Empan
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I.S.B.N.2749200571
158 pages

p. 130 à 135
doi: en cours

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Approches sociologiques

no47 2002/3

« Le Procédé Bokanovsky est l’un des instruments majeurs de la stabilité sociale ! Des hommes et des femmes conformes au type normal ; en groupes uniformes. Tout le personnel d’une petite usine constitué par les produits d’un seul œuf bokanovskifié. Quatre-vingt-seize jumeaux identiques faisant marcher quatre-vingt-seize machines identiques ! On sait vraiment où l’on va. Pour la première fois dans l’histoire. Il cita la devise planétaire : “Communauté, identité, stabilité”. Des mots grandioses… Après les gamisseurs, il y avait les immatriculeurs ; un à un les œufs étaient transférés de leurs tubes à essais dans les récipients plus grands ; avec dextérité, la garniture de péritoine était incisée, la morula y était mise en place, la solution saline y était versée et, déjà, le flacon était passé plus loin, et c’était au tour des étiqueteurs. L’hérédité, la date de fécondation, les indications relatives au Groupe Bokanovsky, tous les détails étaient transférés de tube à essais à flacon. Non plus anonyme, mais nommée, identifiée, la procession reprenait lentement sa marche ; sa marche à travers une ouverture de la cloison, sa marche pour entrer dans la Salle de Prédestination Sociale… »
 
Le meilleur des mondes
 
 
Il s’agit, bien sûr, de fiction, Le meilleur des mondes (Aldous Huxley) est d’ailleurs écrit en 1932 – en un temps où l’on pensait les utopies –, Freud vient d’écrire successivement L’avenir d’une illusion (1927) et Malaise dans la civilisation (1929).
Pourtant, l’impression persiste à la lecture de ce texte : et si nous y étions ? Et si nous y étions, dans le meilleur des mondes, et si l’utopie était devenue réalité ?
Après tout, notre monde prétend nous donner le meilleur, les meilleurs enfants pour les meilleurs parents, certains enfants y naissent par fécondation in vitro ou procréation médicalement assistée – le clonage d’embryons humains est interdit dans une certaine limite… C’est encore, pour quelque temps (?), l’apanage du monde animal, du moins selon les stades de différenciation de l’embryon, et bien sûr l’eugénisme est formellement proscrit par nos lois.
Une réflexion sur les familles en l’an 2002 qui commence par les éprouvettes peut surprendre, car elle ne devrait pas faire l’économie des transformations majeures qui traversent la société occidentale depuis une trentaine d’années : dislocation de la grande famille rurale du début du xxe siècle, où cohabitaient souvent trois générations sous le même toit, au profit de petites familles nucléaires urbaines à deux générations, multiplication des divorces, familles monoparentales ou recomposées, travail des femmes, emplois instables et incertains exigeant une adaptation permanente, transformation des rapports à l’éducation et au savoir, échappement éducatif des enfants au profit de la télévision et de l’Internet…
Nous avons pourtant choisi de répondre à cette curieuse impression réveillée par la relecture du livre d’Huxley, impression réveillée par la société de clones du meilleur des mondes. Depuis quelques décennies, la science sait cloner toutes les espèces, elle sait également en manipuler le génome et, pour ce qui concerne les humains, elle promet des thérapies géniques, bref, le progrès… Mais ce qui nous intéresse dans le clonage, ce n’est ni la technique, ni les progrès espérés du point de vue biologique, ce qui nous intéresse c’est le clonage de la pensée, qui n’est en rien transmission de la vie psychique, c’est ce constat clinique d’avoir à faire de plus en plus souvent avec des doubles ou des personnages interchangeables lorsqu’il est question de familles… En d’autres termes, nous nous intéresserions à l’inséparation parents-enfants et à ses avatars liés aux basses œuvres du narcissisme. Si les difficultés de séparation constituent depuis longtemps la pierre angulaire du travail avec l’enfant, côté parents, la question est explorée de manière plus récente.
Il ne s’agit que de fiction et ce texte doit être lu comme un pamphlet à propos des utopies – au sens de Freud dans L’avenir d’une illusion – qui traversent nos sociétés…
 
