Empan
érès

I.S.B.N.2749200571
158 pages

p. 77 à 88
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Adoption et procréation assistée

no47 2002/3

2002 EMPAN Adoption et procréation assistée

Nous d’Eux ou l’aventure de la procréation assistée

Nano Gamondes  [*]
28 février 1988. « J’arrête la pilule. Tu sais ce que cela signifie ? » Je suis naïf, je sens mon sang bouillonner à travers mes avant-bras. Puis dans tout le reste de mon corps. Mon Dieu ! Je me sens trop jeune pour avoir des enfants. Pourtant, à 27 ans… Je suis d’accord. Implicitement d’accord. En ne répondant rien, je ne réponds pas non. Mais je ne me sens pas l’adulte, le futur père, le responsable. Me sentirai-je adulte un jour, d’ailleurs ? Tant pis, Elle est l’amour de ma vie. Nos relations sont compliquées, nos histoires s’enchevêtrent, s’empêtrent. Difficiles. Mais « nous portons tous notre croix », comme disait Ysabel, une amie de toujours. Nous voilà partis pour la grande aventure. Et Elle me propose cela le jour de l’anniversaire de notre rencontre, un 28-02, nous deux !
28 février 1982. Mon cœur qui bat la chamade. Nous venons de l’emporter contre Nice, à domicile, en pratiquant un basket-ball de haute volée, enthousiaste. Nous sommes bien partis pour grimper d’un échelon et accéder à la première division nationale, celle des professionnels. Je vis un rêve de gone [1], m’affirmant de plus en plus dans une équipe de haut niveau alors qu’il y a moins d’un an, j’appartenais encore à une équipe inférieure, en quatrième division, amateur. Mais avec amour. Pourtant, dans l’euphorie qui règne dans les vestiaires, j’ai la tête ailleurs. Elle m’a invité à la soirée de son club de danse. « Elle » que j’ai rencontrée il y a déjà presque un an, une éternité, lors d’un stage de perfectionnement d’entraîneur. Elle était dans une salle à côté et Elle dansait, dansait, virevoltait et tournoyait avec une grâce qui m’avait sidéré. Puis Elle m’avait rendu si timide, avait jeté un trouble en moi au point de me sentir déjà amoureux. Je quitte l’équipe précipitamment, non sans me faire « chambrer », et je me rends à la soirée avec des amis et au bras d’une copine de circonstance, comme pour me protéger ou me donner de l’importance. Aussi brune qu’Elle est blonde. Dans ces milieux-là, l’aspect physique, le corps, fait davantage partie de la séduction. C’est Elle qui m’entraîne sur la piste de danse. Elle me murmure à l’oreille : « Tu es accompagné ? » Je m’entends lui répondre : « Non, non, non, ce n’est pas ce que tu crois ! » Tard dans la soirée, Thierry nous raccompagne. Nous nous embrassons enfin, à l’arrière de la voiture. Elle me propose de rester chez Elle. Mon sang ne fait qu’un tour, je panique : « À très bientôt, je te rappelle. » Chaviré par l’émotion, je me pince, c’est un rêve. Nous nous revoyons dès le lendemain.
Début janvier 1990. Nous consultons. Pour la première fois. Deux ans qu’on essaye d’avoir des enfants. Elle nous reçoit, cette gynéco. Pleine de larges sourires. Elle aussi, large, mais belle et sereine, épanouie. Nous réconfortant. « Vous êtes jeunes. Moi, vous savez, j’ai cinq enfants, j’ai eu le premier à 31 ans. Prenez votre temps, faites l’amour, profitez de votre jeunesse. » Elle me regonfle pour une éternité avec mes 29 ans sonnés. Mais je sens bien qu’à côté de moi, par contre, il y en a une qui déjà n’a pas le même rapport au temps. Pas les mêmes urgences. Vitales. Viscérales. « Nous allons nous revoir, puis ensuite nous ferons des tests. Nous approfondirons, nous verrons s’il y a des problèmes biologiques, organiques. » Nous essayons souvent, puis maintenant nous faisons l’amour que pour cela. Cela devient une obsession. Tous les deux jours. Puis tous les jours. Courbes de température. Rien.
