l’évidence de la situation. En tout cas, il faut que je prévienne mes collègues éducateurs au foyer. Qu’est-ce que je vais leur dire ? Bon, c’est le moment. Je ne vais pas biaiser ni me dérober, nous allons prendre le problème bien en face.
« Bien, Jean-Pierre, si on réglait quelques points ? » Avec une moue caractéristique de l’approbation obligatoire, Jean-Pierre en convient. « Premièrement, nous allons téléphoner au foyer pour leur dire où tu es, car je suppose que tu n’as rien dit ? » Toujours la même moue. « Je vais leur proposer que tu restes encore un peu et tu rentreras vers 22 heures, d’accord ? » Mouvement de la tête affirmatif avec un petit rictus significatif.
Jean-Pierre a assisté à l’entretien téléphonique avec l’éducateur chef du foyer et a entendu les recommandations de celui-ci.
« Attention, vous vous exposez à des problèmes. Jean-Pierre risque de venir chez vous à tout moment, il vous faut clarifier cette situation, nous devrions en parler en réunion… N’oubliez pas que vous êtes éducateur technique et non sa famille d’accueil… »
La fin de la soirée s’est passée simplement, je n’ai pas voulu insister sur les règles et les conventions entre éducateurs et résidents, le respect de la vie personnelle, car je crois que Jean-Pierre a bien compris. De toute façon, je ne veux pas gâcher cette soirée qui, pour lui, est importante. J’aurai certainement dès demain l’occasion de reprendre ce problème avec lui. Spot, lui, après avoir essayé de lui allonger son pantalon et raccourcir sa veste, s’est endormi carrément sur lui. Avant de partir, il l’a porté dans son panier ; ça se voit qu’il connaît les chiens.
Le lendemain matin, Jean-Pierre est venu s’excuser de son intrusion. Nous avons parlé de chiens… Il m’a avoué, pouffant de rire, qu’il avait déjà mangé au foyer hier soir.
Marc Axisa
 
Tant pis…
 
 
Le ronronnement monotone du moteur diesel de notre fourgon nous amène vers notre destination. Il fait très beau et c’est tant mieux car nous allons passer une petite semaine à l’intérieur d’un hangar dont l’ouverture béante est propice aux courants d’air et à toutes les intempéries.
L’entreprise qui nous accueille nous demande une prestation (un petit montage mécanique) que nous connaissons bien pour l’avoir déjà souvent réalisé. Ce travail doit se faire d’une manière professionnelle. Le mien consistera à respecter les consignes (quantité, qualité) dictées par l’entreprise et à accompagner un groupe de travailleurs.
Marcel m’offre une cigarette ! Quel comédien ! Il sait qu’on ne doit pas fumer dans le véhicule. C’est le moyen qu’il a trouvé pour demander la permission. Je trouve son stratagème très élaboré et plein de malice. Ses autres collègues s’offrent des sourires de circonstance. Je devine leurs pensées… Bien vu, Marcel…
L’ambiance de rentrée scolaire du début fait place peu à peu à une atmosphère plus détendue propice à des échanges.
Tant pis pour le règlement… Je profite de ce moment privilégié pour m’essayer à la chansonnette.
Tant pis pour les puristes… Mes collègues reprennent de temps en temps le refrain en y ajoutant quelques couplets fantaisistes.
Voilà comment j’aime entamer une journée qui s’annonce somme toute pénible et cette petite ambiance qui met du cœur à l’ouvrage… bien joué, Marcel.
Les travailleurs qui participent à cette « sortie » sont normalement volontaires, quelquefois désignés, mais volontaires. Ce sont souvent les mêmes. Le surplus de travail qui leur est demandé sans contrepartie n’est guère motivant, il faut trouver des moyens, des petits plus, pour les dynamiser.
Tant pis pour le règlement…
Difficile de trouver la bonne inspiration, il faut que je travaille davantage la forme pour donner à ce groupe un semblant de plaisir. La résignation du travail à accomplir ne peut me satisfaire et eux non plus.
