2002
EMPAN
Tensions familiales
Violence donnée, reçue, retournée et détournée par ceux qui vivent l’inceste dans une famille
Anne Lesage
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Jean-Michel Gatineaux
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Anne-Marie Barousse
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En 1995, si des mesures de protection très rapides de l’enfant permettaient de le soustraire à l’abus sexuel dont il était l’objet, si une prise en charge psychosociale de la mère et des autres enfants avait cours dès la révélation, aucune prise en charge thérapeutique du père n’avait lieu. Ni dans l’attente du procès, au moment où il demeurait au foyer après sa mise en examen (sa fille ayant été confiée au foyer de l’Enfance), ni pendant son incarcération, ni à son retour au foyer, où le risque de récidive restait encore présent.
À la demande de la dass et du conseil général des Landes, préoccupés par une augmentation significative du nombre de mises en examen et de jugements amenant des peines plus longues, et, parallèlement, par une absence totale de possibilités de proposer des soins aux pères abuseurs, un groupe de travail pluridisciplinaire s’est constitué. Il s’est interrogé d’abord sur la place qu’occupent ces pères et celle de la femme qui vit à leur côté au foyer, sur leur capacité à demander, ou tout au moins à accepter, une aide et sur les conditions et le moment de sa mise en œuvre, qui tiennent compte de l’éloignement bref ou long du père et de son retour.
Le désir violent de possession de leur enfant est longtemps voilé dans leur parole sous l’attachement, le projet d’initiation ou le sentiment d’exercer, par leurs actes incestueux, un rôle éducatif banal et privé. Dans leur incapacité à dépasser le sentiment d’inexistence et de vide qui les submerge lorsque advient la puberté de leurs enfants, ces couples – par ailleurs sans difficultés sexuelles notables – cherchent une figurabilité, sans y parvenir, à l’expérience d’humiliation, de rage et de débordement qu’ils ont vécue autrefois, eux aussi, de la part d’adultes. Expériences de maltraitances physiques, psychiques et/ou sexuelles qui les ont amenés à se choisir et à idéaliser, un temps, la vie familiale. Dans l’exploration du corps de leur enfant et la confusion qui s’ensuit pour eux et à leur égard, ils cherchent une issue à l’angoisse de castration et à l’angoisse de mort restée en eux de leur propre traumatisme.
Ces parents marquent au début leur étonnement que ce qui était caché ait été révélé et leur colère que ce qui leur paraît privé soit de l’ordre de la loi. Ces comportements leur paraissent peu sexuels et leur état de parents leur confère – pensent-ils – tout pouvoir sur le corps de ceux dont ils sont les géniteurs.
Chez l’adolescent qui a vécu un inceste, les souffrances sont restées longtemps cachées jusqu’à ce qu’elles deviennent insupportables, trouvent un écho chez un pair ou un proche, ou soient découvertes par un étranger. Il a existé une collusion consciente ou inconsciente pour éviter aux frères et sœurs ou aux parents de subir des dommages plus grands encore : ces jeunes voient souvent clairement que l’équilibre très précaire du groupe familial repose sur leur silence. Comment répondre et avec quels outils ? Il nous a semblé que chaque fois qu’une thérapie familiale était acceptée et possible, ce mode de traitement prenait davantage en compte les blessures de la filiation, les agis « comme mode de régulation psychique » (Balier et Baron-Laforêt, 1998) et « l’altération même du processus de fondation des liens » (Ciavaldini et Balier, 2000).
Lorsque cela n’a pas été possible, des consultations thérapeutiques nous ont permis de rassembler les membres d’une même famille dans des moments de crise, même s’ils avaient chacun à leur tour été déjà l’objet d’attentions et de soins de la part des services de l’ase. Écouter, regarder et parler le vécu auquel sont confrontés tous les membres de la famille, contenir à l’aide de plusieurs thérapeutes les risques d’effraction et de débordement, porter des angoisses sévères de séparation, d’abandon, voire des angoisses agoniques, repérer les tentatives de nier, de minimiser ou celles de dépasser ou de surmonter les souffrances, de saisir le transfert haineux ambivalent ou paradoxal, permettre aux enfants indirectement concernés d’être entendus, aux adolescents dont la thérapie individuelle est difficile de mettre en place ou de reprendre un processus de subjectivation mis à mal à la fois par la puberté et l’inceste, c’est possible grâce au travail des thérapeutes sur l’inter contre-transfert et un travail en commun après les séances.