7 novembre 1992. Nous sommes au rez-de-chaussée du cecos [2]. Une secrétaire nous pose une série de questions alambiquées d’un ton neutre, routinier. Nous ne savons pas encore, ce jour-là, que nous rentrons dans un processus long, difficile, tortueux. Je lui montre mon enthousiasme, Elle sa détermination. Et la secrétaire de nous prévenir des difficultés que nous allons rencontrer. Je n’entends pas, plein d’espérance. Même si, au même moment, je la vois qui accole à notre dossier le n° 92-114, 92 comme l’année. Puis elle pose notre dossier et, une main par-dessus son épaule, lui fait passer un autre dossier, le n° 88-327, une voix accompagnant le geste : « Il faudra les rappeler pour un nouveau rendez-vous. » Quatre ans que cet autre couple consulte, essaye des inséminations artificielles, galère, sans obtenir ce qu’ils sont venus chercher. Je ferme les yeux. Cela n’arrive qu’aux autres. Pour nous, cela va être bien plus rapide.
13 mars 1993. Incompatibilité. Le verdict est tombé. Étrange. Étranger. Pas de grosses anomalies pour vous, Monsieur. Un manque de mobilité pour un certain nombre de spermatozoïdes. Une numération inférieure à la moyenne. Et pour vous, Madame, une ovulation un peu plus faible. Pas d’importantes défectuosités. Pas de trompes bouchées. « Stérilité inexpliquée ». Ces mots me jaillissent en pleine face. Comme un boomerang que j’aurais catapulté sans même m’en apercevoir. Prononcés maladroitement. « Médico-glacialement ». Par une professionnelle qui travaille avec ces problématiques quotidiennement. Qui ne voit plus les visages, les histoires, les cœurs de ces personnes en proie au doute, ravagées par le doute et la culpabilité. « Vous pourriez avoir des enfants avec une autre personne. Pareillement pour vous, Madame. Mais il y a une incompatibilité entre vous. (Ah ! la bonne blague, dix ans que l’on vit ensemble. Bien sûr, il y a des hauts, il y a des bas. Mais notre amour est fort, suffisamment fort pour ne pas aller chercher la « compatibilité » ailleurs.) « Nous n’avons pas encore trouvé les causes de ces incompatibilités. Sachez que cela se produit. Pour une minorité de couples. Peut-être y a-t-il des causes psychologiques. D’ailleurs, sachez que si tout cela vous est trop douloureux, une psychologue est à votre disposition. Elle a des permanences au service deux fois par semaine. Réfléchissez ! Prenez rendez-vous. » À quand des cours de psycho dans les programmes de médecine ?
27 mai 1993. C’est le jour de notre insémination artificielle. Je sens que c’est le bon jour. Intuitivement. Le sperme recueilli est de bonne qualité. Mais, bon sang, que cela a été dur de le donner, dans cette cabine anonyme, froide, blanche, glauque ! Avec, au bord du lit-banquette, un récipient, les recommandations noir sur blanc et les quelques revues érotico-porno censées me donner un coup de main. Fermer les yeux et faire marcher l’imaginaire. Allez, tu dois pouvoir le faire. Aller toucher ta solitude jusqu’au plus profond de toi-même. Pendant ce temps, Elle se pique une dernière fois. Traitement après traitement. Stimulation de l’ovulation puis ré-injection du sperme le jour J. Puis un traitement qui continue pour Elle. Que pour Elle… Et l’attente qui s’en suit. Interminable. Quelques journées qui nous apparaissent comme l’éternité.