Le meilleur des enfants…
 
 
Quel que soit le point d’observation (soignant, psychothérapeute, enseignant, sociologue), force est d’admettre la confusion dans laquelle chacun peut se trouver avec des enfants qui semblent n’être que le prolongement de leurs parents, des parents qui se comportent comme des enfants, ou encore des enfants qui se comportent comme leurs parents devraient plutôt le faire…
Des parents comme leurs enfants…
Quel enseignant n’a pas eu parfois l’impression de noter le père ou la mère d’un enfant, d’un adolescent, plutôt que l’élève lui-même ? La note, la copie, les réunions de parents avec les enseignants sont le lieu de désaccords, de contestation, voire de déni de la situation scolaire de l’élève, il en va de même en ce qui concerne les comportements. La sthénie de certains parents conduit souvent les enseignants à un silence poli et parfois prudent au vu, hélas, des nombreux faits divers concernant ce sujet… Il en va de même dans le milieu du soin, où il paraît parfois bien difficile de regarder la vérité en face ; cela n’est pas toujours interprétable dans le sens d’un mouvement défensif où reconnaître les difficultés de l’enfant augmenterait le sentiment de culpabilité, mais procéderait plutôt d’une sorte de déni : l’un des parents est quasiment à la place de l’enfant, les lapsus où se confondent le « je » avec le « il » ou « elle » viennent en témoigner. C’est évidemment une difficulté particulière que de soigner dans ces situations, car à qui s’adresser et de qui parle-t-on alors ? Peut-on parler d’identification d’un parent à l’enfant, de dyade narcissique ? Ces deux expressions semblent convenir à ces situations : entre une mère qui s’habille à la manière de sa fille devenue adolescente alors que cette dernière lui emprunte ses vêtements, ou encore qui se lance dans des activités sportives ou artistiques en même temps que sa fille, retrouvant une deuxième adolescence ?
Des parents qui sont des enfants…
La remarque est fréquente, en écoutant certains parents raconter leur vie, en écoutant les parents séparés parler de leur ex-conjoint (même si le propos n’est pas toujours objectif) ou en écoutant les enfants parler de leurs parents (« Papa, il veut s’acheter une voiture… »). Une ponctuation vient s’associer dans notre esprit, « c’est un petit garçon, c’est une petite fille, c’est une adolescente… » et puis « qui prendre en charge ? »… Le spectacle étonnant offert par la télévision renforce ce point de vue : des adultes qui se comportent comme des enfants dans les jeux, les stades, les débats, ou dès lors qu’il est question de consommation, mais aussi dans les affaires plus sérieuses : les joutes politiques par exemple… L’infantile semble avoir envahi une bonne partie de la vie de l’adulte, et surtout passe de plus en plus au premier plan.
Des enfants qui sont des adultes…
Il en est un célèbre, c’est le petit Poucet. On a souvent tendance à lire ce conte en s’attachant à ces pauvres bûcherons qui abandonnent leurs enfants dans la forêt et, bien sûr, à l’ogre qui va les manger, mais on oublie un peu vite le début et la fin de l’histoire : des parents incapables de nourrir leurs enfants (certes mise en scène de l’exil, du sein maternel qui se tarit, d’une scène primitive où un nouvel enfant peut encore venir !), mais aussi des parents qui ne protègent pas leurs enfants, et la fin de l’histoire s’achève comme les mythologies de l’Antiquité, si bien étudiées par O. Rank (1983) dans son livre Le mythe de la naissance du héros, par le retour du héros ou de l’enfant prodigue. Le petit Poucet revient à la maison avec le trésor de l’ogre et rétablit ses parents dans leur rôle et place de parents…
Ces enfants hypermatures n’existent pas que dans les contes, ce sont des enfants de parents immatures (G. Harrus-Révidi, 2001), malades mentaux, parfois simplement déprimés, ou qui ont eu à affronter des situations de la vie qui les ont tirés de l’enfance, voire même qui les ont privés de leur enfance. Parfois, ils se trouvent placés en position parentale par leurs propres parents, qui s’appuient sur eux, les traitant comme des adultes capables de comprendre, les exposant à leurs difficultés les plus graves, ou leur attribuant ces fonctions d’autorité alors qu’ils se placent dans des positions infantiles, tels ces parents qui se cachent de leurs enfants pour fumer leur « joint », montrant la dimension transgressive de leur acte et la fonction surmoïque confiée alors à l’enfant. Les situations de divorce favorisent ce type d’inversion de rôles.
Malgré les apparences, Pinocchio est un petit garçon certes turbulent, mais qui finalement répare ce pauvre Gepetto en devenant le vrai petit garçon dont rêvait ce dernier…
 
