2002
EMPAN
Corps familial, deuil et folie
Traversée
Nathalie Marty
[*]
« Mais pourquoi peindre si tout se consume ?
– Chacun apporte sa petite bûche au bûcher qui éclaire le monde. »
Pascal Quignard, Terrasse à Rome.
1995 : la maladie a surgi, brisant la glace de la distance entre ma famille et moi, brisant aussi les miroirs des idéaux… En effet, qu’est devenue l’enfant apparemment heureuse que j’étais ? Qui sont donc ces parents d’une « psychotique », parents aimants ? Il faut croire, comme l’a si bien décrit N. Sarraute, que derrière les choses surgissent encore d’autres choses, derrière les mots apparaît toujours un ton, oui, le sens émerge de détails.
La psychose brise, et des morceaux il semblerait que l’on puisse renaître, chacun. C’est cette traversée que je vais vous dire ici…
Il faut commencer à raconter. Juste le moment terrible où « la chose » est apparue. Première image : celle d’une étudiante qui au bout de sa réussite universitaire soudain s’effondre. Puis une clinique psychiatrique. Image aussi d’une mère et d’un père qui ont traversé la France pour entrer dans ce lieu chargé de souffrances. Souffrance encore devant leur fille qui ne les reconnaît pas, devant leur fille hagarde, devant leur fille, cette étrangère. Souffrance de ces parents qui s’interrogent, qui interrogent, à qui on dit des mots jamais entendus, comme « rêve éveillé »… Courage de ces parents qui envisagent de vivre à Paris, auprès de leur fille. Celle-ci au bout de deux mois retrouve un peu le contact, et c’est le moment où ils choisissent ensemble son déménagement à elle, pour venir à Toulouse, à une centaine de kilomètres d’eux. Cette étudiante avait rêvé parfois de réussir, et voilà que tout s’est consumé.
En un sursaut, elle décide d’être forte, alors ces médicaments qui lui coupent les ailes, elle les jette sans rien dire à personne. Elle part loin de Paris, ville devenue un pays infernal. Après tout, autant partir…
À Toulouse, ils trouvent ensemble un petit T2 pour elle et rencontrent une psychiatre-psychanalyste réputée, alors les parents soufflent enfin… Sauf qu’elle, si effrayée qu’elle est, sans protection chimique, elle subit les pensées les plus terrifiantes. C’est pourquoi, pendant un an, c’est l’horreur dans sa tête, elle ne parle plus, elle lutte, chaque seconde qui s’écoule, contre des persécuteurs non seulement cruels mais omniprésents. À commencer dans le visage de ses parents. Elle les voit comme des doubles ayant remplacé ses vrais parents, doubles démoniaques, et, soudain, elle voit la maison aux longs couteaux… Comme elle est d’un naturel pas colérique, face à l’horreur, aux intrusions, elle essaie simplement de se faire la plus invisible possible. Sa stratégie : se faire oublier. Mais sans cesse ça l’assaille… Donc, une nuit, après bien des nuits, dans cette maison familiale, elle hurle, un cri qu’elle-même entend sortir de son ventre et jaillir comme une éruption. Elle entend le submergement de ce cri, qui dit, et eux à côté se réveillant, la mère se précipitant : « Ma petite fille, ma petite fille », les bras tendus. Alors elle, elle injurie, elle accuse, voulant donner un sens à ce qui se dévide, elle accuse le père d’inceste, la mère, elle l’injurie… Une fois encore, le spécialiste est appelé d’urgence avec sa trousse de secours.
La mère, pendant cette année, sur tout son corps affiche des rougeurs, des démangeaisons – l’épiderme d’une mère face à son enfant, la peau quand les paroles manquent…
La psychiatre-psychanalyste réussit à convaincre d’apaiser la malade avec des neuroleptiques. Peut-être parce que cette psychanalyste lui a donné rendez-vous « jeudi » et que c’est un temps pour « je dis »… Et soudain, je me réveille de ce long cauchemar, j’atterris, je les retrouve mes parents, abîmés mais toujours aimants, et je me retrouve moi-même, rescapée d’une guerre, avec la joie et l’énergie que donne le sentiment d’une survie miraculeuse. L’analyse, là, peut commencer…
Portée par cette nouvelle force, je réussis alors l’écrit du capes de lettres modernes. Et surtout j’essaie de comprendre. Mes parents également. La honte surgit de ce qui a basculé. Et la culpabilité : qu’avons-nous pu faire pour en arriver là ?
