Empan
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I.S.B.N.2749200571
158 pages

p. 66 à 72
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Adoption et procréation assistée

no47 2002/3

2002 EMPAN Adoption et procréation assistée

Jean-Michel : de l’adoption à l’addiction

Bruno Ranchin  [*]
Jean-Michel fait la manche. Un jour de Noël. Y a pas un chat. Qu’est-ce tu fous là ?
Jean-Michel fait la manche. Sans même plus tendre la main. Une écuelle de la forme de la Corse, un peu au-devant de lui, qui contient deux ou trois piécettes. Jean-Michel, résigné, le cœur en détresse, les doigts et les cicatrices frigorifiés. Une bouteille vide, cassée. Et des tessons, tout autour de lui. Jean-Michel, prostré, à ras de terre, lui qui est né dans un avion, au-dessus des nuages, mis au monde par une hôtesse de l’air. Quand il m’avait raconté cet épisode, le premier de sa destinée, il m’avait exhibé un certificat jauni froissé, signé de l’accoucheuse de circonstance et du commandant de bord. Vol Lyon-Ajaccio. « J’atteste que… Je témoigne de… Le 1er avril 1961. » Poisson d’avril volant. Né de père inconnu. De mère prostituée.
Il m’a déballé son fardeau, ce soir-là, un vendredi soir entre cinq et sept, quand le temps s’arrête pour laisser la place au silence qui dévoile le début du week-end, quand il n’y a plus personne au centre d’hébergement où je travaille et où il loge. Ou plutôt tentait-il de se délester de l’un de ses fardeaux. Il ne s’appelait pas Belpech. Mais Cazoni. Du nom de sa mère. Insulaire à son insu, il l’avait su quand il avait risqué des recherches afin de retrouver ses ascendances. Dans ces administrations, les secrétaires gardent les secrets. Mais nul n’est parfait. L’espace d’un dos tourné, un document qui glisse et un regard furtif : Cazoni X, né de Cazoni Léa, elle-même née à Calvi en 19… pendant la guerre… 41. De cet instant tombait la chape qui lui figeait le cœur, provoquant ces nausées perpétuelles. Il saisissait enfin d’où venait ce mal-être permanent. Il avait été adopté par cette famille ariégeoise, Belpech, mauvaise pioche, dont il ne s’était jamais reconnu, qui lui était étrangère, comme lui étaient étrangers ses deux (demi) sœurs et son frère sans le sang.
Même s’ils avaient été là pour l’aider à survivre. Pour ramper sans paix et sans aucun respect. Les Belpech avaient en effet également adopté deux jumelles mates de peau, puis un garçon blondinet comme le houblon du Nord, toujours sans aimer les enfants. Ils s’étaient garnis de garnements comme on orne son salon de bibelots témoignant de voyages lointains. (Tenir compte des aspects divers de cette vulnérabilité, ce serait pour les éducateurs et les adoptants reconnaître qu’il ne peut y avoir d’autre adoption, légale ou affective, que « complétive », c’est-à-dire venant compléter une histoire déjà commencée in utero, inachevée et d’abord périlleuse. Adopter l’enfant, ce serait accepter quelque chose des parents d’origine, du désir ou de la pulsion qui a présidé à une naissance. Inversement, remettre un enfant pour adoption, cela peut, dans de nombreux cas, comporter l’acceptation que l’enfant en sache un jour quelque chose et demande, vingt ans plus tard, des explications [1].)
Son père le battait. Sans explication, sans raison, sang différent. Ce gars du fin fond de l’Ariège n’avait pu avoir d’enfant de cette vieille complice avec qui, il lui semblait, il avait toujours partagé son quotidien. Cela venait de lui. Infertile pour la vie. Stérile, comme prononce la médecine. Alors, c’était sa propre mère qui avait arrangé les choses, la bigote usant de son pouvoir, de ses richesses et de ses connaissances. C’était le temps où on allait se payer un enfant dans les orphelinats de l’île de Beauté. Pas trop de papiers, pas d’indiscrétions. Juste de l’argent et des relations. Elle s’était occupée de tout. Sa propre mère lui avait donné un fils. Ce dernier (re)venait de loin, avait été abandonné par une mère ne pouvant plus l’assumer, sur le parvis de l’église de ce village portuaire.