10 juin 1993. Échec. « Rassurez-vous. Il y a presque 20 % de réussites. Et puis, vous augmentez vos chances avec le nombre de tentatives. » Nous conservons le moral. Nous sommes des battants, des costauds. Nous en avons vu d’autres, dans ce tourbillon de vie tourmentée ! Cependant, pour nous, dans nos têtes, ne résonnent pas les 20 %. Il y aura toujours 0 % ou 100 %… Je regarde toutes ces photos de bambins dans la salle d’attente du deuxième étage du service. Un bébé. Ou deux. Parfois trois. Je sais déjà où j’accrocherai la nôtre. En haut, tout en haut, dans cet espace fait pour nous. J’ouvre négligemment un livret servant à nous renseigner sur les détails des protocoles des inséminations et des fécondations in vitro. En première page, cette phrase de Montesquieu : « Ce ne sont pas seulement les liens du sang qui forment la parenté mais aussi ceux du cœur et de l’intelligence. »
25 août 1995. Il fait une chaleur à suffoquer. Nous sommes fourbus. Nous nous sentons déjà vieux. Quatrième et dernière tentative. La deuxième fut un échec. La troisième avait fortement entamé ma spontanéité ; ils n’avaient pu ré-inséminer. Le sperme recueilli était de trop mauvaise qualité. « Rassurez-vous, la qualité du sperme chez un homme est très fluctuante, en fonction des périodes de fatigue, de maladies bénignes comme une angine ou un virus. Et puis, il y a de plus en plus d’hommes qui ont des problèmes d’anospermie. » Il avait bien tenté de me réconforter, cet andrologue si humain, tellement humain. Je crois bien qu’il y était même à moitié parvenu. Je l’avais d’ailleurs revu dans le cadre de mon travail, toujours disponible quand il s’agissait d’animer des débats sur la sexualité avec des jeunes en difficulté. Et Elle, pendant ce temps-là, qui s’était piquée quotidiennement, pour rien, traitement sur traitement… sans traiter le désespoir. Un peu plus tard, dans la matinée, il y a cette femme en blouse blanche qui déboule et nous dit : « Est-ce que vous avez pensé à une iad [3] ? Vous auriez certainement plus de chances… » Mais alors, est-ce vraiment possible avec mon propre sperme ? Si on me propose cela, c’est qu’ils jugent qu’il n’y a que peu de chances. Je sens bien que cette idée ne la dérange pas, Elle, même si Elle ne me le dit pas. Elle veut un enfant. Elle veut le porter, le sentir bouger en Elle. Qu’importe s’il est de moi. On fera comme si. Puisque ce don est anonyme. Cette idée m’insupporte.
Je préférerais adopter un enfant. Nous serions alors sur un pied d’égalité. Et puis cela tomberait bien, nous parlions déjà d’adopter, avant même d’avoir toutes ces difficultés pour avoir un enfant. Dernière tentative aujourd’hui. « Nous avons reçu les résultats des dernières analyses, Madame. Vous avez une endométriose et vous devez vous faire opérer rapidement. Je préfère vous dire que cela peut être une cause de stérilité. Mais il est nécessaire qu’on vous en débarrasse. Et puis il va falloir attendre un certain temps avant de retenter une insémination. »
18 septembre 1995. Je revends mes places pour Barbara, qui doit se produire à la Halle aux grains. Décidément, le destin me l’a toujours fait manquer. C’est le jour prévu pour son opération. Je flippe comme un malade quand ils la descendent au bloc, toute habillée de blanc. C’est peut-être la dernière fois que je la vois, que je l’embrasse, que je lui tiens la main, jusqu’à ce que les portes de l’ascenseur se referment inexorablement sur mes doigts qui glissent. Quelques heures après, encore une éternité, Elle se réveille. Un pâle sourire sur son visage. Et je recommence à vivre.
Novembre 1995. Nous franchissons le pas. Nous entamons les démarches d’adoption. Nous avons le temps. C’est en parallèle. Nous parlions d’adopter il y a si longtemps déjà. Nous vivons les rencontres avec l’assistante sociale et le psychiatre comme des formalités, exprimant, sincères, que nous voulons donner des parents à un enfant, que nous portons cela en nous depuis si longtemps. Nous ne nous sommes pas rendus au rendez-vous avec la première assistante sociale pour ce qu’elle considérait comme un passage obligé : la rencontre d’information. Au téléphone, elle nous était apparue comme plutôt moraliste. Elle nous en avait tenu rigueur, ce qui avait retardé la rencontre à notre domicile avec sa collègue, si différente, si compréhensive.