Pendant le repas de midi dans le « bungalow » qui sert aussi de placard et de vestiaire aux employés de l’entreprise, entre les odeurs de « godillots » et de poulet basquaise froid, le plaisir du repas bien mérité ne semble pas au rendez-vous. Je sens une petite tension qui pourrait mettre à mal le fragile équilibre mis en place.
Je décide de m’impliquer davantage et de jouer le rôle de serveur d’un restaurant gastronomique. Notre « gamelle » se transforme, par ce jeu, en un repas de fête improvisé, qui aura pour effet de faire passer les traces de vin malencontreusement renversé lors du trajet sur le fromage, qui lui-même aura glissé subrepticement sur les carottes râpées au dernier freinage.
Tant pis, c’est bon quand même…
Le rôle du clown serveur me va à ravir d’après Marcel qui, pour la circonstance, nous a montré, dans un moment d’hilarité, toutes ses dents et une petite larmichette de plaisir. Je ne sais pas si l’éthique de la profession d’éducateur en sortira grandie mais au moins on aura bien rigolé.
Tant pis…
Les cent quarante-huit mille pièces demandées ne font plus partie de nos objectifs principaux. Marcel, Gérard, Albert et les autres se prennent maintenant pour les acteurs du film « Les Temps modernes ». La cadence est infernale, les pièces défilent à un rythme soutenu. J’ai du mal à tenir mon poste qui, à l’origine, devait me permettre un certain confort de fonctionnement, mais, d’un coup, je me trouve débordé (ce qui n’est pas pour déplaire au reste du groupe).
Tant pis pour moi…
Cette scène se passe sous l’œil averti du chef d’entreprise qui est venu nous rendre visite et s’étonne de nos capacités. Je m’empresse de lui signifier que cette situation est momentanée et ne pourrait être prise en compte pour en conclure une quelconque interprétation de rentabilité. Il acquiesce avec un large sourire et me propose, demain à midi, pour nous récompenser de nos efforts, de nous payer l’apéritif. La symbolique de cette initiative m’oblige à accepter ce qui m’est imposé bruyamment par le reste de l’équipe.
Tant pis pour le règlement…
Marc Axisa
 
Émilie
 
 
Nous n’avons pas retrouvé le nom de l’auteur de ce document pédagogique. Si elle se reconnaît, nous la remercions de nous contacter et nous pourrons lui attribuer ce texte.
Émilie est une jeune adolescente de 15 ans. Elle est entrée à l’ime à l’âge de 12 ans pour agressivité, instabilité, violence, retards scolaires. Émilie est pensionnaire.
Ses parents ont divorcé quand elle avait 4 ans. Jusqu’alors, elle avait reçu une éducation rigide : propreté, politesse, obéissance, les fessées et les gifles étaient fréquentes. Le droit de garde est accordé à la mère. Celle-ci doit vivre dans des conditions matérielles précaires telles que le service d’aide sociale à l’enfance fait accepter un placement d’Émilie chez une gardienne ; rien de particulier à signaler si ce n’est qu’il y avait peu de chaleur affective et que le placement donna lieu à une régression au niveau du langage (langage bébé), au niveau de la propreté (énurésie les six premiers mois du placement).
À l’école, une fois mise en confiance, elle est enjouée, vivante mais très instable ; parfois surgissent des conflits avec ses camarades pour des appropriations d’objets ou des revendications d’attention particulière auprès de la maîtresse. Les acquisitions scolaires sont normales et se font sans difficulté particulière de compréhension. Elles sont freinées par son comportement de plus en plus agressif et son instabilité.
À 9 ans, la situation économique de la mère s’étant améliorée, Émilie retourne au domicile de sa maman. Émilie rencontre irrégulièrement son papa, elle ne parle jamais de ses visites. La seule allusion qu’elle fait, c’est de revendiquer une réunion de ses parents. Son comportement général tant chez sa maman qu’à 1’école s’installe dans l’instabilité, l’agressivité contre ses camarades, la maîtresse, sa maman, chaque fois qu’un de ses désirs n’est pas satisfait immédiatement. Émilie les insulte ; elle déchire ses propres cahiers, mutile ses poupées. Elle brise ou détériore des objets et jouets de ses camarades. C’est alors qu’un placement à ime est envisagé.
