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I.S.B.N.2749200571
158 pages

p. 73 à 75
doi: en cours

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Adoption et procréation assistée

no47 2002/3

2002 EMPAN Adoption et procréation assistée

Envisager l’adoption

Frédéric Arrou  [*]
Envisager l’adoption, c’est en tout premier lieu accepter de passer sous les fourches caudines normatives du processus d’agrément. Ce sont les représentations admises du « bon couple » qui sont ici implicitement questionnées, et les postulants sont les premiers confrontés à cette épreuve qui peut parfois prendre les allures d’une mise en scène.
Cette séquence du parcours des candidats à l’adoption a le mérite de mettre le couple face à lui-même en l’amenant à se questionner sur cet enfant attendu et espéré, souvent idéalisé. Bons, beaux, propres et sains, les postulants se présentent et se représentent, scénographie à l’usage des travailleurs sociaux, des médecins qui interviennent dans le dossier ; cette phase ne dupe personne et, même construite, est révélatrice des intentions et des représentations.
Il ne fait pas de doute que cette étape sert de garde-fou pour éliminer ceux qui s’éloignent du cadre et que c’est, au bout du compte, un passage dans le tamis du supportable qui est ici à l’œuvre. C’est lors de cette démarche d’agrément que la question de l’adoption par les couples homosexuels est posée. C’est le rejet de la demande qui exprime le refus par la société d’envisager que deux personnes de même sexe puissent devenir parents par le biais de l’adoption.
La question de l’adoption par les couples homosexuels agite en profondeur notre vieille société. Ce sont les bases mêmes de notre civilisation qui sont, aux dires de certains, en péril. Le pacs fut en son temps l’occasion d’affrontements parfois pathétiques, souvent haineux, vouant aux gémonies les pervers homosexuels, assimilant homosexualité et pédophilie dans un même élan diffamatoire. La bible exorciste de Mme Boutin ne parvint jamais à faire reculer la diabolique entreprise et le Pacte civil de solidarité fut largement adopté avant d’entrer tout naturellement dans les mœurs.
Nul doute que la possibilité d’adopter pour les couples homosexuels est porteuse des clivages fondamentaux de la société française. La très conservatrice Union nationale des associations familiales (unaf) rejette toute perspective de reconnaissance de l’homoparentalité et, aiguillonnée par des associations franchement réactionnaires proches de l’Église catholique comme Familles de France, les Associations familiales catholiques ou Familles rurales, pousse l’intolérance jusqu’au refus d’intégrer dans ses rangs L’Association des parents gay et lesbiens (agpl) au prétexte que cette dernière ne peut entrer dans les critères définis par la loi pour obtenir le caractère d’association familiale, puisqu’elle demande la reconnaissance du couple homosexuel en tant que parents alors même qu’un seul des membres de ce couple peut faire état, biologiquement ou juridiquement, du statut de parent.
La Cour européenne des droits de l’homme a récemment refusé de condamner la France pour discrimination pour avoir refusé à un homosexuel l’agrément à l’adoption. Les arguments avancés, relatifs à l’absence de consensus des scientifiques de l’homoparentalité sur les enfants, ne convainquent personne. Si l’hétérosexualité était gage d’équilibre et d’harmonie, cela se saurait, et, en s’abritant derrière ce pseudo « principe de précaution », la Cour européenne rejoint le peloton de ceux qui refusent d’engager le débat, arc-boutés sur leurs dogmes et leurs croyances. L’appartenance sexuelle ne saurait être un critère de sélection et c’est faire preuve d’un terrible aveuglement que de s’accrocher à des valeurs d’un autre temps, marquées par l’obscurantisme et la primauté du religieux.
Les opposants d’hier au vote des femmes, au divorce, à la contraception, à l’avortement, au pacs, s’unissent pour que l’immuable l’emporte, ignorant les avancées de la société, refusant la réflexion au nom de principes divins. L’homosexualité est sortie du ghetto et le débat sur l’adoption est incontournable. En d’autres temps, elle se vivait le plus souvent dans la honte et la culpabilité. Assumée, revendiquée, elle oblige la société à penser l’impensable, à imaginer l’inimaginable.
Pour Élisabeth Roudinesco [1], « quand une minorité accède à des droits, elle n’a plus de comportement particulier ; la normalisation inclut la banalisation ». Elle ajoute que les arguments évoquant le risque de voir, au sein des couples homosexuels, l’enfant utilisé comme objet fétiche sont tout aussi valables pour les couples hétérosexuels.
En grandissant au sein d’un foyer homoparental, l’enfant ne sera pas pour autant en marge de la société. Les possibilités identificatoires sont multiples et l’on peut penser que c’est l’amour, l’intelligence et l’ouverture d’esprit, plus que l’appartenance sexuelle des parents, qui pourront offrir à l’enfant les éléments d’un développement harmonieux.
Ayant bénéficié par deux fois de l’agrément puis de l’adoption, je ne peux m’empêcher de considérer l’extrême fragilité de la normalité qui est la mienne, la nôtre. Mariés, salariés, propriétaires, blancs et de surcroît hétérosexuels, nous risquons au fil du temps de devenir des improbables, ne représentant en rien le plus grand nombre, marginaux dans nos pratiques, reliques d’un autre temps. Cette trop grande normalité sera peut-être, un jour, perçue comme trop réductrice pour l’épanouissement d’un enfant et représentera une entrave à l’adoption. Tant mieux. Si cela peut advenir, c’est qu’une certaine forme d’aveuglement mâtiné d’intégrisme et d’obscurantisme sera vaincue. Nous n’en sommes pas là mais, à rester cramponnés à leurs certitudes comme l’arapède à son rocher, les partisans du rejet de l’adoption homoparentale ne font que s’agiter dans le vide. Le couple homoparental est d’ores et déjà une réalité. Il est temps qu’elle s’impose à des législateurs volontiers frileux qui pensent trop souvent les choses en termes d’électorat. Qu’un président de la République, garant des institutions, ait une fille hors des liens sacrés du mariage n’a choqué personne ; cette tolérance de la société française a fait l’admiration des autres pays, qui n’imaginaient pas situation semblable chez eux. Gageons qu’il en sera de même pour la reconnaissance de l’adoption par les couples homosexuels et sortons de la frilosité qui rejette, en toute hypocrisie, l’idée même du débat.
 
NOTES
 
[*]Frédéric Arrou est père de deux enfants adoptés qui seront hétérosexuels… ou homosexuels. irfces, arseaa, avenue du Général-Decroute, 31100 Toulouse.
[1]Libération, 31 mars 2002.
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