Seulement voilà ! Ce fils-là n’était pas la chair de sa chair, il ne lui ressemblait pas par un seul de ses traits et il le trouvait tout simplement hideux. Jean-Michel ne se souvenait pas, d’aussi loin qu’il puisse, d’un seul encouragement, d’une seule attention ni même d’un seul reproche de la part de cet homme de glace. La femme qui l’avait adopté, c’était guère mieux. Tout juste lui avait-elle dit qu’elle lui confierait une chose importante à sa majorité, quand il serait peut-être enfin en âge de comprendre. (Diverses angoisses peuvent pousser certains parents adoptifs à taire la filiation biologique de leur enfant : tentative pour nier la stérilité de leur couple, tentative pour se protéger contre ce renoncement définitif à la procréation qu’impliquerait pour eux une reconnaissance claire de la réalité de l’adoption, mais aussi crainte qu’une révélation ne vienne raviver en eux-mêmes le fantasme toujours vivace d’un rapt de l’enfant de la part de la mère génitrice [2].)
Ce même homme austère était mort, un soir d’hiver, dans les bras de Jean-Michel sans que ce dernier ait pu alerter qui que ce soit. Il se reprocherait d’ailleurs jusqu’à la fin de son existence de n’avoir pas pu le sauver. Oui, c’était de sa faute. Il n’avait pas su faire un massage cardiaque et, quand les pompiers avaient surgi dans la grande pièce, c’était juste un peu trop tard. Il était le mauvais définitif, le raté qui rate et qui paye au comptant. (Les séparations réactivent souvent le trauma initial de l’abandon, ou ce qui en a été vécu à travers les après-coup : séparation du couple, deuil d’un parent adoptif, départ des enfants, approche de la mort. On peut aussi observer que la lutte contre la dépression passe par une mobilisation des pulsions de vie : à cet égard, l’investissement de la scène des origines (et des fantasmes originaires) est une source importante de la vie pulsionnelle, tant que le sujet peut s’y sentir investi [3].)
À présent, sa vieille mère adoptive croupissait seule dans sa maison sans qu’il puisse l’approcher, sa nièce veillant sur elle, estimant qu’un pauvre poivrot comme lui ne pourrait lui être que néfaste. Mais, c’est juré, un jour, il l’installera dans une belle maison de retraite afin qu’elle puisse se reposer en paix. Et puis elle ne sera pas seule ou mal accompagnée s’il lui prend également un malaise.
Jean-Michel boit. Il ne se rappelle pas depuis combien de temps, ni depuis combien de cures. Qui a bu boira ! Un jour, il tentera la dernière et, si celle-là ne marche pas, il mettra fin à ses jours. Comme avait mis fin à ses jours, en 1960, son père, son géniteur, cet homme venu de nulle part et qui s’était amouraché de la jeune prostituée de Calvi après lui avoir rendu visite pendant trois années et tenté de l’arracher à ce métier de la rue et de la convaincre de venir vivre avec lui, dans la capitale des Gaules, Lyon l’embrumée. Il est en effet très important, pour comprendre la dynamique psychologique de l’enfant adopté, de garder à l’esprit la notion de loyauté. En effet, l’enfant adopté, comme tous les enfants mais de manière particulière quand il a été adopté, se vit comme fondamentalement redevable à ses parents (du moins à sa mère parce qu’elle est souvent seule en cause) du simple fait qu’ils lui ont donné la vie. Or, ce qui rend parfois très conflictuelles les histoires d’adoption, c’est que personne – à commencer par les parents adoptifs, les vrais parents – ne veut ou ne peut créditer l’enfant adopté du fait d’être loyal envers ses parents de naissance. C’est ce qu’on connaît dans les histoires de « loyauté clivée » ; dans la plupart des histoires d’adoption, compte tenu de la coupure radicale et du secret qui existe, dans notre société, entre parents de naissance et parents adoptifs, l’attachement primitif de l’enfant à ses géniteurs (même s’ils sont inconnus de lui) est fondamentalement nié. Tout se passe, pour l’enfant adopté, comme si le fait d’avoir été conçu par une mère lui imposait une reconnaissance d’autant plus forte et nécessaire à revendiquer qu’elle est niée, interdite socialement. D’où l’importance capitale pour les enfants adoptés – mais c’est également vrai pour les enfants nés avec donneurs – de pouvoir manifester leur loyauté à l’égard de leurs géniteurs, de pouvoir leur conserver leur estime, de pouvoir avoir pour eux de la reconnaissance d’avoir contribué à leur mise au monde. De pouvoir leur dire merci… [4]
Après sa deuxième cure, Jean-Michel s’était installé près de la mer, avait repris le rugby dans le petit club local. Un dirigeant lui avait déniché un job de manutentionnaire dans une entreprise de carrelage. C’est là qu’il avait rencontré le seul amour de sa vie, Ana.