Pour la première fois, le diagnostic est posé : psychose maniaco-dépressive, trois mots qui définissent, et mon travail forcené dans les librairies pour éplucher le sujet.
Pendant des heures, je reste assise sur ce petit banc en bois d’Ombres Blanches (une librairie toulousaine) à dévorer tous les livres du rayon psychiatrie-psychanalyse… J’accepte doucement ce statut de malade. Première accalmie !
Mois de mai, rechute. Hôpital Marchand, encore une fois les parents accourent. Ainsi que la sœur et le frère. La sœur, doucement, épile les jambes de la malade, son corps abîmé, et lui offre un parfum précieux, baume sur les plaies ouvertes de l’âme. Le frère, lui, a coupé les rosiers de son parc, assemblé un bouquet, il entre dans la chambre, ne trouve pas les mots, triste, effrayé, pose les fleurs parfumées, un geste d’amour dans une chambre écaillée…
Malade, je vais apprendre que la rechute me guette, six fois en trois ans, en tout sept hospitalisations. Et puis un jour arrêter le désastre, en mettant des mots : un choix. En effet, j’explore peu à peu cette maladie tout en déroulant le fil de la pelote de ma vie. Petit à petit je sens que je tiens les rênes, domptant la Bête. Mes parents reprennent espoir quand ils me voient aller à l’association d’usagers de la psychiatrie qu’est Bon Pied Bon Œil. À ce moment si particulier où la famille se sent désemparée, une association d’usagers peut donner un nouveau souffle à la personne malade, justement parce qu’elle l’accueille en tant que sujet. Elle va y rencontrer d’autres « usagers », dont certains ont traversé la maladie et trouvé le repos, ce qui est très dynamisant pour elle.
Ainsi, Bon Pied Bon Œil a été ce lieu où j’ai repris confiance pour finalement, après des mois, au contact des autres, soulever ce statut de malade qui avait été si difficile et si nécessaire de poser, et je me suis retrouvée tout simplement avec un handicap que je cerne, que je gère ou sublime. Bien sûr, il a fallu tout d’abord passer par une lourde dépression, comme un adieu aux sirènes, un renoncement à ce qui tentait de cimenter les fragments sans jamais y parvenir… La dépression finale est ce deuil de toutes les idées magiques, et c’est ainsi que je me suis retrouvée au chômage, ratée, toute ratée, ratatinée. Mais les autres, à Bon Pied Bon Œil, m’ont ranimée peu à peu, j’ai découvert la convivialité et une passion : l’animation d’ateliers d’écriture. J’ai saisi ce désir qui a surgi quand il ne restait plus rien et j’ai décidé d’en faire mon métier.
Il est des moments où l’on ne se trompe plus… Ma famille sourit de voir ma guérison accomplie, elle sait désormais laisser assez d’air pour que je puisse construire ma vie.
On se voit de temps en temps, heureux de se retrouver, et si j’aperçois avec du recul certaines de leurs facettes, je sais aujourd’hui ne plus coller à l’événement.
Un exemple ? Une conversation à table. Mon père parle, pose une question à ma mère. Elle ne répond pas. Silence. Je répète la question du père : soudain, là, elle entend, et répond. Juste l’histoire d’une parole inouïe, et d’une mère qui n’entend pas le père, juste des détails d’où le sens émerge…
Je vois cette famille qui a traversé la maladie : des êtres humains, issus d’une faille. Pas de pierres à jeter, plutôt reconstruire, car on est tous embarqués dans cette aventure. Reste le désir de prendre conscience… Libre à chacun ensuite d’accomplir son passage. Alors l’amour apparaît : ma mère cultive savamment le jardin, mon père offre des pommes parfumées et lit les livres que je lui donne, et moi, je joue à écrire. J’aime cette vie surprenante, comme j’aime la nouvelle vision des choses qu’apporte l’expérience psychiatrique.
Aimer, enfin, dans le repos.
[*]
Nathalie Marty, animatrice d’ateliers d’écriture, clinique Castelviel, 31180 Castelmaurou, membre de l’association Bon Pied Bon Œil.