8 janvier 1996. Bonne année ! Je la lui souhaite avec des fleurs. Et, en même temps, je prends encore un an de plus : je suis né un 31 décembre. Nous pensons tous deux la même chose. Est-ce la bonne année ? L’année où l’on va attendre un enfant ? L’année où Elle va parler à son ventre ? On a déjà 35 « balais ». Il y a belle lurette qu’on ne joue plus à ce jeu débile : tu as un cil sur une de tes joues ; fais un vœu ; tape toi sur une des deux joues. C’était toujours le même vœu et cela n’a jamais marché. Ce jeu ne nous soutient plus. Plus rien ne nous soutient que nous-mêmes, nous renfermant peu à peu dans cette bulle opaque : la bulle de « nous deux sans eux ». La tentative se fait. Elle se bourre de traitements, s’inflige des piqûres. Je n’ai qu’à donner mon sperme. Je n’ai pas choisi la même cabine, cette fois. Bousculons la superstition. Je n’y arrive pas. Pourtant, j’ai de l’imagination. Enfin, c’est bon. Mais j’en mets la moitié à côté. Pourvu qu’il y en ait assez. Quel con ! Cela se compte en millions…
22 janvier 1996. Nous téléphonons. Comme deux âmes en peine, nous attendons que cela décroche. Cette fois, c’est Elle qui demande. Échec. Négatif. Rien n’est né !-gatif. Le monde tombe sous nos pas. Je la recueille dans mes bras en coton. Nous avons poussé jusqu’au désespoir. Envie de tout vomir.
Début février 1996. Nous ne voulons pas y croire. Notre force de persuasion nous a fait négocier et obtenir deux inséminations supplémentaires. « Normalement, cela ne se fait pas. Vous devriez essayer la fiv [4]. » Nous sommes totalement convaincus que les deux dernières fois, les conditions n’étaient pas réunies : une fois j’étais malade, et la qualité de mon sperme en avait forcément pâti. L’autre fois, l’endométriose. À ce point convaincus que l’équipe médicale se laisse convaincre de tenter deux iac [5] supplémentaires. Nous nous débrouillons pour faire programmer la suivante le 28 février 1996. Ah ! le 28 février.
28 février 1996. Il neige. Ce doit être rare, un 28 février. Il n’en finit pas de neiger. C’est une insémination de neige qui tombe sur cette vieille cour toute en brique ocre et sur son jardin symétrique, derrière le service. C’est comme si le sang se mêlait au sperme. Nous patientons. J’ai ma main sur son ventre. Cette fois, je sens que cela va marcher. C’est beau, j’en ai des frissons. Je mesure la chance que nous avons de vivre un moment aussi prenant que cet amour. La neige enfante le printemps, et moi j’enfante cette femme si belle, oubliant un instant que je suis aidé par le progrès, par toute une société. D’habitude, nous sommes quatre couples dans la chambre d’attente, nous regardant anonymement, en chiens de faïence, tracassés par ce chiffre. Il y a à peu près une réussite sur quatre, espérant que cette réussite-là, elle soit pour nous, cette fois, pas pour un de ces trois duos d’étrangers… Aujourd’hui, nous sommes les seuls dans la chambre d’attente blanche. Un miracle en blanc ?
Quatorze jours après. Je rappelle le service et j’entends la voix au bout du fil qui m’explique que cela n’a pas marché. Laconique. La sonnerie du téléphone me transperce le cœur. Il va falloir que je lui annonce ce qu’Elle a déjà compris.