Depuis son arrivée, il y a trois ans, on peut dire qu’Émilie est une jeune fille d’intelligence normale (QI = 97) mais d’une grande instabilité et très rebelle. Ses résultats scolaires ne sont pas à la hauteur de ses capacités (niveau ce2). Les tests projectifs font ressortir une grande carence affective et une profonde anxiété.
Après une année de polyvalence (passage dans tous les ateliers de l’établissement), Émilie a choisi l’atelier cuisine. Sur le plan professionnel, Émilie a une bonne compréhension et se défend bien. Elle est capable de mener à bien une préparation et de travailler rapidement et avec soin. Son instabilité demeure : elle peut arrêter de travailler et aller faire tout autre chose sans relation avec la préparation étudiée.
Actuellement, elle est en stage à la cuisine centrale de l’ime. Elle se montre très capable bien que le personnel de cuisine doive souvent la recadrer et la ramener à la tâche engagée.
L’incident
Un jour, Émilie est arrivée en cuisine avec un bébé souris et du lait dans un flacon. Elle a déposé le tout sur une table de travail. Ma première réaction a été bien sûr l’horreur et la colère. Je lui ai dit que je ne voulais pas de cet animal en cuisine, qu’elle le ramène là où elle l’avait trouvé. C’était hors de question pour Émilie ; elle est restée imperméable à toutes mes injonctions et n’a pas voulu sortir de la cuisine.
Pour elle, c’était un bébé qui n’avait plus de maman et donc il fallait qu’elle s’en occupe. Je lui ai expliqué que, sorti de son nid, ce bébé aurait beaucoup de difficultés pour survivre. Je lui ai aussi dit que les souris étaient porteuses de microbes et que, pour des raisons d’hygiène, je ne pouvais pas accepter cet animal dans la cuisine.
Après maintes sollicitations, nous sommes parties toutes les deux. Nous avons trouvé un compromis : Émilie a déposé la souris, hors de la cuisine, sous le conteneur à déchets avec un peu de lait à côté. Après des « au revoir » qui se sont éternisés, nous avons enfin pu retourner en cuisine. Cet incident a duré une bonne demi-heure.
 
« La mob à Momo »
 
 
Nous sommes à la fin des leçons qui traitent de l’allumage. Bien que j’aie toujours utilisé des supports aux exercices, ceux-ci me semblent encore un peu trop théoriques. J’ai donc décidé de mettre à l’épreuve mes élèves sur un exercice pratique.
Moïse dit « Momo » a une superbe mobylette. Il en est très fier, « c’est moi qui l’ai payée avec mon argent ». Sa « mob » est en ce moment une partie de lui-même : il la bichonne, la chiffonne, la fait luire et reluire… l’affectionne. Elle est placée de telle façon (juste devant la fenêtre de l’atelier) que personne ne peut l’approcher sans qu’il puisse l’identifier et éventuellement intervenir. Le moment de la pause est naturellement prétexte à un petit essai ou… autres réglages.
J’ai décidé de mettre très momentanément la « mob de Momo » en panne sans éveiller ses soupçons et sans que personne ne me voie. Pour moi, le but n’est pas d’énerver Moïse, qui du haut de ses quatre-vingt-quinze kilos pourrait provoquer quelques tensions dans le groupe, mais de fabriquer un scénario directement lié aux théories que nous venons d’étudier.
Momo réagit dans un premier temps avec ses muscles. Tel un coureur cycliste en danseuse, le front ruisselant, il essaye de faire tourner son moteur. Aucune explosion ne sort de sa « pétrolette », on n’entend que le souffle rauque de son propriétaire.
Je ne vais pas laisser Momo se vider davantage ni même devenir le centre d’attraction de la récré et encore moins la risée de ses camarades.
« Hé ! Moïse, arrête de “ramer” ; qu’est ce qui ce passe ? – Ça ne “pète” pas, ça m’énerve, je ne comprends pas », dit-il le visage rouge et violet de colère et d’efforts.
Ses collègues commencent à douter de la véracité des dires de « Momo » sur l’excellence de sa « bécane » ; Moïse semble à ce moment douter aussi. « Bon, il faut voir ce qu’elle a cette “pétoire”, rentre-la dans l’atelier, on va regarder ça. » Momo s’exécute rapidement et avec une mine de « chien battu » me remercie d’avance de cette proposition.
