2002
EMPAN
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AZF, suites...
Fragment d’onde de choc
Gérard Chimisanas
[*]
Toulouse, vendredi 21 septembre 2001, temps chaud et ensoleillé.
10 h15 – Boubou est là, 7 ans. Maman est partie loin, très loin. L’école n’en peut plus. Lui, douloureux, en colère, il revendique. Nous le verrons trois fois, réparties dans la semaine. Tel était le projet. Il faut y aller, tenir le cadre. Lui, il doute, s’impatiente. En avant, l’entrée, quelques marches, l’entresol, la pièce annexe puis la principale. Nous y sommes, il aura son dû : un cadre, une relation. La veille, Élise avait construit un chemin de fer, nous nous y penchons, proches, très bas, lui presque sous moi. Puis plus rien à penser, un seul bruit perceptible, la coda : le craquement des poutres. Le temps comme l’air est comprimé, puis dilaté. C’est stupéfiant, des gravats, quelques vagues douleurs, un corps absent, loin de ses blessures. L’enfant n’est plus là, ni sous mes yeux ni dans ma tête. Partir, trouver la sortie, cette injonction guide mes pas. Ma pensée, réduite au minimum, tente une explication : les avions s’alignent au-dessus du bâtiment par vent d’ouest, le vent dominant, les bus dans le bâtiment mitoyen, l’essence… Partir, trouver la sortie. Sous un lé de laine de verre, l’enfant parle et apparaît. Je le saisis par la main sans le regarder vraiment. « Trouver la sortie », sans panique, pas à pas. Nous fuyons précautionneusement par-dessus les gravats du plafond et du toit qui obstruent le mouvement des portes. Le couloir, l’escalier, le palier et enfin la salle d’attente… dévastée. Mon cœur vacille à ne point trouver la sortie. L’enfant ne dit rien, il suit, bénéficiant de mon aspiration. Toutes les vitres explosées, soufflées. « Danièle, il faut partir. » Dehors, pas de répit, une pluie de terre, de granulés, l’air pollué… C’est l’usine ! Continuer à partir en guise de maîtrise… Mais l’enfant ? À l’abri, sous un porche d’immeuble, les regards se croisent, proximité incongrue. Les visages sont marqués de poussière, de sang et d’horreur. L’enfant à mes côtés, le cadre explosé, « J’ai peur », dit-il. Moi, cherchant le réconfort pour mon égarement. « Je travaillais avec lui », dis-je. Je reçois une réponse entendue : « Oui, oui. » Comment le savent-ils ? « Papa ! » s’exclame Boubou. Nous retraversons la route, attentifs aux mouvements hagards des voitures recouvertes de la suie du cratère initial. Le papa, guidé par Danièle, nous rejoint. Je lui caresse l’épaule en guise de réconfort. C’est le premier geste d’apaisement, inaugurant les nouvelles relations que nous aurons avec les familles pendant quelques jours. Les corps se rapprochent, s’étreignent ; à l’évidence, nous sommes vivants.
21 septembre, 10 h 30… Partir, fuir les gaz, témoigner du cadre explosé à la direction, se faire soigner. L’enfant, la mienne, à l’abri, loin du cratère ! Mais non, l’onde de choc, tel le mascaret, s’est déployée, a remonté les voies, traversé les obstacles. Au centre de la cour, elle a vu le réfectoire bouger, quelques vitres tomber. Une de ses amies cherche les avions dans le ciel. Puis c’est l’exode des imaginations et des corps. Les parents viennent chercher leur enfant, ceux qui étaient au foyer d’abord, puis les autres, coincés dans la cohue, suant leur impuissance et leur angoisse. Ce mouvement fragilise les enfants en attente. Les heures, les jours qui suivent sont envahis du sentiment de destruction, d’effraction, d’irrespect.