Avril 1996. Je pars en voyage, loin, avec ma sœur, j’ai besoin de changer d’espace. Ou d’en retrouver : je lui envoie deux cartes au même moment. La première représente un petit garçon flanqué d’une paire de bottes sous le bras droit et tenant une paire de chaussures à talons de la main gauche, le regard tourné vers le haut et, au dos, je lui inscris :
Maman
Je sais que tu es là, que tu bats en moi
Papa me parle ; il me dit tout bas
Que tu me désires, que tu me conçois
Comme toi, avec toi et en toi
Il me sait déjà
Et un jour, je serai là ! Y —— s
La deuxième représente un petit garçon ressemblant au premier (ou est-ce une petite fille ?), assis, scrutant le ciel à travers une lunette astronomique et, au dos, je lui inscris :
Je vous vois
Ne m’oubliez pas !
Je sais que vous êtes là, que vous battez en moi…
Vous me parlez, vous me dites tout bas
Que vous me désirez, ce qui se conçoit
Comme vous et comme moi
Vous me savez déjà
Et un jour, je serai là ! S —— h !
13 mai 1996. Nous sommes convoqués à l’étage supérieur. Celui du service de la fécondation in vitro. Nous sommes reçus en même temps que d’autres couples se dévisageant à la dérobée pour une information collective sur la fiv et les procédés. Je prends des notes, studieux. Les pourcentages de réussite annoncés me semblent à la fois infimes et pourtant porteurs d’espoir. Mais ce que doit endurer la femme me paraît autrement plus difficile. Nous avons quatre tentatives remboursées par la Sécurité sociale. Au-delà, c’est hors de prix. Mais c’est parfaitement possible – nous fait-on comprendre – de s’acharner plus encore, moyennant finances…
17 juin 1996. Elle s’est bourrée de cachets et s’est parsemée de piqûres. Jusqu’au dernier soir où, là, panique chez nous, Elle n’a plus de produit pour la dernière injection. Les pharmacies sont toutes fermées, même loin, même en ville. Nous téléphonons partout. Rien. Pas de ce foutu produit. Elle se rend aux urgences, rentre très tard, ouf ! Elle a enfin trouvé, seulement voilà, Elle se fait la piqûre bien trop tard, on nous a rabâché qu’il était capital de bien respecter les heures pour le traitement. C’est le jour du prélèvement des ovocytes. Combien va-t-il y en avoir ? Je suis invité à la salle d’opération si je me déguise en bleu. Une blouse bien trop petite et des chaussures de stroumpf. Je lui prends la main. Il y a du sang et des douleurs, malgré l’anesthésie ; pour Elle. Si courageuse. Et la docteur. Mécanique. Qui continue à prélever, sans encouragement, sans sourire. Comme si elle cueillait des fruits pour gagner sa vie. Maintenant, je le sais. Il fallait qu’on en passe par là pour mériter des enfants. Mais qu’est-ce qu’on paye ? Cinq ovocytes. Re-ouf ! L’injection décalée de la veille n’a rien déréglé. Pendant ce temps, je donne encore mon sperme, inlassablement.
Quinze jours après. « Il n’y a que deux embryons. Nous allons vous les réimplanter. L’un nous paraît moins fiable. Mais on tente. » La réimplantation se fait par une longue canule. Une formalité par rapport à la ponction d’il y a quinze jours. Nous retenons notre souffle. 0, 1 ou 2 enfants…
Quinze jours encore. C’est zéro. Maudit mois de juillet ! Nous ne parlons plus. À quoi servent les mots ?
Début septembre 1996. Nous avons demandé un rendez-vous avec la psychologue. Elle, si douce, si menue. Enfin un sourire sincère dans une blouse blanche. Elle prend son temps, nous explique qu’une rencontre avec une psychothérapeute va au moins soulager nos souffrances, que c’est dur, ce processus, c’est long, que nous allons trouver un exutoire à cette démarche. Et, qui sait, identifier également des difficultés communes. Et puis le fait de vouloir un enfant et de ne pas l’obtenir, cela ravive des blessures d’enfance. Réfléchissez, maturez et tentez une séance, vous sentirez si cela vous convient. Elle nous écoute aussi. Surtout. D’une empathie tellement bienfaisante. À quand les modules de psycho pour les (futurs) médecins ? Nous réfléchissons, nous maturons et nous tentons une séance avec une psychothérapeute de couple.
