Empan
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I.S.B.N.2749200571
158 pages

p. 54 à 58
doi: en cours

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Corps familial, deuil et folie

no47 2002/3

2002 EMPAN Corps familial, deuil et folie

Famille, mort, deuil...

Sylvie Cau  [*]
Il était une fois une famille de neuf enfants. Que dire de cette famille ? Une famille plutôt classique, une famille parmi tant d’autres. Il m’est difficile de parler d’elle, parce que tout simplement c’est la mienne. Parler de sa famille équivaut à parler de son histoire. Si j’ai accepté de parler d’elle, c’est pour introduire la notion de deuil dans la famille, de partager les épreuves qui ont jalonné mon histoire familiale. C’est d’une certaine façon vous faire part de mon antre affectif, d’autre part, essayer en tant que professionnelle de m’en dégager en m’appuyant sur quelques notions théoriques.
C’est une tâche bien délicate. Écrire peut permettre, comme il est souligné classiquement, de mettre des mots aux maux, voire des maux aux mots. Écrire son histoire tout en gardant une place de professionnelle ne me paraît pas si aisé maintenant que je suis devant la page blanche. Je me suis demandé si je devais parler d’elle de façon plus anonyme, comme d’un cas clinique, dirions-nous. Cette perspective me déstabilisait parce que ce n’est pas un cas clinique.
Il s’agit de comprendre comment les notions de mort, de deuil et de famille peuvent s’intriquer et s’élaborer, et ce à partir de mon expérience personnelle, qui recouvre la mort d’un parent, la mort de trois frères et sœurs, suite à des maladies ou des accidents.
L’énoncé, tel quel, peut paraître brutal. Il est délibérément dépouillé et vient pointer la répétition de la mort dans une même famille, les secousses émotionnelles multiples ressenties. Que dire du socle, si je peux dire, individuel et familial, que cette répétition peut et risque d’ébranler ? Juste le temps de cicatriser et de nouveau la « plaie de la perte » est rouverte. Faire face est notre issue.
La mort dans sa définition première est la cessation de la vie. Mort et vie sont intrinsèquement liées, certes. Nous pouvons rejoindre Michel de M’Uzan, qui insiste sur deux points : l’impossibilité de vivre pleinement, notion tout à la fois catégorique et imprécise, qui laisse deviner une problématique narcissique, la crainte de ne pas être à la hauteur des exigences de l’Idéal du Moi ; puis le point de vue éthique, selon lequel « la mort devrait être considérée comme une partie intégrante de la vie ».
Des interrogations traversent mes pensées. Sommes-nous dans un processus de vie parce que nous savons que nous allons mourir ? En quoi la mort de proches peut-elle influer sur notre parcours de vie, notre psyché ? Elle laisse des traces, elle vient bousculer notre émotionnel et renforcer ou fragiliser nos mécanismes de défense.
Paul Claude Racamier rappelle, dans l’éditorial qui introduit une conférence sur le thème « Deuils dans la famille », que « c’est entre les deux coordonnées fondamentales, le désir et le deuil, que s’inscrit toute vie de la psyché… Des processus de deuil, nous reconstituons les germes aux origines mêmes de la psyché »…
Par ailleurs, Freud nous dit : « La mort est l’issue nécessaire de toute vie, chacun d’entre nous… doit être prêt à payer cette dette… Nous avons essayé de la passer sous silence. » Il apparaît bien difficile de nous la représenter, pour nous, pour autrui. Pourtant, elle est à nos côtés, elle ne nous obsède pas, certes, dans notre conscience, mais, d’une certaine façon, elle guide les pas de la vie.
Comment gérer les angoisses de mort qui peuvent jalonner et faire irruption dans la psyché ? Lutter contre Thanatos est un vecteur du conflit interne et, par là, une source de vie. L’attachement à la vie met de côté, de fait, la mort. Sûrement, la mort inspire notre mouvement vers la vie, ne serait-ce que par le biais des phénomènes de répétition et d’agressivité ? « Personne, au fond, ne croit à sa propre mort ou, ce qui revient au même, dans l’inconscient, chacun de nous est persuadé de son immortalité », nous dit Freud.
Avons-nous peur de la mort ? Comment différencier la peur de l’angoisse ?
La peur nous renvoie à l’instinct de conservation, à une connaissance de ce qui peut se passer, à une certaine évaluation de la situation, d’un danger, mais à une non-maîtrise de notre réaction.
L’angoisse, elle, symbolise davantage l’immaîtrisable, la brutalité, l’inconnu.
La mort peut balancer entre ces deux états.
Pour reprendre la notion de dette évoquée par Freud, s’agirait-il d’associer la mort à un règlement non effectué, un paiement laissé en suspens ? Avons-nous ou laissons-nous des factures à régler ? Il en est sûrement de la question de la succession, et d’évoquer alors les notions d’héritage, de transmission, et d’introduire par là le concept de famille.
