2002
EMPAN
Tensions familiales
La famille d’aujourd’hui, une « île au trésor » ?
Odile Barral
[*]
Notre société porte sur sa jeunesse, notamment en période électorale, un regard schizophrène : d’un côté l’« enfant victime », quasiment sacralisé par des campagnes médiatiques, au demeurant tout à fait utiles et justifiées, de l’autre les « sauvageons », adolescents sans valeurs et sans limites, et dont on doit tout craindre. Un juge des enfants, dans son double rôle de protecteur de l’enfance en danger et de juge pénal du mineur délinquant, est particulièrement bien placé pour observer cette contradiction. Il y retrouve cette ambivalence si fréquente chez les familles suivies en assistance éducative, qui oscillent, devant le mineur, entre le rejet et la fusion.
Jamais l’enfant n’a été un tel « trésor », une valeur si précieuse que, pour réussir sa vie, il faut en avoir eu au moins un, même si c’est de plus en plus tard. Outre les couples qui vivent le drame de la stérilité, des hommes et des femmes célibataires partent adopter à l’étranger le petit qu’on voudra bien leur confier. On rencontre des parents qui n’ont pas eu le projet de vivre ensemble, mais d’avoir un enfant, avec des variantes relationnelles dans chaque situation. Les revendications des associations homosexuelles s’inscrivent logiquement dans cet état d’esprit et expliquent que certains puissent parler d’un « droit à l’enfant ». On peut être choqué de cette expression, mais elle est la résultante logique de l’obligation sociale qu’a chacun de nous de « se réaliser ».
L’enfant est un trésor d’autant plus inestimable que chacun sait aujourd’hui qu’amour ne rime plus tout à fait avec toujours : les valeurs familiales auxquelles les jeunes se disent attachés me semblent se reporter sur la parentalité beaucoup plus que sur la conjugalité.
Un grand nombre de femmes se sentent tenues de tout réussir à la fois : une vie professionnelle dans laquelle il ne faut plus se laisser distancer, une vie affective épanouie, une maternité dont il ne faut rien perdre, tout cela en même temps, bien sûr. Les hommes se retrouvent bousculés par les demandes encore timides de leurs compagnes de venir tenir leur rôle de père pour leur petit et, au moins, de « donner un coup de main » sur le front domestique : ils le font de plus en plus, restent trop souvent des « invités ».
À l’heure de la séparation, ils s’en mordent les doigts. Cet enfant pour lequel ils se sont peu à peu mobilisés, voilà qu’il faudrait le lâcher, maintenant… Les femmes s’étonnent que l’autre, en face, n’entende pas céder la place : « Lui qui ne s’est jamais occupé des réunions à l’école, maintenant il veut tous les bulletins scolaires, même quand on n’en a pas ! »
L’enfant devient le « trésor de guerre » dont chacun a le droit d’avoir sa part après plusieurs années de vie commune. Les juges des affaires familiales sont des Salomon modernes qui découpent, le cœur serré quand ils ont le temps d’y réfléchir, ces petites vies d’enfants dont chacun doit avoir le même poids. Dans les situations les plus extrêmes, aucun des deux parents ne veut abandonner quoi que ce soit de son pouvoir de décision, de sorte qu’on aboutit à de véritables blocages, à d’interminables conflits d’autorité parentale autour de l’orientation, du soin, de la religion.
Ces combats autour de l’« enfant-trésor » sont sans pitié, d’autant que de plus en plus de parents s’autorisent à ne pas respecter la décision judiciaire prévoyant les droits de l’autre en invoquant la « parole de l’enfant » : « L’enfant est malheureux, il ne veut pas y aller, il est sans doute battu, il s’ennuie, ne supporte plus sa belle-mère », etc. Cette remise en cause de l’autorité du juge est évidemment particulièrement inquiétante, puisqu’elle laisse l’enfant otage du parent gardien. Les réponses données par l’institution judiciaire sont trop souvent inadaptées : les poursuites pénales, souvent nécessaires dans ces situations, interviennent de façon beaucoup trop tardive.
Depuis quelques années, on assiste par ailleurs à une montée des allégations d’abus sexuels ou de maltraitances à l’encontre des pères. Tous les intervenants, des services d’enquête aux magistrats, sont inquiets devant ce phénomène qui risque de noyer les dispositifs de prise en charge de l’enfance maltraitée. Le « principe de précaution » risque dans ce domaine de faire des ravages et de rendre insoluble la tâche des magistrats dans les années à venir. Des mères utilisent plus ou moins consciemment cette arme si redoutable, d’autant plus facilement que notre société n’a jamais autant parlé d’inceste et de pédophilie, mélangeant complètement, au passage, les deux notions. Il ne s’agit pas de nier l’existence de situations incestueuses, mais de s’interroger sur le comportement de certaines familles maternelles arc-boutées sur la certitude que ce père-là est trop mauvais pour n’être pas incestueux. Nous ne pourrons pas dans les années à venir faire l’économie d’une réflexion sur l’effet pervers de la lutte contre les situations d’abus : ces « trésors » dont on prétend assurer la protection en les traînant chez le médecin à chaque retour de visite deviennent surtout des « trésors interdits » à l’autre.
En dehors même de ces situations extrêmes, trop de pères se désintéressent de leurs enfants au moment de la séparation, quitte à élever ceux de leur compagne, et trop de mères se réjouissent de cette situation, qui leur convient bien dans la petite enfance. Vient l’adolescence, et du même coup les questions d’identité, les interrogations sur ce géniteur inscrit aux abonnés absents. Il est souvent bien tard pour combler le fossé.
Les « enfants-trésors » peuvent faire payer bien cher la place d’adulte qu’on leur a fait jouer trop tôt, par un effet boomerang parfois cruel. Tel parent qui a orchestré des années durant le déni de l’autre parent peut se retrouver un jour totalement impuissant devant son enfant.
Bon nombre de familles rencontrées par le juge des enfants sont terriblement seules, îles repliées sur leur « trésor ». Cette solitude aggrave considérablement les difficultés, crée de véritables situations de toute-puissance de l’adolescent, pouvant aller jusqu’à la violence sur le parent démuni. Le plus urgent est alors de casser l’engrenage de la solitude et de pouvoir débarquer quelqu’un dans l’île.
L’îlot peut s’insérer dans un archipel, familles aux contours plus flous, dites « recomposées », entraînant des relations nouvelles entre ces jeunes qui se croisent dans les salles de bains et dorment dans la même chambre sans être frères et sœurs. Des affaires d’attouchements sexuels plus ou moins consentis arrivent à la justice des mineurs : elles soulignent l’urgence pour les adultes de se situer clairement dans ces nouvelles constructions familiales, de préserver les distances nécessaires et d’être particulièrement attentifs dans des situations de promiscuité.
Ces réflexions ne sont que des éléments d’explication de cette étrange peur de notre société face aux adolescents, dont on parle de plus en plus en termes de délinquance et de dangerosité pour les autres. On en oublie, chemin faisant, une autre insécurité : les jeunes Français détiennent, dans l’Union européenne, le triste record des suicides et de la mortalité routière.
Ce constat devrait pourtant nous alerter sur l’urgence qu’il y a à ne pas laisser tant de familles abandonnées sur leur île, et de rappeler à tous cette vérité toute simple : un enfant n’est pas un « trésor », puisqu’il n’appartient qu’à lui-même.
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Odile Barral, juge des enfants à Toulouse. Auteur de
Chroniques de l’enfance en danger, Le Cherche-Midi, 1997. Tribunal des enfants, 40, avenue Camille-Pujol, 31500 Toulouse.