La meilleure des familles…
 
 
C’est donc au sein de la meilleure des familles que s’applique le Procédé Bokanovsky, de fabrication des meilleurs enfants… Ce procédé de fabrique de la « mêmeté » tend à aplanir les différences, les conflits, les haines, en ayant souvent recours au déni. Tout le monde doit penser ou croire dans la même chose, aux mêmes valeurs, qu’elles soient religieuses, politiques, humanistes, sportives ! Au bout du compte, il efface progressivement la différence des générations et la différence des sexes, gommant tout signe d’altérité et toute tentative d’individuation. Ces familles semblent évoluer dans une harmonie dont les publicistes ont su utiliser les images séduisantes dans leurs promotions de véhicules familiaux, d’assurances, où toutes les difficultés semblent aplanies, les générations et les saisons se succèdent sans ruptures, la famille s’agrandit, pas de peine, ni de douleur, ni de rupture, ni de mort, et tout ça sur une valse de Chostakovitch, dont le côté mélancolique devrait nous tenir en alerte… Quelque chose ne colle pas ! Freud nous rappelle à la réalité dans son texte consacré au Roman familial des névrosés : « Que l’individu au cours de sa croissance se détache de l’autorité de ses parents, c’est l’un des effets les plus nécessaires mais aussi les plus douloureux du développement. Il est tout à fait nécessaire que ce détachement s’accomplisse et l’on peut admettre que chaque être humain ayant évolué normalement l’a, dans une certaine mesure, réalisé. En vérité, le progrès de la société repose d’une façon générale sur cette opposition des deux générations » (Freud, 1973).
Connaissez-vous ces petits perroquets, aux couleurs flamboyantes et tropicales, qui marchent par deux et que l’on nomme les inséparables ? On les nomme ainsi car ils ne peuvent survivre à la mort de l’autre… A. Hitchcock leur fait ouvrir son fameux film Les oiseaux ; c’est dire si les représentations du double portent la violence, à propos finalement d’une séparation entre une mère et son fils. C. Couvreur (1995) éclaire ainsi notre réflexion : « La psyché ne manque pas de ressources pour éviter d’être confrontée à la séparation, à l’altérité, à la mort. Ombre de l’objet perdu des origines, garant d’une complétude narcissique, mais aussi bisexuelle érotique qu’il contribue à figurer face à notre finitude d’être sexué, le double occupe depuis toujours une place de choix dans toutes les créations humaines. » Les inséparables, le double et donc le clonage sont des figures d’une impossible et impensable séparation. Le Procédé Bokanovsky est donc ce remède. La meilleure des familles est une famille d’inséparables…
 
Les meilleurs des parents…
 
 
Big Father, le meilleur des pères…
La tâche est complexe, car dans nos sociétés circulent à propos de l’image des pères de drôles de représentations : du côté de l’ogre notamment… Ils peuvent les manger (inceste, pédophilie) ou les battre… Hélas, ces drames familiaux sont parfois bien réels et contribuent à renforcer cette représentation d’un père potentiellement incestueux ou maltraitant. Freud, en décrivant d’une part la théorie de la séduction incestueuse, dont il montre qu’elle est un rejeton de l’Œdipe, et d’autre part « Un enfant est battu », dont il montre que c’est l’attente d’amour de l’enfant à l’égard de la figure paternelle qui en est la source, nous a donné la compréhension de ces fantasmes. Ce serait bien le meilleur des pères, vu côté enfant… Mais quand la réalité vient s’imposer, le père devient le pire, et pourtant c’est bien dans un déni de la différence des générations et dans une inséparation avec l’enfant qu’il a été, que le père devient l’ogre. L’inceste comme la maltraitance sont alors l’expression des manœuvres narcissiques diverses pour lutter contre la perte de l’enfant idéalisé, de l’enfance idéalisée, à travers l’altérité naissante de l’enfant réel. Parfois, dans certains divorces où tout peut être utilisé pour gagner le procès et la garde des enfants, le père se voit soupçonné d’être incestueux, ce qui attire alors notre regard sur la mère, qui reste dans l’ombre de Big Father… Car peut-être bien que, comme pour le petit Poucet, c’est dans la séparation d’avec la mère qu’apparaît Big Father…
Big Mother, la meilleure des mères…
On comprend bien qu’à parler de séparation et au risque de commettre un pléonasme, c’est avec la mère que se négocie la séparation, physique et psychique. Que d’exemples d’enfants qui dorment jusqu’à un âge bien avancé dans le lit de leur mère ! Que d’exemples de mères, notamment, qui ne peuvent se séparer de leurs enfants, qu’elles ne peuvent perdre de vue, toujours prêtes à aider l’école dans des projets de sorties comme accompagnantes. Et si elles risquent de perdre de vue leur enfant, il ne peut lui arriver que des malheurs, exposé qu’il est alors au danger d’un pédophile ou d’un accident de car… Le savoir scolaire est lui-même prétexte à se retrouver, et chaque soir scelle les retrouvailles de l’enfant avec sa mère autour du savoir dont ce dernier ne veut plus rien savoir ! Évidemment, toute forme de haine, d’agressivité à l’égard de l’enfant est volatilisée, niée. C’est par le biais de la séduction (narcissique), main mise sur le psychisme de l’enfant, main de fer dans un gant de velours qu’il sera poussé à la raison : réaliser ce que ses parents attendent de lui.
 