Noé, 10 ans, le cadre, celui de la baie vitrée, il l’a reçu sur la tête. Une grande cicatrice au visage, deux au poignet pour avoir cherché à se protéger. Durant les deux mois, entre l’explosion et l’installation dans les Algécos, j’accueille coûte que coûte Noé, qui agresse les autres enfants et me met à l’épreuve de le contenir. Contraints à l’errance, à nous inventer un avenir, nous allons un jour sur un site d’escalade, une digue au-dessus du fleuve. Là, se penchant dans le vide, il m’interroge sur l’irréversibilité de la mort et sur mon devoir de protection à son égard. Mes pensées vont à la « grosse bêtise » de l’usine dont la cheminée s’impose à l’horizon. Noé est le premier enfant que je reçois dans les Algécos. Ce nouveau port d’attache constitue un abri, pas encore une institution. Dans ce monde incertain et précaire, Noé simule une agression à mon encontre. Implosant, je le saisis et appelle ses parents. Les rencontres sont suspendues à un entretien avec eux. Maman part quelques jours dans sa famille d’origine pour se rassurer de l’explosion d’ici, de l’inondation là-bas. Papa vient à l’entretien au cmp. Il s’occupe seul de la famille pendant les vacances de Noël. Noé part à la neige avec le centre de loisir. À la rentrée, il a évacué une partie de sa colère. Son intelligence affleure à l’école et dans les jeux. Il doute toujours de lui-même et de tout ce qu’il côtoie, mais il commence à l’exprimer. Quand maman est rentrée d’Algérie, Noé lui a dit : « Regarde mes bras, maman, ils sont remplis de sang, il coule. » C’est elle qui me rapporte ces propos, détournant la tête, elle dit n’y rien comprendre mais pressent ce qu’il en sourd. Noé se rattrape d’émotions qu’il n’a pu partager avec une phrase qui témoigne dans le même temps de ce qu’il a subi et compris. Début février 2002, Noé retrouve ses idées d’avant l’explosion. « Je ne mange pas, je grandis pas, je meurs pas. » Je ris d’impuissance partagée, lui disant que c’est une bonne idée qui ne marche pas. « Mange, si tu veux grandir », a-t-il dû entendre comme beaucoup d’entre nous. Mais cela non plus n’est pas réversible. Noé progresse. Pourra-t-il le concrétiser dans son milieu habituel avec la notoriété qu’il a acquise ?
Mathieu, 8 ans, contraint de suivre le déménagement de son école, obligé de manger à midi, se retient jusqu’à retrouver maman et lâche tout, comme avant, le samedi et le dimanche. Tout lâcher quand ça vient, quatre à cinq fois. Papa et maman s’engueulent, la violence se joue, la vigueur revient. Son père le trouve debout sur le capot d’une voiture ; moi, piétinant le siège du Trafic. Ça explose, nous reprenons la main, mettant fin à la surprotection de l’enfant pour cause de traumatisme. Il se ressaisit, progresse, maman reprend le travail. Mathieu va bien, il a repris un développement attendu. À la piscine, il fut longtemps le dernier à aller s’habiller, ses effets personnels éparpillés. Maintenant, il est le premier, haut la main. Il est fier de cette nouvelle considération des enfants et des adultes. Cette attention portée sur lui demeure primordiale et conditionne son efficience. Malgré tout, se ménageant de grandir trop vite, il conforte son enveloppe et relâche peu à peu son être intime.
Boubou a trouvé un établissement spécialisé à la faveur des circonstances et de la ténacité des personnes du service qui se souciaient de lui. Il y alterne apaisement et cris de douleur.
Le corps social a subi une translation du cadre, obligée, déroutante et douloureuse. Les personnels du centre médico-psychologique et social étaient dans la rue, au pied des immeubles, dans les salons et les canapés. Les enseignants, qui ont dû protéger et réconforter les enfants, se sont improvisés convoyeurs de leur école délocalisée. Le souvenir de l’explosion est dans nos têtes, elle a marqué l’histoire de nos vies. Nos corps et nos psychismes ont été mis à l’épreuve. La désillusion générée par la crudité de la réalité vécue et perçue accélère le pas de nos évolutions, les fragilisant. Comment réagirons-nous à une réplique ? Les conséquences de l’explosion altèrent notre quotidien : écoles et centres de loisir délocalisés, gymnases détruits, piscines fermées, camions de déménagement et de chantier plus fréquents, des amas de fenêtres cassées, des commerces fermés. La vie reprend petit à petit. Certaines familles ne peuvent pas encore renouer des relations régulières avec notre service, trop occupées par la survie.
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Gérard Chimisanas, éducateur spécialisé,
arseaa,
cmp La Faourette,
bp 1351, 31106 Toulouse cedex 1.