Je me retrouve avec mon équipe autour de la « meule » à Momo. Je savoure ces moments où l’équipe tout entière est soudée comme un seul homme. L’affaire Momo est devenue l’affaire de tous. Momo explique à ses collègues que, malgré les grands coups de pédales, le moteur n’a pas voulu « tousser ». Tout le monde se penche sur la « bête ». Momo accepte même que quelqu’un enfourche son engin et essaye quelques tours à vide. Le monocylindre reste irrémédiablement muet. « Bien les gars ! on y va ? on va commencer par ce que l’on connaît. »
Momo ramène une clef à bougie et commence le démontage avec grande application. Sans grandes difficultés, il en extrait avec tout autant de précaution la bougie ou plutôt une espèce de bougie noircie dégageant une forte odeur d’essence non consumée. L’équipe entière entoure Momo et regarde ce vestige cramoisi et commente bruyamment. Chacun y va de son appréciation, j’entends quelques mots techniques comme électrodes, masse, pas de vis, allumage, accompagnés comme il se doit d’adjectifs très qualificatifs et peu techniques comme « foutu », « raide », « cramé » et d’autres dont je ne connais pas l’orthographe mais que tout le monde comprend.
Je suis satisfait de cet exercice en pratique réelle. Il m’a permis de faire un constat des connaissances et des acquis techniques. Mes travailleurs ont été pour la plupart confrontés à des échecs scolaires. Aujourd’hui, ce sont des adultes, j’essaie autant que possible de susciter des motivations, des applications concrètes et d’éviter les procédures trop théoriques et scolaires. J’utilise également la dynamique de groupe pour générer des situations ludiques où l’effet collectif dilue les erreurs personnelles.
Momo et l’équipe ont trouvé la panne que j’avais volontairement provoquée (mise à la masse de l’électrode), ils l’ont identifiée, ont suivi la procédure de réglage de l’écartement de l’électrode après nettoyage. Momo et les autres étaient impatients de faire « souffler » la « péteuse », qui a obéi au premier coup de jarret. Opération réussie.
En sortant de l’atelier, je vois Momo, un grand sourire, sous son casque d’aviateur. En même temps, j’aperçois un morceau de manche à balai qui dépasse du pot d’échappement de ma voiture. Bon, il ne faudrait pas que ça dégénère !
Demain j’expliquerai qu’il y a des choses que l’on peut faire et d’autres qu’il vaut mieux éviter.
Tiens ! Je vais commencer à parler de l’admission et de l’échappement. Il va falloir que je trouve un « truc »… Peut-être l’atomiseur de ma femme ?
Marc Axisa
 
Les temps modernes
 
 
« Monsieur Axisa ! J’ai pour vous un travail qui va vous plaire. Vous qui souhaitez travailler avec des entreprises ! La Société X me demande une équipe sur place pour réaliser une tâche simple. D’après ce qu’elle dit, il s’agit simplement de coller des étiquettes sur des bidons… Facile, non ? D’autant que c’est bien payé. Je vous demande dès demain de constituer une équipe de quatre à cinq personnes et de vous mettre à disposition dans leurs locaux. Je pense qu’il y en a pour deux à trois jours tout au plus. »
C’est en ces mots que mon chef me fait parvenir les informations pour ce nouveau chantier.
Bien que ravi au demeurant, le peu d’explications sur l’objectif exact et les conditions du contrat me laisse un peu dubitatif. Sans autre détail, je m’empresse de constituer une équipe dont les pré-requis et les motivations m’échappent complètement. Je verrai bien !
Nous voilà partis unis pour le meilleur mais peut-être aussi pour le pire. En tant que responsable du groupe, mon optimisme habituel s’effrite un peu quant à l’idée d’improviser. Il est vrai que ces derniers temps les « boulots faciles » bien payés et rapides n’ont jamais été au rendez-vous. Il reste souvent le goût amer de l’échec et la question sur ma capacité d’organiser.