Le meilleur des mondes…
 
 
Dès lors, l’enfant est sommé de réussir, de réussir sa croissance, de réussir ses études, son avenir ou celui qu’on a projeté pour lui, le meilleur avenir bien sûr. Faute de quoi il sera l’objet d’une curieuse alternative : réaliser le rêve d’enfant imaginaire de ses parents, mais se nier dans son altérité, être « bokanovskyfié » ou refuser une existence par procuration, mais alors ne plus être reconnu comme leur enfant, celui qui devait « être » pour eux ou être eux.
En somme, cette exigence narcissique prend la forme d’un enfant idéal dont le deuil est impossible, au risque de porter de graves atteintes à l’enfant de la réalité – on peut relire sans doute certains échecs scolaires, certains troubles du comportement, certaines pathologies sous cet éclairage.
Cette impossibilité pour certains parents de « trouver » leur enfant dans la réalité nous conduit à penser qu’il y a eu sans doute une difficulté majeure dans la construction du rapport à la réalité de ces parents. L’enfant imaginaire, idéalisé, halluciné, serait-il autre que l’objet primaire dont l’impossible deuil éclaire l’impossibilité d’accéder à un enfant transitionnel, à la fois enfant de l’imagination et de la réalité ?
Il est difficile de saisir cet échec de la psyché dans sa rencontre avec la réalité ; s’agit-il d’un impossible deuil transgénérationnel produisant alors des « identifications aliénantes à des ancêtres fantômes » (Eiguer, 2001) ? Peut-on penser qu’à commettre le « meurtre de la réalité », selon l’expression de J. Baudrillard (1995), je pense au monde virtuel, à cet imaginaire du dehors, à cette volonté omnipotente de faire advenir tous les rêves dans cette néo-réalité ? La société effondre ses capacités de travail psychique et passe son temps à faire l’économie du deuil de l’immense mère, celle qui n’a pas su ou pu dès les premiers temps de la vie du nourrisson le tirer vers la réalité en acceptant l’idée indigne de lui faire un peu de mal en le frustrant…
Laissons Freud (1926) nous apporter sa conclusion dans ce texte plus actuel que jamais qu’est L’avenir d’une illusion : « Il est certain que l’homme se trouvera alors dans une situation difficile, il devra s’avouer tout son désarroi et son infirmité dans les rouages du monde, n’étant plus le centre de la création, ni l’objet de la tendre sollicitude d’une Providence bienveillante. Il sera dans la même situation que l’enfant qui a quitté la maison paternelle dans laquelle il se sentait bien au chaud et à l’aise. Mais l’infantilisme est destiné à être surmonté, n’est-ce pas ? L’être humain ne peut pas rester éternellement enfant, il faut qu’il finisse par sortir à la rencontre de la “vie hostile”. Il est permis d’appeler cela “l’éducation à la réalité”. »
Alors, le meilleur des mondes ne serait pas le meilleur des mondes ?
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Baudrillard, J. 1995. Le crime parfait, Paris, Éditions Galilée.
·  Couvreur, C. 1995. « Les motifs du double », dans Le double, Monographies de la Revue française de psychanalyse, Paris, puf, p. 21.
·  Eiguer, A. 2001. La famille de l’adolescent. Le retour des ancêtres, Press Édition, coll. « Adolescence et psychanalyse », p. 31.
·  Freud, S. 1927. « L’avenir d’une illusion », dans Œuvres complètes, volume 18, Paris, puf, 1926-1930, p. 373.
·  Freud, S. 1909. Le roman familial des névrosés, Paris, puf, 1973, p. 157.
·  Harrus-Révidi, G. 2001. Parents immatures et enfants-adultes, Paris, Payot.
·  Rank, O. 1983. Le mythe de la naissance du héros, Paris, Payot, coll. « Sciences de l’homme ».
 
NOTES
 
[*]Bernard Bensidoun, psychiatre, psychanalyste, Centre de guidance infantile, arseaa, Hôpital de jour pour adolescents, 10, rue Saint-Léon, 31400 Toulouse.
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