Ils s’étaient très vite installés ensemble dans un petit appartement près du port de pêche. Ana était une fille du coin, très simple, et ce qu’il appréciait peut-être le plus chez elle, c’est qu’elle ne lui posait jamais aucune question. Pas plus que Jean-Michel ne lui en posait, même quand ils passaient le réveillon de Noël, tous les deux, en amoureux. Sans autre convive, mais comme il faut quand même qu’on vive. Ils vécurent deux ans ensemble puis elle lui parla d’enfants. Mais elle ne voulait pas en faire – peut-être ne pouvait-elle pas –, « en adopter ce serait tellement mieux ». Pour seule réponse, il se remit à boire et, un jour, elle s’en alla. Jean-Michel redescendit. Dans la rue. Dans l’alcool. Dans les bas-fonds de sa solitude. Ana t’aime plus, anathème plus encore…
Jean-Michel avait fait de la prison. Cela avait-il un rapport avec l’accident dont il m’avait parlé, avec ce camion, quand il était routier et qui avait laissé des traces indélébiles sur son corps meurtri ? Jean-Michel boitait bas, avait du mal à se déplacer. Tout en lui me parlait si bien de tout ce qui concerne la problématique de l’adoption : je suis un enfant abandonné. (L’enfant abandonné qui ne peut survivre psychiquement que grâce aux liens symboliques, imaginaires que je pourrais créer si on me parle [5].) Il est nécessaire qu’on me dise que je suis un être valable, qui a de l’intérêt pour les autres, que mes géniteurs aussi sont des personnes valables du fait de m’avoir engendré, quoi qu’ils aient pu faire par la suite. Je suis un enfant abandonné qui sait que je ne verrai pas mes parents dans la réalité mais je les porte en moi pour toujours. Mes parents adoptifs auraient dû faire aussi ce travail d’intériorisation. Mon adoption est une rencontre. C’est avant tout la rencontre de trois blessures profondes et douloureuses d’où aurait pu naître une nouvelle famille :
  • la première est la blessure de ma mère capable de donner la vie mais non d’élever l’enfant (blessure de mon père aussi, on en parle peu car le père est souvent moins présent) ;
  • la deuxième est la blessure des adoptants désireux d’enfants mais ne pouvant pas procréer (pour les couples infertiles) ;
  • la troisième est ma blessure, venu au monde mais privé de parents.
Adopter, c’est avant tout établir une filiation, c’est « une naissance de la filiation », comme l’écrit Luc Monnier. L’adoption interroge l’origine et nous oblige à nous poser la question de la filiation. Aussi, l’inscription dans ma nouvelle filiation aurait pu s’effectuer si mes parents adoptifs avaient su accueillir mon histoire antérieure, à travers la reconnaissance de mes origines. Aussi leur aurait-il fallu renouer le fil du temps, ce qui n’est pas toujours facile dans la mesure où adoptants et adoptés s’efforcent d’oublier ce passé qui est le plus souvent douloureux. Mes parents adoptifs et moi-même, nous devons accepter que toute l’histoire n’ait pas commencé le jour où nous nous sommes rencontrés et où nous avons créé ensemble une nouvelle famille [6]. Et puis, pour créer une filiation adoptive, cela se prépare. Et cette préparation d’un enfant à l’adoption n’est pas sans réveiller de fortes angoisses d’abandon chez ce dernier. Le désinvestissement psychique maternel avait laissé des traces dans mon propre psychisme, ma mère y étant représentée, comme le dit André Green, psychanalyste, par cette image de la « mère morte ». (Il décrit l’apparition dans le psychisme de l’enfant « d’un blanc, d’un vide » ou encore d’un noyau froid où vient se loger un objet absent, véritable métaphore de la perte de l’objet. Il parle de relation blanche. Cette perte d’amour a laissé des traces indélébiles, dans l’inconscient, sous forme de trous psychiques. L’enfant est comme identifié à la mère morte, si bien qu’un investissement réel ne peut venir s’y installer puisque la place est prise pour ainsi dire par cette image froide, conservée par un mode cannibalique inconscient. Une parentalité nouvelle peut faire que cette relation blanche ne sera plus destructrice. Les parents adoptifs, s’ils transmettent des informations sur l’histoire de l’enfant, vont mettre l’accent sur tel ou tel aspect de la fantasmatique maternelle originaire. Un travail de deuil s’effectue alors et l’enfant peut entrevoir une construction fantasmatique de sa nouvelle famille. La question de mes origines et des raisons de mon abandon est de toute façon ravivée et j’aurais eu besoin de temps pour me préparer à ma nouvelle famille, à l’adoption. Ensuite, vient le temps d’une