Empan
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I.S.B.N.2749200571
158 pages

p. 42 à 45
doi: en cours

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Tensions familiales

no47 2002/3

2002 EMPAN Tensions familiales

Du lien au réseau, de l’enfant à sa famille

Sylvie Cau  [*] Élisabeth George  [**] Catherine Dedieu  [***]
Le groupe de travail « Avec ou sans famille » a été constitué en juin 1999 suite aux journées de rencontres du Programme régional de santé sur le thème : « Améliorer la santé mentale des adolescents ». Il réunit divers professionnels s’interrogeant sur leurs pratiques autour des familles. Des rencontres mensuelles ont été instaurées et ont permis de dégager certains thèmes de réflexion. Beaucoup de points ont fait l’objet de discussion, tels l’autorité parentale, l’enfant-roi, le placement, la séparation…
Nous avons convenu d’axer notre écrit sur la notion du lien, qui semble être un vecteur dans le contenu de nos rencontres, et d’aborder, en parallèle, la question du travail en réseau. Notre pratique professionnelle, quelle que soit notre appartenance catégorielle, nous renvoie essentiellement à un type de questionnement : qu’est-ce que faire du lien et comment faire le lien entre tous : enfant, famille, intervenants divers, lieux d’accueil ou institutions, famille d’accueil… ? Dans tout cet énoncé, l’enfant est au cœur du système de la prise en charge. Que va vouloir dire alors « lier » notre travail pour améliorer la santé psychique de cet enfant et, au-delà, le fonctionnement familial ? La question « qu’est-ce que faire du lien » reste prédominante, et dans le contenu du discours de chacun, et dans le contenu de la prise en charge de l’enfant et de sa famille.
La notion du lien transparaît dans le mot « famille » du fait de la présence d’au moins deux générations de « personnes apparentées vivant sous le même toit » : le père, la mère, le(s) enfant(s). Il provient du latin famulus, familial, qui signifie « serviteur ». Nous saisissons la notion de partage, la disponibilité éventuelle pour l’autre, de l’autre, etc., laissant présupposer une dimension de dépendance.
Sommes-nous confrontés en parallèle à l’ambiguïté du terme « lien », au point d’y trouver de la paradoxalité puisqu’il renvoie dans sa signification à des concepts d’attache, de nœud, d’affinité et de servitude ?
Faire du lien semble nécessaire dans la famille et autour de la famille pour le « bien-être [1] » de l’enfant, mais pas à n’importe quel prix. C’est peut-être avant tout poser un cadre, un dispositif de prise en charge, voire de soins. C’est aussi connaître l’enfant, son entourage, connaître les différents intervenants et se reconnaître en tant que tel dans les places et les rôles occupés par chacun et travailler ensemble. C’est ne pas perdre de vue ce qu’il en est pour l’enfant et ce que nous appellerons son bien-être.
Ce bien-être s’inscrit dans son développement psychologique et passe par l’élaboration du mouvement séparation-individuation. Ce mouvement est, comme le rappelle P. Jeammet, « la condition de l’autonomie et de l’identité du sujet, mais à condition que la qualité des intériorisations fasse qu’elle ne soit pas ressentie comme séparation ».
Le concept de séparation s’étaye sur la notion du lien et non sur celui de la perte. Pour « grandir », le travail de deuil reste incontournable. Le lien, pour autant, ne doit pas être menacé parce qu’il va permettre une séparation réussie, c’est-à-dire sans angoisse. Il favorise la construction du Moi et le fondement d’assises narcissiques. Par ailleurs, il ne peut pas ne pas être fait référence au lien d’attachement et à la relation de désir. Ces concepts soulignent le paradoxe et l’ambivalence des sentiments : l’opposition possible entre l’attrait pour l’objet et la menace que celui-ci fait peser sur l’équilibre narcissique. Comme l’écrit P. Jeammet, « on est toujours pris dans cette dialectique entre besoin fusionnel, un désir d’être semblable et, en même temps, la nécessité de se différencier ».
Il apparaît de ce fait que le processus de différenciation fonde la construction identitaire, renforcée pour cela par une intériorisation tolérable de la séparation et étayée par des mouvements identificatoires.