Comme un groupe de touristes, nous sommes au beau milieu d’un immense hangar. La vue est magnifique : d’immenses colonnes de palettes entreposées forment comme des piliers de cathédrale, les sommets se rejoignent pour former des voûtes gothiques du plus bel effet. C’est le domaine de l’araignée Aranéide qui semble retenir l’ensemble, tant les toiles sont nombreuses et regroupées. La poussière qui les enduit les a transformées en cordages épais formant un filet aux mailles serrées.
Un jeune homme tout droit sorti du film La bête humaine nous reçoit dans un sourire très visible, tant la différence entre son visage noirci par quelques éclaboussures et ses dents encore blanches est grande. Son bleu de travail presque noir a, semble-t-il, subi quelques outrages irréversibles qui ne pourraient être effacés par aucune marque de poudre à laver.
« Vous êtes les handicapés du cat ? », dit-il le plus naturellement du monde. J’acquiesce du chef sans autre commentaire. « Bien, je vais vous montrer votre boulot. »
Nous voici réunis devant une machine entourée de très près par des palettes de bidons dont certaines sont parties précipitamment de leur rangement. La « bête » quant à elle resplendit dans sa robe couleur rouille, impudique, laissant apparaître quelques organes à nu.
Celui qui semble être le responsable et maître des lieux commence l’explication du fonctionnement du « machin » qui pousse sur le « truc », tout en retenant la « chose » qui devrait normalement allumer l’ensemble. Ses explications, bien que hautes en décibels, sont à peine audibles tant les grincements sont présents.
Ce brave homme commence à s’énerver. Ses gestes sont rapides et saccadés. Au détour d’une roue édentée, le pan flottant de sa chemise reste accroché sans résister à l’engrenage. Cet accroc, bien que bénin au vu de l’ensemble, déclenche une tempête de jurons et chez nous quelques sourires discrets, vu la circonstance.
Après moult essais, « la vieille dame » (je le suppose car parmi les jurons les plus significatifs, on pouvait noter : « Espèce de vieille ») consent à faire ce pour quoi elle a été conçue. Notre technicien-régleur est ravi et profite de son succès pour s’évanouir derrière les cartons sans oublier de nous dire : « Si vous avez besoin de moi, vous m’appelez. » Ce qui en langage clair pourrait signifier : « Si vous n’avez besoin de rien, c’est encore mieux. »
Nous voilà opérationnels, les bidons défilent dans une cadence effrénée. Je profite du bon fonctionnement de la machine pour corriger les positions de mes travailleurs. Gérard et Albert, qui sont des amis inséparable, sont restés ensemble, comme à l’accoutumée, ce qui ne peut correspondre au bon déroulement des opérations. Les postes de travail sont dictés par l’engin. Je signale à Ginette qu’elle n’est pas bien placée et qu’il faudrait qu’elle évite de se retourner deux fois pour passer un bidon alors qu’en changeant la palette de place, un seul geste suffit. D’autant que de ce côté, l’engrenage vorace qui a déjà avalé un morceau de chemise à notre ami pourrait avoir des vues sur son superbe tablier.
Maintenant tout est réglé, mes hommes sont bien placés pour travailler dans les meilleures conditions. Je sors ma calculette de poche pour évaluer nos capacités productives et faire une première estimation. Après avoir multiplié le nombre d’étiquettes par la quantité de bidons, sans oublier les vitesses d’avancement, cela nous fait…
Juste à ce moment, un des récipients, gonflé certainement par une manœuvre excessive du transpalette, vient se coincer subrepticement entre deux rouleaux. La machine hoquette un moment, les cellules photoélectriques n’ont pas dans leurs mémoires le vide laissé par le bidon et déclenchent quand même le déroulement de leurs séquences. Il s’ensuit immédiatement une volée d’étiquettes autocollantes sur les autres bidons qui ont forcé le passage.
Le courage d’Albert ne se fait pas attendre, il plonge sans retenue pour arrêter le massacre, j’en fais de même pour retenir Albert dans son élan suicidaire, le tout accompagné par des cris et des vociférations. A moitié couché sur la machine et sur Albert, je réussis dans un dernier effort à appuyer sur un bouton qui arrête l’ensemble. Il était temps car nous allions, je le suppose, finir par nous faire étiqueter tous les deux.