La famille, dans sa définition, est un ensemble de personnes liées par la filiation. L’étymologie et l’histoire de ce mot renvoie à « esclaves », « tous ceux qui vivent sous le même toit, maîtres et serviteurs »… En 1611, la famille désigne la succession des individus ayant une origine commune. Puis, en 1658, un ensemble de personnes qui présentent des caractères communs.
Si nous nous appuyons sur ce contenu, il est à souligner en filigrane des points tels que : être ensemble, la mise en commun, la servitude. À partir de ces éléments, la famille est un espace de vie et de liens, un temps de partages, d’émotions et de sentiments, quel que soit leur contenu, une dynamique interrelationnelle et d’interactions.
Quelles sont les éventuelles répercussions du deuil dans l’espace familial, espace qui réunit des êtres proches dans la filiation, et différents dans leur individualité ?
Le deuil signifie la perte, l’affliction, la douleur. Il peut renforcer les liens familiaux, faire que l’ensemble se rassemble autour de l’événement « mort » et fait face au vide, à l’absence. Il nous appartient d’imaginer, de combler ce vide par les « petits riens » de la vie qui vont nous rappeler l’être cher, qui ont fait et continuent de faire la vie de notre famille, avec eux, et puis, maintenant, sans eux. Les souvenirs s’étayent effectivement sur les temps partagés et puis, il y a les temps non partagés et ceux qui pourraient être encore partagés.
Parfois, il peut survenir plutôt la « désunion », le « délien ». Cela a à voir avec l’histoire de chacun. Nous retrouvons là le processus transgénérationnel, le contenu conscient et inconscient de l’héritage de l’histoire familiale et la manière dont les transmissions sont élaborées par les différents membres de la famille, la façon dont chacun se situe l’un par rapport à l’autre.
Comme le souligne Freud, « la perte de l’objet d’amour est une occasion privilégiée de faire valoir et apparaître l’ambivalence des relations d’amour ». Cette ambivalence peut prendre source dans notre conflit psychique interne, et soit engendrer une expansion du sentiment d’amour, soit développer un sentiment de haine qui se déplace sur un objet substitutif pour le rabaisser, le faire souffrir, dans ce qui s’est arrêté de fonctionner, de faire ensemble, et ce pour l’objet perdu, ou en miroir pour le nouvel objet investi, s’il y a lieu.
Winnicott, lui, articule l’essentiel du travail de deuil autour de la haine : « Lorsqu’il subit la perte de l’objet, l’individu introjecte l’objet et ce dernier est alors soumis à la haine à l’intérieur du moi. »
Nous pouvons faire référence également aux interrelations entre les autres membres de la famille, de ceux qui restent là, qui continuent leur processus de vie. Il ne peut pas ne pas être question du « pourquoi, moi, je reste en vie ? », « pourquoi lui et pas moi, ou pas un autre ? », de la prégnance d’un sentiment de culpabilité, d’injustice, d’une incompréhension dans ce qui se passe.
Nous pouvons ressentir de la colère. « La colère est l’expression naturelle de l’amour blessé et de l’agressivité renforcée par la perte », comme peut nous le dire Michel Hanus. La colère et la haine peuvent jaillir parce que la perte renvoie d’une certaine façon à quelque chose qui a à voir avec l’abandon : « Je lui en veux, puisqu’il me laisse », et, dans un temps parallèle, retourner contre soi, dans un mécanisme défensif régressif, ce sentiment d’avoir pu, ne serait-ce qu’un laps de temps, ressentir de la colère, voire de la haine.
Il reste important de dépasser le vécu de ces sentiments négatifs et de retrouver l’image positive de l’être disparu. Freud souligne cette dimension. Pour lui, perdre l’objet aimé va procéder à sa découverte, à sa connaissance et reconnaissance, à accroître le sentiment d’amour pour lui. Il reste important, par ailleurs, de contrôler les éventuels glissements vers des sentiments fusionnels, voire de s’accaparer son image, de devenir, par un mécanisme de balayage et d’annihilation du mouvement de rivalité, l’autre image héroïque, d’être celui qui vient prendre une place laissée vacante, qui vient dans un processus d’idéalisation remplacer au mieux le mort.
La mise en place d’un système de rationalisations vient là empêcher, ou de combler le vide laissé par le mort par un processus de complétude massif élaboré par l’autre vivant, ou de s’effondrer dans la dépression, voire dans la mélancolie. Freud, dans son texte « Deuil et mélancolie », souligne la proximité de ces mouvements psychiques, mais également leur différence.
Être dans un temps de deuil aide à la maturité psychique. Ce temps étaye les processus de la vie psychique et de ce que nous pourrions appeler la « solidité » psychique face aux événements douloureux. Qu’advient-il des traumatismes subis et ce, pour une même génération ? Les réponses restent difficiles pour ma part à ce jour, parce qu’il peut s’en suivre la question du prochain à mourir. Il en est de faire appel à la consolidation du fonctionnement psychique, à la cohésion et à la solidité des liens familiaux.