Insuffisante, l’organisation interne du sujet apparaît fragilisée. Elle devient alors plus vulnérable aux variations de l’environnement. À l’appui de ces hypothèses, notre travail de lien auprès des familles, biologiques ou d’accueil, n’est pas sans souffrance, comme peut l’évoquer d’ailleurs l’étymologie de ces mots. Ce travail laisse effectivement des traces à chacune des parties et nous bascule dans notre intime ou dans nos propres identifications ou contre-identifications. Notre cadre de travail et la proposition de prise en charge s’appuient sur notre diversité. Il s’agit d’aider chacun à s’y retrouver, de construire son identité, de poser son statut et son rôle, parents, soignants, familles, familles d’accueil, de faire des liens pour nous et entre nous.
Comme nous avons pu le préciser, notre cadre de travail nous renvoie à la diversité de nos références théoriques et à notre diversité professionnelle, permettant de prendre en compte la globalité de la personne. Il apparaît nécessaire de mettre en synergie les connaissances, les savoirs de chacun et de les lier dans le cadre d’un réseau de soins, d’où l’importance de la question « comment faire du lien », et de constituer ce travail en réseau.
Si nous reprenons la définition de Dedieu-Hénard, président de la Coordination nationale de réseaux, « le réseau est la réponse donnée par un groupe professionnel à un ou à des problèmes de santé prenant en compte d’une part les besoins des individus et d’autre part les possibilités de la communauté : les réseaux s’inscrivent donc dans une démarche de santé publique qui associe les problématiques médicales, psychologiques, sociales et éthiques ».
Ce qui apparaît important, alors, pour les membres du réseau, c’est de recréer des formes nouvelles de logique professionnelle et de mécanismes relationnels qui viennent compléter ceux habituellement retrouvés dans les structures de soins.
Ce qui peut être mis en avant dans la logique du réseau, c’est la volonté de travailler en commun, venant pointer de ce fait la place du partenariat.
Le partenariat se fonde sur un respect et une connaissance mutuelle des contributions et des partis impliqués dans un rapport d’interdépendance. De plus, le partenariat laisse la place à des espaces de négociation où les parties pourront définir leur projet commun. La réussite du partenariat dépend davantage des facteurs humains que des facteurs institutionnels.
Nous pouvons dégager dans :
  • les facteurs institutionnels : une évaluation objective des besoins ; un enrichissement dans l’environnement social ; des objectifs clairement définis ; une reconnaissance mutuelle des rôles ; un protocole précisant les responsabilités et les conditions de financement ;
  • les facteurs humains : la participation des acteurs ; la promotion des droits ; la qualité et l’efficacité des services ; le respect absolu des utilisateurs.
À partir de là, nous pouvons peut-être tenter une définition. Le partenariat serait une mise en commun de ressources entre des institutions ou des personnes relevant d’institutions qui reconnaissent la nécessité de faire appel aux ressources des autres pour aborder des problèmes identifiés nécessitant une réponse collective.
Pour illustrer la fonction de réseau et du lien, nous aborderons la situation de Fabien.
C’est un adolescent de 14 ans, pris en charge dans un institut de rééducation après plusieurs exclusions de différents collèges, suite à des problèmes de comportement. Le projet défini par l’institution s’inscrit dans l’intégration au collège en classe de quatrième, le soutien scolaire, le soutien psychologique et un placement familial.
Au fil du temps, compte tenu de la complexité de la situation familiale et de son fonctionnement, et du processus psychologique de Fabien, l’équipe de l’ir exprime son souci d’élargir la prise en charge et la réflexion concernant Fabien vers d’autres intervenants et structures.
À son arrivée à l’ir, Fabien s’inscrit dans la demande d’entretiens auprès de la psychiatre de l’établissement, pointant sa souffrance face à sa problématique avec les autres adolescents ainsi qu’avec sa famille d’origine. Il est capable de verbaliser ses problèmes et les causes de sa souffrance. Pourtant, la recrudescence des passages à l’acte a, au fur et à mesure, amoindri son investissement dans le travail psychologique. Un côté pervers et manipulateur semble pointer peu à peu dans son fonctionnement. Fabien ne supporte pas les contraintes, la loi. Il essaie toujours de détruire le cadre donné, le père n’ayant pu, par ailleurs, exercer sa fonction paternelle. En parallèle, comment amener la mère à accepter la perte de l’image de la mère idéale, l’importance de la place du père pour combler son enfant ?
Cela nous renvoie à la problématique du lien parental, du lien à la mère.