J’envoie une « estafette » à la recherche du « magicien-régleur ». « L’artiste » arrive et, comme à l’accoutumée, entre en scène en accrochant ses vêtements. Cette fois-ci, c’est la poche de son pantalon qui reste définitivement ouverte. Résigné maintenant, cette plaie ne paraît plus l’affecter. Il semble parler à la machine, ce monologue presque attendrissant (pourquoi tu me fais ça ?) nous émeut un peu, on sent comme une complicité affective.
Affection qui ne nous est pas adressée car il a interpellé Albert en lui signifiant son manque de discernement et sa mauvaise vue, en le rendant responsable du blocage de « sa protégée ». Nous nous sentons tous fautifs et la culpabilité nous envahit. La pression est montée d’un cran, je sens mon équipe menacée dans sa cohésion. Je me trouve impuissant devant autant d’infortune. Il faut que je récupère la situation et dissipe ce sentiment d’impuissance qui vient s’abattre sur nous, tout comme un nuage de poussière levé par le portail qui vient de s’ouvrir brutalement.
Après quelques incantations aux saints protecteurs des machines à étiqueter, la mécanique se remet en branle. Je décide de m’intéresser à son fonctionnement et pose quelques questions techniques à notre « ingénieur-sorcier » car je ne veux plus être confronté à de telles situations où mes travailleurs se retrouvent culpabilisés, brimés… Mon instructeur d’un moment me prévient quant à la manipulation de la « bobinette » qui croise la « chevillette ». Tout en insistant sur la planéité des cellules photovoltaïques et la propulsion du circuit thermo-machiavélique.
Mon cerveau sature presque instantanément et, malgré mon approbation, je sens bien que quelques détails sont déjà passés aux oubliettes. Il me tarde maintenant qu’il parte pour oublier ses explications scientifiques et analyser les différents cheminements. Je compte sur ma détermination et mon sens aigu de la cinétique pour résoudre moi-même cette problématique, somme toute très cartésienne.
Je demande à l’équipe de réduire la cadence afin de comprendre les rouages de cette mécanique. Je remarque un petit dysfonctionnement assez bénin et m’engage à le résoudre pour m’essayer. Par cette action, je vais pouvoir récupérer la confiance de mon entourage et enfin pouvoir faire ressortir un peu de l’autorité qui conviendrait à ma fonction. Malheureusement pour moi, le sort en décide autrement, ma veste restée un peu entrouverte passe devant la cellule « photo-boulimique » et déclenche une autre volée d’étiquettes.
Une nouvelle fois, je suis obligé d’interrompre le cycle de travail que j’aurais voulu imperturbable.
Tous les éléments s’acharnent contre moi et surtout mes amis qui ont trouvé pour la circonstance un bouc émissaire idéal pour évacuer la pression accumulée depuis quelques heures déjà. Je commence à me sentir mal, mon ego est mis à rude épreuve. Je me surprends à jurer moi aussi sur cette vieille « guimbarde » et commence à me poser des questions sur ma présence dans ce piège à « éducateur technique ».
Sans que je le commande, un deuxième éclaireur est parti chercher le dépanneur. Celui-ci tarde à venir, je sens qu’il va y avoir de l’explication dans l’air. Je commence à en avoir un peu « marre » de cette organisation. Je suis en train de perdre mon calme, je ne suis plus disposé à entendre ses commentaires prosaïques, cela ne me fait plus rire.
Après le rituel de circonstance, la machine fonctionne de nouveau, et comme si elle avait compris, elle reste dans sa fonction sans jouer avec nos nerfs. Nous voilà repartis dans « la valse à bidons » sur un air endiablé, rythmé par les percussions hydrauliques et la samba des étiquettes. Cette partition nous entraîne malgré nous dans un tourbillon.
Je profite du calme productif que nous accorde la machine pour essayer de renouer les contacts professionnels, humains, qui me semblent à propos dans ce genre de prestation. Je décide donc d’effectuer une sortie en essayant d’adopter une stratégie adaptée à la reconquête de la communication et au rétablissement des confiances perdues. Tout en m’approchant, je devine, derrière des tapis roulants, une chaîne humaine de cinq ou six hommes qui s’affairent. Bien rangés, en ligne, ils semblent mus comme des automates parfaitement réglés et synchronisés, tout autant que la machine qui orchestre ce ballet taylorien.