7 novembre 1996. Nous nous retrouvons chez cette personne déjà âgée, à la voix posée, et nous faisons connaissance avec cet endroit, avec cette pratique et avec nous-mêmes. Nous nous présentons et, bien vite, au fil des séances, je me rends compte qu’Elle n’est pas la seule à avoir une histoire difficile, mais que j’en ai une et que nous sommes la rencontre de deux histoires compliquées. Les premières séances nous soulagent plutôt et nous encouragent à continuer dans la voie des fécondations in vitro, nous ne sommes plus au bout du rouleau mais sur un tapis roulant qui s’est renouvelé. Puis, très vite, nous percevons que la conjonction de nos deux histoires n’est certainement pas pour rien dans nos difficultés de procréation.
2 décembre 1996. Nous recevons une lettre. Ça y est. Nous avons obtenu l’agrément pour adopter un enfant – valable cinq ans si chaque année nous renouvelons notre demande. Nous sommes autorisés à être parents. De là à ce que cela nous permette « d’établir, au sein de notre psyché, ce sentiment de parentalité contemporain de la réparation de notre fertilité, et de rétablir notre capacité de procréation, restaurant ainsi, en nous, l’image d’un homme et d’une femme jusqu’alors dévalorisés à leurs propre yeux [6] », il n’y a qu’un pas que nous aimerions franchir. Pourtant, nous n’avons pas effectué la démarche d’adoption pour cela, nous avons toujours voulu adopter – mais qui sait, inconsciemment, ce que cela peut produire…
1er mars 1997. C’est la deuxième tentative de fécondation in vitro. Hier, Elle s’était arrêtée au bord de la route et s’était donné sa dernière piqûre dans le bas-ventre, vite, comme une toxico en manque de la prochaine dose. C’était l’heure ! Pendant que je cachais ma souffrance et mon impuissance comme je pouvais. Cela faisait longtemps maintenant qu’Elle avait choisi de s’administrer les sous-cutanées. Elle-même pour ne pas dépendre des horaires imposés par les infirmières à domicile. Aujourd’hui, c’est la ponction. Elle va être encore anesthésiée. Elle va quand même encore avoir mal. Elle a eu mal, mais pour sept ovocytes. C’est bien. Pendant le même temps, je recueille, sans me retenir et sans me recueillir. Puis, quelques jours après, très vite, trop vite, on nous téléphone. Très mauvaise nouvelle : la qualité du sperme était nettement insuffisante. Pas de possibilité de fécondation. Pas d’embryon possible. Pas d’enfant possible. Pas de bonheur possible. Nous prenons rendez-vous chez la psychothérapeute et nous tentons de régler les comptes avec ce que nous croyons être notre destinée… On s’en sort pas ! Cette fois-là, pour la Sécurité sociale, cela ne compte pas pour une tentative – tant mieux, nous ne coûterons pas trop cher à la société. Mais, pour notre couple, cela compte comme un zeste de courage en moins. Cela peut paraître de l’acharnement. Même nos amis ne disent plus : « Quand vous aurez des enfants… », mais : « Si vous avez des enfants… ». Nous sommes les seuls à entrevoir cette petite flamme d’espérance dans le fond de notre cœur.
Mai 1997. Deuxième fiv. On nous parle d’un nouveau procédé, l’icsi (IntraCytoplasmic Sperm Injection : injection directe du spermatozoïde dans l’ovule). Anesthésie. Ponction et recueil. Six ovocytes. Ils sont parvenus à créer trois embryons. Réimplantation des trois. Ils vont être trois, ou deux, ou il n’y en aura qu’un. Peut-être qu’il n’y en aura pas. Rien ! Elle a les seins gonflés. Douloureux. Elle a mal au ventre. Je la ramasse à la petite cuillère et j’ai les tripes comme une passoire.