Les trois registres de fonctionnement des pères incestueux (B. Savin, 2000) permettent de prévoir si le groupe pourra travailler ensemble durablement ou non.
Les pères autoritaires exigent la soumission de leur femme et d’un ou plusieurs enfants.
Ces pères nient les faits et continuent à le faire pendant et après le procès. Le travail thérapeutique est alors impossible ou long et compliqué.
Le père de Christine a toujours nié l’abus sexuel pour lequel il vient de terminer une longue incarcération. Il vient nous rencontrer car il refuse le retour à la maison de Christine (16 ans), ce qui va à l’encontre du désir de sa fille et du foyer.
– Le père : Vous faites partie du corps médical ? Pas boucher, bien sûr ! C’est trop de souffrance, on a revécu ce qui s’était passé, on va recommencer ici. (À sa fille) Tu vas répondre ? Pourquoi as-tu déclenché tout cela ?
– La mère : As-tu pensé à ce que j’ai enduré en tant que mère ? D’ailleurs, ce n’est rien à côté de la souffrance de ton père.
– Le père : Privé de liberté, pourquoi ? Puisque je suis sorti.
– Christine à sa mère : Et ma souffrance à moi ?
Elle agrippe sa mère à l’épaule, reproduisant la tentative de sa mère de l’étrangler alors qu’une erreur l’avait amenée en visite à l’hôpital à la place de sa sœur.
Sa mère s’était en effet effondrée dans un épisode dépressif lors du départ de son mari. Elle l’avait alors rejeté, pensant au divorce. Elle dira lors de la rencontre : « Mon mari passe avant mes enfants. »
– Le thérapeute : Vous cherchez une solution pour vous expliquer mais vous êtes toujours aussi malheureuses et vous ne pouvez pas écouter.
– La mère : Je ne supporte pas que tu parles fort !
– Le père : C’est elle qui a ces idées dans la tête, qui me provoque, elle provoque d’ailleurs tout le monde. Les experts ne s’y sont pas trompés : il faudra qu’ils s’expliquent sur leur désaccord. La justice, les psys, les éducateurs, tous les mêmes ! Que va devenir ma fille avec tous ses mensonges ? Oui, c’est une manipulatrice, la directrice du foyer s’en rend compte.
– Le thérapeute : Vous vous faites du souci pour elle. Vous voulez l’aider ? C’est pour cela que vous êtes venus ?
– Le père : On reviendra peut-être.
Christine, hors d’elle, en larmes, quitte le bureau. Deux d’entre nous la suivent dans la rue. Elle se cache derrière une voiture et nous lui parlons. C’est l’heure, nous lui disons la date de la prochaine rencontre. Elle remontera dans le bureau quelques instants après pour dire son désir de revenir lors d’une prochaine séance. Ses parents demanderont à être reçus seuls.
– Le père : Si je la revois, je la tue, alors je ne reviendrai plus, je vais me défoncer dans le travail.
Ils écriront : « Nous attendrons, il faut que Christine continue avant que nous venions nous greffer à nouveau. »
Christine a continué seule. Jusqu’à son orientation au bac, elle a peu à peu fait le deuil de ses parents idéaux, s’est remise à travailler, a investi des réalisations artistiques avec sa famille d’accueil. Ses mouvements dépressifs sont devenus rares, les passages à l’acte ont peu à peu cessé, mais la famille d’accueil a divorcé !
Le père de Simone, ouvrier dans une grande entreprise agricole, semble au premier abord un homme autoritaire et rigide, mais il parle très rapidement du sentiment de honte que lui a procuré sa mise en examen. Il sent confusément encore que ses actes ont eu des conséquences fâcheuses pour sa fille (17 ans), voudrait comprendre et accepte une thérapie pour remettre sa famille en état.