Le chef, haut perché sur des réservoirs, scrute les manœuvres. La basse-cour ne piaille pas, trop occupée. Quelquefois, leurs regards se croisent, mais aucun mot, qui pourrait réduire la rentabilité, ne s’échappe.
Je tente un « bonjour messieurs » d’une voix claire mais déterminée, en tout cas sans agressivité… Rien ne vient. Mes interlocuteurs se regardent comme surpris d’une telle audace. Si ! J’en vois un qui esquisse une espèce de hochement de tête. On sent comme une atmosphère lourde et stérile. Rien ne peut émerger d’un tel naufrage. J’essaye quand même un modeste « ça boume ? » avec un large sourire désabusé. Rien n’y fait, bien au contraire, le « corbeau » pousse un croassement strident destiné à ses « sbires » qui redoublent dans l’effort. Décidément, il n’y a rien à faire, c’est un autre monde, une autre époque.
Connaissant mon esprit combatif, je rebrousse chemin en évitant la précipitation et le déshonneur d’une retraite manquée. Je sens dans mon dos l’œil du « vautour » et je commence à préparer dans ma tête des réponses au cas où une réflexion désobligeante s’abattrait sur moi.
Je retrouve mon équipe confortablement assise sur des palettes qu’ils ont très logiquement et intelligemment rangées autour de la machine. Les bras levés au ciel me laissent supposer leur adversité face à l’engin désespérément muet. « Vous avez décidé de faire une pause ? » Ma plaisanterie ne semble pas provoquer l’hilarité. Je les sens affectés, démotivés, démoralisés, déprimés, démontés, vidés, déconcertés, troublés, éprouvés, défaits.
À ce moment de mon récit, je pense que je vais changer de titre, ce qui me vient immédiatement à l’esprit c’est : « Une journée de … »
Vu l’heure, nous décidons comme un seul homme d’arrêter les hostilités et de jouer la montre. Et dire que ce chantier va durer pratiquement toute la semaine ! Un sentiment de mal-être et une bonne migraine m’envahissent, mes forces me trahissent. Je suis responsable d’un tel fiasco.
Plus jamais ça !
Il faut maintenant que je fasse le point de cette situation et que j’en tire un enseignement. Le contexte humain et environnemental m’a complètement échappé. Avant d’accepter ce genre de prestation, il faut que j’aille moi-même vérifier toutes les conditions nécessaires à notre fonctionnement.
Condition première : pas de précipitation. Cet élément augmente considérablement toutes les difficultés liées au stress, aux personnalités fragiles, qui sont notre spécificité :
  • vérifier tous les paramètres d’hygiène et de sécurité ;
  • établir des contacts humains, pour garantir la sécurité relationnelle, la tranquillité et pour une intégration en harmonie avec le milieu ;
  • vérifier les demandes techniques compatibles avec nos possibilités ;
  • établir un contrat clair et précis sur le travail demandé ainsi que sur sa durée ;
  • définir le rôle de chacun afin d’éviter des malentendus.
Dans cette organisation, mon rôle n’a pas été très clair dans le sens où je me suis trouvé dans une situation d’ouvrier de production ou de contremaître. L’aspect financier ne doit pas être au premier plan dans la négociation d’une prestation. Bien que fondamental, il ne doit pas être primordial. Il me semble que l’élément clé de notre mission c’est : Aide par le Travail.
Dans ce contexte, j’aurais souhaité définir une autre stratégie qui aurait pu éviter les échecs et la ségrégation. En divisant mon équipe pour l’intégrer dans les groupes déjà existants, la collaboration aurait peut-être été plus naturelle et évidente.
Marc Axisa
 
NOTES
 
[*]Éducateur technique spécialisé, cat En Roudil, avenue J.Besse, 81500 Lavaur.
[**]Éducateur technique spécialisé, entreprise d’insertion Épisode, 8, impasse Crins, 81990 Le Sequestre.
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