élaboration du lien de filiation. Celui-ci se construit à partir du désir de mes parents adoptifs vers moi et de mon désir vers ces parents-là. Il s’inscrit dans un mouvement de vie familiale, d’échanges, d’attachement, à partir d’interactions des uns et des autres. Chacun doit se voir reconnu dans les yeux de l’autre. Cette élaboration ne peut se faire que dans le respect et l’acceptation de l’un vers l’autre et vice versa. Cette filiation m’aurait permis d’obtenir un nom et un statut qui permettent à leur tour de construire mon identité et d’être reconnu socialement. Mathieu, huit ans, dit : « Pour moi, ma mère (de naissance) n’a plus aucun droit sur moi, je suis libre, je serai exactement (il cite Dupont, le nom des adoptants) quand je vais me faire adopter. » Il ajoute : « J’ai été abandonné et maintenant je tombe dans leur nom. » Puis il s’entraîne à sa nouvelle signature avec beaucoup de plaisir. Mais moi, Jean-Michel, on ne m’a jamais parlé de mon vrai nom (Cazoni) et ma mère biologique ne m’a même pas donné de prénom. Le prénom est la trace du premier lien humanisant. Les parents qui re-prénomment l’enfant ont des raisons psychologiques compréhensibles, dans la mesure où ils souhaitent inscrire d’emblée l’enfant dans leur lignée. Mais cette question doit être mûrement réfléchie par les parents. Et parlée avec l’enfant. Moi, Jean-Michel, je pense du plus profond de moi qu’une véritable adoption, c’est donner des parents à un enfant et non l’inverse. Dans cette optique, il me semble essentiel de conserver le prénom d’origine de l’enfant, toujours dans le souci d’accepter que l’histoire n’a pas débuté le jour où mes parents adoptifs et moi-même, nous nous sommes rencontrés. Un autre point important qui aurait pu marquer l’affiliation à ma nouvelle famille concerne mon « sentiment d’appartenance » à cette famille, ce que R. Neuberger, psychanalyste, appelle « la greffe mythique ». Mon histoire d’avant, dont j’ai plus ou moins conscience, va s’inscrire dans une nouvelle histoire dont je porterai le poids transgénérationnel. Ce sentiment d’appartenance va être sous-tendu par le processus d’identification à mes parents, par mon désir de leur ressembler, d’être « né » du ventre de la mère adoptive. Ainsi, je vais donner à mes parents la possibilité de me « remettre imaginairement au monde », de mieux me reconnaître comme leur propre enfant. Ce sont des moments où l’enfant réclame des caresses, du maternage et beaucoup de corps à corps. Après avoir dépassé cette phase régressive, l’enfant va devoir se détacher de cette peau commune pour se constituer son identité spécifique et une autonomie propre qui le rendront singulier et indépendant comme tout enfant. L’adoption permettra alors à l’enfant blessé par un premier abandon de se restaurer narcissiquement. Ce qui ne m’est pas arrivé à moi, Jean-Michel, qui ai plutôt le sentiment d’avoir vécu un double abandon. Celui de mon père et de ma mère biologiques, puis celui de mes parents adoptifs. Inconsciemment, j’ai longtemps cherché ma mère biologique dans l’espoir qu’elle me dise : « Je ne t 19;ai pas abandonné comme ces gens-là, qui ne t’ont adopté que pour combler un vide, celui du manque de prolongement biologique. Et qui ont voulu garder bonne figure aux yeux des autres. Avoir une famille, se conformer aux autres familles du village. Leur ressembler. Je t’ai longtemps cherché dans l’espoir que tu me répètes : “Tu es issu d’une histoire d’amour, d’ailleurs tu manques à ton père, il s’appelle… et ce n’est pas vrai qu’il s’est suicidé. Il t’attend rue de l’Espoir, à Lyon [7].” » Tout, en Jean-Michel, me disait : « Nous naissons pour ainsi dire provisoirement quelque part et c’est peu à peu que nous composons en nous le lieu de notre origine, pour y naître après coup et chaque jour plus définitivement [8]. » Mais c’est ce que n’avait pas pu lui transmettre sa famille adoptive et que je tentais modestement de lui faire toucher du doigt. En vain. Ce soir-là, il me dit encore qu’il s’était réellement demandé lequel de nous deux était le plus fou quand je lui avais parlé d’une possible formation, d’une réorientation vers ce travail qu’il aurait tant aimé faire, de ce qu’il fallait mettre en place pour y parvenir, que son séjour en centre d’hébergement lui laisserait le temps de monter ce projet. Oui, il me confiait qu’il était toujours en présence de la folie, mais que, pour la première fois, celle-ci était en face de lui, enfin hors de lui. Qu’une loque comme lui, ça ne travaille pas, enfin ! Ça débloque !