M. D., encore sous le coup de son inculpation, de la perquisition, des chuchotements des gens du village, du facteur qui colporte l’article du journal, reste silencieux, encore sous la parole de son père qui a pris sa défense et a dit : « Je ne veux plus voir ta femme et ta fille. »
Mme D. : L’assistante sociale nous a reproché d’être trop près de nos enfants, de ne pas les laisser vivre mais nous, on avait besoin de voir le corps de notre fille, de voir comment c’est, le corps d’un enfant qui fait une puberté normale. Quand notre fils aîné est né, le médecin est venu nous dire : « Celui-là, il vaut mieux vous en séparer, il est mongolien. Faites-en un autre. » Jérémie, je m’en suis beaucoup occupée, j’ai du mal à le confier aux éducateurs. Quand il revient, il y a toujours quelque chose qui ne va pas. Comme l’un d’entre vous le sait, dans ma famille, on va souvent à l’hôpital psychiatrique, on est si nombreux que ma mère n’a pas pu s’occuper de nous. Chez mon mari, mon beau-père est un tyran, j’admire ma belle-mère : c’est une sainte, mais avec tous ses enfants (dix dans chacune des deux familles) ! Il faut bien toucher les enfants pour les soigner, le corps de mes enfants et le mien, c’est pareil puisque nous sommes les parents.
Mme D. a du mal à parler des faits : déshabillage, explorations, corps à corps, elle reconnaît avoir, comme son mari, obligé sa fille à ces gestes, mais minimise : « On la forçait, mais elle se laissait faire. »
Les parents ne pourront parler et prendre conscience de la gravité de leurs actes qu’après leur condamnation, tous deux à une année de prison ferme, et à l’accent mis au procès sur l’existence de cassettes pornographiques au foyer.
La vente de la maison, dont les mensualités ne pourront plus être payées, la perte de l’emploi de M. D., qu’ils prévoient tous deux, seront le support d’un important travail sur la perte, l’abandon, le statut social et l’estime de soi. Ils imaginent même qu’ils ne reverront plus leur fille, qui est amenée en retard à la séance, qui suit le procès depuis le foyer et qui attend calmement avec son frère et sa sœur. En effet, les parents ont demandé à être reçus seuls et espèrent notre aide pour annoncer à leurs enfants la peine qui les attend, alors que tous sont au courant, y compris Jérémie, dont les dessins et les interventions ont permis très souvent aux parents de relancer le discours.
Mme D. : Quitter mes enfants, je ne le supporterai pas. En prison je me… (suiciderai ?)
Aucun reproche à l’égard de leur fille, une grande inquiétude : pourra-t-elle continuer à les aimer après ce qu’a dit le juge au père en sa présence ?
Simone est triste et le dit à ses parents. Sa sœur, toujours beaucoup plus à distance, essaye de rassurer sa mère : Ta sœur m’accueillera chez elle.
Elle a perçu avec justesse le rapprochement affectueux que chacun a pu inaugurer par rapport à leur fratrie et à leurs parents. Leur fille sera invitée avec eux à une réunion chez les beaux-parents.
Jérémie proteste, se séparer est inimaginable. Le père se mobilise et son avocat obtient en appel le sursis et une injonction thérapeutique.
Les parents, qui n’ont jamais manqué une séance, continuent pendant quatre ans à nous rencontrer avec leurs enfants, et Mme D. réclamera toujours le certificat pour l’ap.
Simone a passé le bac, s’est mise quelque temps en ménage avec un handicapé physique, puis tous deux y renoncent. Ayant trouvé la capacité de diminuer ses exigences à l’égard de sa mère et engagé une relation moins rugueuse avec son père, elle estime que son travail sur elle-même est terminé et quitte le groupe deux ans avant la fin.
Les pères fusionnels, pères nostalgiques, à tonalité dépressive et abandonnique.
Il y a chez eux une sexualisation progressive de l’ensemble des liens corporels. Ils vont peu à peu reconnaître les torts engendrés par la confusion tendresse-sexualité.