La séparation psychologique semble impossible pour Fabien, y compris avec le soutien psychologique mis en place, la décision du placement familial, les suggestions d’aide et de soutien proposés aux parents. Ces derniers restent « dans le savoir de ce qui est bon pour leur enfant ».
En reprenant l’histoire de Fabien, il est souligné une période difficile pour la mère dans le temps de la grossesse et de la naissance de son enfant. « Il risque de ne pas être normal », lui aurait-on dit, ce qui pourrait justifier son attitude surprotectrice : « Cet enfant va avoir besoin d’elle et il n’y a qu’elle qui pourra le comprendre. » L’enfant va grandir dans le désir de la mère. Quelques années plus tard, la naissance de sa sœur ne semble pas poser de problèmes.
Fabien a 9 ans lorsque sa mère apprend qu’elle est atteinte d’une maladie évolutive grave. Elle culpabilise de ne pas pouvoir accorder autant de temps et de disponibilité pour les activités de ses enfants. Fabien supporte mal la maladie de sa mère et projette une attitude soit agressive soit possessive qui laisse place à des connotations d’ordre sexuel. Ses comportements déviants ont tendance à s’accroître, la vie en groupe et à l’école apparaît de plus en plus perturbée. La mère relève, à tort et très souvent, des persécutions émanant des autres : l’incompréhension des professeurs à l’égard de son fils, etc. Fabien, lui, se trouve conforté dans son attitude. Sa mère seule le comprend. Il n’intègre pas un processus d’individuation et vit dans l’emprise maternelle. Il est dans la toute-puissance familiale, il semble difficile, pour lui, de s’en départir, y compris dans les autres lieux de vie.
Par ailleurs, la famille avoue son incompréhension face aux attitudes déviantes de Fabien. Elle peut demander de l’aide mais elle n’entend pas nos conseils et dénonce notre incapacité à « changer » le comportement de Fabien. Elle nous renvoie systématiquement dans un sentiment de culpabilité, remet en question nos projets et nos actions. Pour l’instant, les parents ne semblent pas adhérer à notre projet.
L’important reste de ne pas dévaloriser l’image parentale, de prendre en compte la temporalité des choses, de laisser le temps aux individus de cheminer. Dans un souci d’améliorer la prise en charge de Fabien et de ne pas rester dans une triangulation ir-famille-Fabien, nous avons mis en place un réseau d’intervenants :
  • l’ir ;
  • le collège ;
  • le maître de stage ;
  • la famille d’accueil ;
  • les gendarmes, la justice ;
  • le service de psychiatrie pour adolescents.
Ce dispositif offre aux différents intervenants la possibilité de tenir sur un plus long terme, en permettant de contenir les éventuelles manipulations, et de Fabien, et des parents, sur l’un ou l’autre des intervenants. De ce fait, chaque partenaire peut proposer ses compétences professionnelles et les mettre en adéquation, en réseau.
Faire du lien et proposer du lien dans le soin global d’un sujet invitent chaque professionnel à se rencontrer. Même si le terme « lien » peut, par certains aspects, pointer de l’ambiguïté parce qu’il renvoie au risque de maintenir dans une étroite dépendance les uns par rapport aux autres, de fixer la situation dans sa problématique et, éventuellement, de morceler les compétences, ce concept reste à considérer. C’est en évitant cette ambiguïté, en proposant la diversité, en se mettant ensemble au travail que nous pouvons avancer pour le bien-être de l’enfant. Cette diversité aide également chacun à mettre de la distance dans ses propos vécus, à établir une cohérence dans la prise en charge, à travailler sur nos représentations : qui est qui ? Qui fait quoi ? Pour qui ? Avec quel objectif, et quel en est le sens ? Ces éléments paraissent aller de soi. Ils inscrivent une base de données dans le travail et permettent d’élaborer un dispositif de soins, pensé de manière unifiée. Apporter de la différence dans notre offre de soins, accepter parfois de perdre la maîtrise renvoient également le sujet, dans son propre travail relationnel, sur le « bon » ou le « mauvais » de l’autre, de sa famille en l’occurrence, pour avancer dans le processus d’individuation et d’autonomisation.
 
NOTES
 
[*]Sylvie Cau, psychologue clinicienne, centre hospitalier Ariège-Couserans.
[**]Élisabeth George, assistante sociale, centre hospitalier Ariège-Couserans.
[***]Catherine Dedieu, assistante sociale, ime Bardou à Eycheil.
[1]Comprendre ce terme plutôt dans la quête d’un état que dans une proposition de valeurs et de jugement.
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