Jean-Michel m’avait dit, un jour : « Pourquoi t’intéresses-tu à moi ? »
Je lui avais répondu que la loi était en train de changer, qu’on pourrait bientôt avoir accès à son dossier quand on avait été abandonné puis adopté, afin de pouvoir retrouver ses parents biologiques. La ministre déléguée à la Famille et à l’Enfance venait de présenter un projet de loi, après aval du Conseil d’État et du conseil des ministres, qui aménage le régime de l’accouchement dit « sous X » tout en instituant un droit d’accès aux origines. La clé de voûte de ce projet est en effet la création d’un conseil national d’accès aux origines personnelles, qui aura trois missions principales : le recueil des demandes émanant d’une des parties concernées (demande d’accès à l’identité des parents, demande de levée du secret ou demande de « rapprochement » formulée par des membres de la famille biologique – frères et sœurs, grands-parents…), la recherche des parents de naissance et la mise en œuvre d’une médiation pour faciliter les retrouvailles lorsqu’elles sont légalement possibles. Ce projet constitue une avancée puisqu’il permet que le conseil, saisi d’une demande en ce sens, recherche les parents de naissance qui n’ont pas déjà demandé à lever le secret, pour qu’ils fassent connaître leur nouvelle volonté ou qu’ils maintiennent leur demande initiale. Plutôt que de se faire le fervent artisan de la contrainte, il faut saluer un système dont on est en droit d’espérer qu’en faisant ses preuves, c’est-à-dire en suscitant la confiance des parents de naissance, il les conduira à être de moins en moins nombreux à demander le secret de leur identité et à décider de le maintenir. Il est essentiel de mettre ce projet en perspective : il propose un équilibre équitable entre les droits des parents biologiques, ceux des enfants remis à leur naissance à un organisme public ou privé et ceux des parents adoptifs. Il aménage donc un système qui faisait une part trop grande aux droits des femmes à accoucher dans le secret au détriment des intérêts légitimes des autres parties concernées. Il est moralement inacceptable de se contenter de lui substituer un autre déséquilibre, au profit, cette fois, des droits des enfants [9].