Nous rencontrons M. C. avec sa femme quand, après une période de libération conditionnelle, il va revenir au foyer et y retrouver Laure, sa belle-fille, Caroline sa jumelle et Natacha, les deux filles d’un premier mariage de sa femme, et Denis, leur fils, encore en maternelle. Il a été condamné à deux ans de prison pour abus sexuels sur Laure (13 ans au moment des faits) mais a bénéficié d’une remise de peine. Laure a été battue et maltraitée par son propre père qui avait, avec sa mère, une réputation d’alcoolique.
Après sept ans de mariage, Mme G. divorce car son mari, qui a été opéré d’une tumeur cérébrale et ne prend pas ses anti-épileptiques, est violent. Il est recueilli par son propre père, en région parisienne, tant qu’il recevra une pension Cotorep. Celle-ci n’étant pas renouvelée par sa négligence, son père l’abandonne dans la rue, où il se clochardise. Il mourra sur la voie publique au moment de la révélation de l’inceste. Sa femme l’apprendra indirectement par sa sœur jumelle, avec qui elle est en très mauvais termes et par ses beaux-parents, qui la rendent responsable de cet abandon. Laure l’apprendra par la directrice du foyer et vivra ce moment comme très traumatique.
Quand nous les rencontrons, M. C. est très replié et a besoin d’être sollicité. Il dira qu’il a demandé pardon à Laure et à sa famille lors du procès et qu’il ne recommencera pas ; il évoque le « chauffoir » où, avec des pères condamnés pour des problèmes sexuels, il s’est trouvé dans un cadre exigu et dans une proximité pénible. Dans la seconde prison, il a été au jardin et a trouvé les liens humains plus convenables. Il a pu réfléchir.
Il s’est mis en ménage avec sa femme peu de temps après son divorce. Il était un ami de M. G. et le retrouvait au bar où travaillait Mme G. Il n’avait jamais été marié et rencontrait des prostituées, car il se dit timide. Abandonné à la naissance, il a été confié à un orphelinat jusqu’à 6 ans puis placé dans une famille qui accueillait plusieurs enfants ; là, il a connu le travail de la terre et les coups. Il parle de l’humiliation que le vestiaire de la dass a représenté pour lui, marquant la différence avec les autres enfants. Il se souvient d’un seul éducateur qui a vraiment pu l’aider et d’une dame âgée, amie également de sa femme, très maternelle avec eux. Le transfert est établi avec nous : il demande de l’aide pour les filles, et surtout pour David, dont la grande instabilité empêche les premières acquisitions scolaires, ce qui le ramène à sa propre scolarité. En classe jusqu’à 16 ans, il n’a pas eu son cap de maçonnerie et est passé d’un patron à l’autre. Il en a trouvé un pour sa sortie de prison et fera de grands efforts pour se rendre utile à l’entreprise, jusqu’à la limite de ses forces puiqu’il devra être opéré du genou. Il bricole dans son atelier et sa femme ne s’est pas inquiétée de ce que Laure puisse y rester longuement avec lui, étant elle-même toujours sur les talons de son père, sa mère ne pensant qu’à dépoussiérer la maison.
Madame est une femme robuste et dynamique. Depuis le procès, qui a amené une catastrophe financière, elle travaille de nuit à la chaîne dans des usines d’abattage de volaille et milite pour éviter la fermeture et maintenir l’emploi. Le travail avec des femmes de sa condition la rassure.
Quand nous les rencontrerons avec les enfants, Laure est revenue au foyer de l’Enfance, car elle ne supporte pas l’autorité de son beau-père, ni celle du collège. Le foyer lui propose l’hôpital de jour, mais elle n’y restera pas. À partir d’une hospitalisation pour une tentative de suicide, elle y retournera et y rencontrera l’un de nous. Puis elle rejoindra le collège et la maison. Elle viendra très régulièrement s’impliquer dans le travail de la thérapie familiale, boudeuse, agressive ou active dans le processus.