Dans son texte, Michel de M’Uzan évoque « un mouvement captatif qui tend à envelopper entièrement le sujet. Le mourant forme avec son objet sa dernière dyade par une allusion à la mère dont l’objet pourrait bien être une dernière incarnation. Le cri de l’homme appelant sa mère juste avant d’expirer… n’est que l’exemple le plus frappant de cette synonymie de la mère et de la mort… Il y a là quelque chose de comparable à l’organisme formé par la mère et son nouveau-né ». Nous saisissons là la place accordée au contact, physique certes, mais aussi à l’investissement affectif pour maintenir la stabilité de chacun, y compris la stabilité de son identité, de sa place dans la structure familiale et du rôle occupé dans le fonctionnement de ce groupe « famille ». Au cœur de ces mouvements intrafamiliaux, il n’est pas à nier la contribution du processus de réparation. Chacun, dans sa mesure, va essayer, pour lui et, peut-être, pour les autres, de panser et penser les blessures, les traumatismes, de mettre du sens dans ses mouvements intrapsychiques et dans l’histoire familiale.
Le déroulement clinique du deuil revêt trois aspects, en nous référant aux travaux de Michel Hanus :
  • l’acceptation et la reconnaissance de la réalité ;
  • la réintériorisation de la relation et la reprise des identifications ;
  • l’élaboration des sentiments inconscients de culpabilité.
Un travail psychique de deuil apparaît toujours à faire et à refaire parce que la vie est jalonnée de renoncements, puis de pertes et, parfois, de la mort. Ce travail engage une autonomie et une construction du Moi suffisante, une internalisation de satisfactions correctes avec l’objet perdu, un conflit ambivalentiel contrôlé, l’acceptation et la compréhension de la mort comme processus irréversible. La mort est une séparation irréversible et l’aptitude au deuil en passe au moins par la gestion de ces mouvements ; et, à travers la vie insufflée au mort aimé, chacun peut parvenir à la « mise à l’abri de l’objet perdu dans la mémoire du survivant et ce, de façon permanente », écrit Gabrielle Rubin.
Il ne faut pas non plus négliger la culpabilité et la solitude du survivant, coupable d’être en vie, ou de ne pas être mort, propulsant sa psyché dans la représentation de sa propre mort et, de ce fait, de se retrouver face à soi, au cheminement de sa vie, à un questionnement de son existence. Pourrions-nous dire être soi face à soi, être avec les autres et aussi être face aux autres ?
C’est poser notre propre organisation psychique, et peut être alors, comme peut le montrer Anne-Marie Merle-Béral, balancer entre deux mouvements, ou déjouer l’idée de la mort par différents mécanismes défensifs : l’évitement, la dénégation et le refoulement, voire le déni ; ou intégrer la notion de mort dans une illusion permanente de vie, dans une immortalité infantile, s’inscrire dans un « toujours-jamais » : « Je l’aimerai toujours, jamais je ne l’oublierai », par exemple.
Nous pourrions conclure par l’adage freudien : « Si vis vitam, para morten. Si tu veux supporter la vie, organise-toi pour la mort. »
« Famille, mort, deuil » n’est pas seulement un titre. Ces mots apposés l’un à côté de l’autre situent dans un même temps la sobriété de l’intitulé dans sa présentation et le poids des mots dans leur signification. Il suggère le cheminement à parcourir : mettre des virgules, continuer… pour remplir et donner sens aux points de suspension.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  De M’Uzan, M. 1995. « La mort n’avoue jamais », dans Deuils dans la famille, Éditions du Collège de psychanalyse groupale et familiale.
·  De M’Uzan, M. 1976. « Le travail du trépas », dans De l’art à la mort, Paris, Gallimard.
·  Freud, S. 1984. « Notre relation à la mort », dans Essais de psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot.
·  Freud, S. 1984. « Les relations de dépendance du Moi », dans Essais de psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot.
·  Freud, S. 1974. « Deuil et mélancolie », dans Métapsychologie, Paris, Gallimard, coll. « Idées ».
·  Hanus, M. 1995. « Les deuils dans la vie. Le deuil chez l’enfant », dans Deuils dans la famille, Éditions du Collège de psychanalyse groupale et familiale.
·  Kaës, R. 1995. « La mort d’un frère. Le deuil d’un enfant », dans Deuils dans la famille, ibid.
·  Merle-Béral, A.M. 1996. « Maladie somatique et réalité psychique : quelques réflexions », dans La mort dans la vie psychique, Revue française de psychanalyse, vol. 60, n° 1, Paris, puf.
·  Rubin, G. 1996. « Fonctions structurantes et contenantes des rituels de deuil », dans La mort dans la vie psychique, Revue Française de Psychanalyse, Paris, puf.
 
NOTES
 
[*]Sylvie Cau, psychologue clinicienne, au Centre hospitalier Ariège Couserans, Rozès, 09190 Saint-Lizier.
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