S’il le voulait, je pouvais lui donner les coordonnées d’une association qui, sur le plan national, aidait les gens à effectuer les démarches. Il m’avait dit qu’il réfléchirait à mes propositions, ajoutant qu’il avait fait des recherches le menant souvent à Calvi, que là-bas les portes s’étaient toujours refermées dès qu’il parlait de sa mère. Il avait cependant retrouvé des traces de la famille maternelle de celle-ci, en Aveyron. Il avait même de bonnes raisons de penser que sa mère y était peut-être actuellement. Il s’était rendu près de Rodez et me fit comprendre qu’il avait tout arrêté là, redoutant d’être trop près de la retrouver. Rongé qu’il était par cette question fatidique : pourquoi m’avoir abandonné ? Convaincu de la réponse tout aussi fatidique : parce que je suis mauvais. Définitivement. (Certains adolescents – je rajouterais certains adultes – adoptés revendiquent comme un droit imprescriptible la possibilité de connaître le nom et la personne de leurs géniteurs et tentent parfois de transgresser cet interdit en recherchant dans la réalité la personne de leurs géniteurs. Cette recherche, qui s’arrête d’ailleurs parfois lorsqu’elle est proche d’aboutir, tant est pesant le poids de l’interdit, représente souvent une sorte de passage à l’acte qui traduit l’incapacité de l’adolescent – ou de l’adulte – à penser psychiquement et à fantasmer sa filiation [10].) Peu de temps après, pendant la soirée de Noël des résidents, il descendit me voir. Il ne voulait pas venir à cette dernière puis il s’était ravisé, attiré par le morceau de musique qui inondait la salle commune, juste en dessous de sa chambre. C’était « Stairway to heaven », de Led Zeppelin. Il m’aborda en me disant que c’était ce groupe, oui ! C’étaient bien eux qui avaient inventé le rock, et que c’était son morceau préféré. Puis il me parla de son meilleur ami, « compagnon de route de la rue », qui s’était jeté dans la Garonne glacée le 31 décembre dernier, et Jean-Michel ne s’en était pas remis. Enfin, du fin fond de sa désespérance, il finit par me demander les coordonnées téléphoniques des responsables de l’association de recherche de parents perdus.
Une semaine après, je trouvais dans sa chambre un tas de bouteilles de vin à très bon marché, de celles que l’on trouve dans les magasins discount au rayon vins de table. Un amoncellement de bouteilles vides qui jonchait le sol, une odeur pestilentielle descendant jusque dans le couloir, des affaires en vrac qui n’avaient jamais été lavées et du vomi partout. Jean-Michel était parti. Directement à l’hôpital.
Jean-Michel fait la manche. Y a pas un chat. Mon cœur qui bat. Je me souviens de ce qu’il m’avait dit tout bas : « Si tu vois une personne demander la charité dans la rue et que, pour des raisons qui t’appartiennent, tu ne lui donnes pas la pièce, dis-lui quand même bonjour, elle se sentira exister encore. » Je vais vers lui, lui demander tout naturellement de ses nouvelles. Il prend un moment pour me reconnaître, recouvert d’une barbe que je ne lui connaissais pas, et puis me salue d’un faible sourire. Il a des projets d’appartement avec une association, il est sorti d’un centre d’accueil d’urgence récemment ; ça va, il s’en sort. Dehors. Il a pris rendez-vous la semaine prochaine avec le psychiatre de la clinique pour la « dernière cure ». Quant à moi, je ne vois plus tout à fait les personnes qui font la manche de la même façon. Je passe, je respire leur humanité et je leur souhaite la bonne journée.
 
NOTES
 
[*]Bruno Ranchin, éducateur spécialisé, 1320, chemin de Cantoperdric, 31600 Eaunes.
[1]C. Daubigny, psychanalyste, « Vulnérabilité de l’enfant privé de la connaissance de ses parents d’origine », Dialogue, n° 133, troisième trimestre 1996, p. 64-75.
[2]P. Ferrari, professeur de psychiatrie infantile, « Le sentiment de filiation chez l’enfant adopté », L’adoption, lieux de l’enfance, n° 11, 1985, p. 203-211.
[3]C. Daubigny, op. cit.
[4]G. Delaisi de Parseval, psychanalyste, « Droit aux origines », actes du colloque organisé par la cadco le 4 février 1998, Journal du droit des jeunes, n° 174, avril 1998.
[5]C. Eliacheff, À corps et à cris, Paris, Odile Jacob, 1993.
[6]B. Prieur, L’adoption, une aventure familiale, sous la direction de B. Camdessus, Paris, Éditions esf, 1995.
[7]Ce texte contient de larges extraits de l’article : « L’adoption : d’une filiation à l’autre », de Françoise Vallée, dans Souffrances et violences : psychopathologie des contextes familiaux, sous la direction de Patrick Ange Raoult, Paris, L’Harmattan, 1999.
[8]R. M. Rilke, cité par F. Vallée, op. cit.
[9]G. Souty-Baum, présidente du Mouvement national pour le droit d’accès aux origines familiales, « Accès aux origines. Plaidoyer pour une juste mesure », Actualités sociales hebdomadaires, n° 2207, 23 mars 2001, p. 23-24.
[10]P. Ferrari, op. cit.
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