Dès la révélation de l’abus, l’adolescent va être submergé par la culpabilité, la peur de la séparation et ses conséquences pour d’autres que lui, et par des sentiments contradictoires qui « le rendent fou ». La violence se retourne contre lui-même : refus ou passivité scolaire, fugues, passages à l’acte divers, usage d’alcool et de drogues, errance sexuelle ou tentatives de suicide se succèdent. L’agressivité est parlée et agit contre la famille qui les accueille, les intervenants du service social ou de la justice, ou les thérapeutes.
C’est une famille sans projet à long terme où règne une promiscuité importante, des conditions socio-économiques défavorables et des repères générationnels non fiables.
Lors de son entrée à l’Institut médico-éducatif, il a été prévu qu’Yves (12 ans) pourrait aller en fin de semaine chez sa mère retrouver ses frères et sœurs, eux aussi confiés à une famille d’accueil. Sa mère le reçoit très irrégulièrement, prétextant son manque d’argent (alors que l’ase l’a prévu) pour le laisser dans la famille d’accueil de sa fratrie. Lorsqu’elle le reçoit, elle accumule nourriture et petits objets, le couve et l’installe dans son lit le soir où il remplace sa sœur Suzanne (16 ans), qui a demandé à revenir chez elle dans la semaine. Yves parle à ses éducateurs de son sentiment qu’il y a là un interdit mais dit qu’il ne sait pas résister aux désirs de sa mère.
Le couple P. a fait l’objet d’une enquête, il y a de longues années, pour suspicion de maltraitance des deux derniers enfants.
M. P. ayant quitté son pays au sud de la France paraît alors assurer une certaine sécurité à ses enfants : Louise (9 ans), Suzanne (8 ans), Damien (4 ans) et Yves (3 ans). Sa femme, assez mal insérée car elle vient du Nord de la France, était alors par périodes très dépressive, imprévisible et persécutée.
M. P., cuisinier, devient, grâce à son travail, enseignant dans un lep. Il quitte sa femme, découvrant son homosexualité latente.
Sa femme devient incapable d’assumer seule les enfants, qui sont placés, et passera son temps à supplier l’ase de lui rendre ses enfants. Après une décompensation psychotique, elle révèle qu’elle aurait eu une relation incestueuse avec son père et, plus rarement, avec son frère, jusqu’au moment où son père est mis en examen pour le meurtre de son fils. Mme P. s’accuse pour disculper son père. Il y aura un non-lieu, le fils étant un malade mental violent.
Nous rencontrons Yves et sa mère.
Mme P. ne comprend pas pourquoi ses enfants ne reviennent pas au foyer, nous lui proposons de la rencontrer avec eux.
Louise (18 ans) est en terminale ; bonne élève, elle veut faire des études de droit. Elle est allée, à sa majorité, voir un avocat pour s’informer de sa possibilité de porter plainte contre son père pour abus sexuel lorsqu’elle était préadolescente, mais elle n’arrive pas à porter plainte. Elle vient essentiellement pour reprocher à sa mère la manière étouffante et aliénante dont elle s’occupe de son petit frère, et la tient pour responsable de la passivité de sa sœur en grave échec scolaire.
Suzanne colle au discours de sa mère, à sa persécution, apparaît confuse et incohérente.
Damien est un adolescent vif et déterminé. Il se dit décidé à se tenir à l’écart de sa mère et désireux de faire une scolarité convenable et de regarder l’avenir. Il redit à sa mère qu’il n’ira plus à la maison car, malgré tout ce qui lui est dit, elle considère Yves comme un bébé et l’empêche de grandir.
Louise revient sur le « secret de famille » révélé il y a peu de temps par sa mère aux services sociaux. Tous les enfants sont troublés que l’assassinat de leur oncle soit resté sans sanction de la justice, cela en réponse au projet délirant de leur mère – qui réapparaît par périodes – de faire justice elle-même et de tuer son père.
Lors des consultations, chacun des enfants a pu parler des brèves occasions qu’ils ont de rencontrer leur père, assez peu préoccupé d’eux, semble-t-il, et peu désireux de leur accorder davantage d’intérêt.
Nous nous trouvons ici dans des situations extrêmes mais pas rares, nous savons qu’inceste et meurtre ne sont pas si éloignés (Balier, 1998).
La violence est parfois détournée : les capacités de ces jeunes restent convenables
Il existe parfois un investissement massif d’un projet de réussite scolaire ou professionnelle, une mise à distance par l’intellectualisation de tout ce qui pourrait être un ressenti émotionnel, une mise à distance des conditions de vie précaires de la famille ou à l’occasion d’une rencontre amoureuse plus ou moins précipitée pour se démarquer des parents. Ce projet de réussite sociale est parfois brillamment réussi.
Le traumatisme reste alors enkysté à l’intérieur du psychisme jusqu’à ce qu’un événement amène le jeune devenu adulte à révéler l’agression dont il a été l’objet, lorsque son agresseur met d’autres personnes en danger ou lorsqu’un procès engagé par d’autres risque de rester sans suites.
Isabelle a 25 ans. Elle vit aux États-Unis depuis quelques années après avoir obtenu le diplôme d’ingénieur d’une grande école française. Elle va sauter dans le premier avion venu, après de multiples coups de téléphone de sa famille qui déverse étonnement et colère face à la récente révélation d’un abus sexuel commis par son grand-père sur une jeune cousine. La famille hésite en raison du scandale à venir. Elle va alors dévoiler l’abus sexuel dont elle a été la victime de la part du grand-père, de 7 ans à la puberté.
L’investissement massif de la vie intellectuelle et sociale, la décision de s’éloigner géographiquement ont maintenu ce passé à l’écart. Mais la fragilité resurgit lorsqu’elle annonce qu’elle va porter plainte pour l’abus sexuel dont sa cousine a été victime et témoigner à propos de l’abus qui la concerne. Le grand-père est condamné à quinze ans de prison et se suicide.
Elle reçoit alors de vifs reproches de la famille car la fête prévue pour un anniversaire de mariage des parents doit être annulée.
En conclusion, il apparaît que les quelques critères que nous nous étions donnés ne rendent pas compte de la complexité des cas rencontrés. Cela nous encourage à poursuivre notre recherche théorique et à élaborer davantage le type de soins que nous avons choisi, qui est pour nous un travail d’inspiration psychanalytique.
Notre groupe de travail est d’abord pluridisciplinaire : sous la direction d’un médecin des hôpitaux psychiatriques, d’un psychiatre d’enfants et d’adolescents et d’une psychologue clinicienne de l’ase, nous partageons avec des magistrats, des éducateurs de justice, des éducateurs en institutions, des équipes aemo, des visiteurs de prisons et des personnels de l’application des peines, des échanges qui ont été enrichis par la formation et le vécu très différent des participants.
D’autre part, les thérapeutes eux-mêmes, en dehors du retour sur la séance qui vient d’avoir lieu, trouvent d’une grande utilité les échanges et la participation à des groupes de réflexion avec des collègues spécialisés dans la prise en charge des familles à comportements violents.
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Anzieu, D. 1984. « L’interdit du toucher », dans « La chose sexuelle », Nouvelle Revue de psychanalyse, n° 29, Paris, Gallimard, nrf.
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Balier, C. ; Baron-Laforêt, S. 1998. L’évolution psychiatrique, n° 63.
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Balier, C. 1988. Psychanalyse des comportements violents, Paris, puf.
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Ciavaldini, A. ; Balier, C. 2000. Agressions sexuelles : pathologie, suivis thérapeutiques et cadre judiciaire.
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Haesevoets, Y. H. L. 1997. L’enfant victime d’inceste, Bruxelles, Ovalis, De Boeck Université.
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Savin, B. 2000. « Sujets auteurs d’inceste », dans A. Ciavaldini et C. Balier, Agressions sexuelles : pathologie, suivis thérapeutiques et cadre judiciaire, Paris, Masson.
[*]
Anne Lesage, médecin psychiatre « Hounïous », Saint-Pandelon, 40180 Dax.
[**]
Jean-Michel Gatineaux, médecin-chef des hôpitaux psychiatriques à la retraite.
[***]
Anne-Marie Barousse, psychologue clinicienne à l’
ase.