Novembre 1997. Nous progressons dans notre psychothérapie. Un an déjà. Les blessures se révèlent au grand jour. Elle a porté sa famille à bout de bras, ses deux sœurs plus jeunes. N’a pas eu d’enfance. Elle a tout vu, tout entendu, de ces scènes affreuses entre ses parents. Elle s’est interposée. Quand elles se sont retrouvées seules, Elle a déniché du travail à sa mère… à dix ans. Un jour, l’institutrice demanda si les élèves pouvaient se renseigner au sein de leur famille si quelqu’un pouvait travailler à la cantine de l’école. Elle se leva, le doigt levé plus haut encore, en disant : « Ma mère, elle commence demain. » Je connais son histoire. Ou plutôt je croyais la connaître. Mais le fait qu’Elle parle d’Elle, de moi, de nous, à une tierce personne, en toute sécurité, sans avoir peur de moi…
Cela me fait prendre conscience de tout un tas de choses nous concernant. Et moi… de me raconter. J’ai porté les angoisses de mes parents. Surtout celles de mon père. Il m’a longtemps fait croire que j’étais réellement incapable de réaliser quoi que ce soit. Je m’en dégage devant Elle. Je deviens petit à petit, potentiellement, en capacité d’être père. D’être responsable de mes actes. Pleinement. De ne pas culpabiliser quand je me trompe. Elle saisit ce que je vis.
22 décembre 1997. « Parfois, il ne peut y avoir d’ovocytes recueillis lors de la ponction ; c’est ce qu’on appelle une ponction blanche : ce risque est surtout présent en cas de réponse ovarienne faible. » J’entends encore résonner ces paroles distillées d’un ton neutre par l’intervenant de l’information collective. C’est ce qui vient de se passer aujourd’hui. Ponction blanche pour un Noël noir. Ce devait être la troisième fiv. Nous devions faire la réimplantation, comme d’habitude, trente six heures après, c’est-à-dire le jour même de Noël.
Symbolique, non ? Ce jour-là, nous serons loin, nous partirons loin des familles, des festivités, réfugiés dans notre couple solitaire, tiens, pourquoi pas à Rocamadour, y aura pas un touriste pour nous déranger, à cette époque… Le soir même, nous sommes avachis devant la télévision ; ils diffusent un film de Jean « Re-noir », en noir et blanc, sur l’écran noir de nos nuits désormais blanches :
Nénette, avec l’accent méridional : Adieu Gabi !
Gabi, avec l’accent tout aussi méridional : Et toi, où tu vas comme ça ?
Nénette : Voir monsieur Talalexi.
Gabi : Par exemple, le vent ça va ?
Nénette : Dans le journal, il dit qu’il recevra les filles qui veulent essayer son invention… Dis, tu y crois, à la fécondation artificielle ?
Gabi : Oh ! je croirais surtout à sainte Victoire et aux herbes de la serre…
Nénette : Seulement y faut un homme.
Gabi : Pardi !
Nénette : Et j’en veux pas !
Gabi : Pourquoi ?
Nénette : C’est tous des fainéants !
Gabi : Avec ton machin, y faut pas d’homme ?
Nénette : Oh ! non !
Gabi : Ce qui vont pas chercher maintenant ! AIlez ! Adieu Nénette [7]
Bon sang de mauvais soir ! Ils évoquaient déjà le sujet dans les années cinquante. Nous qui voulions ne plus y penser… De toute façon, c’est mission impossible, tout nous y ramène.
Mars 1998. Troisième fiv. Anesthésie. Ponction. Sept ovocytes. Quelques jours plus tard, six embryons (dont deux ne sont pas « jojos » : impossible de les congeler, ceux-là). Réimplantation de ces deux-là plus un autre. Les trois restants vont être congelés. Résultat de la fiv : néant. Quelques journées plus tard, nous recevons par écrit la confirmation de la congélation des trois autres embryons : au moins, la prochaine fois, Elle n’aura pas à être anesthésiée pour une ponction. Si ces trois-là ont la bonne idée de survivre à la décongélation…
Fin mai 1998. Elle me téléphone pour me dire qu’Elle est enceinte. De qui ? De moi ? Mais nous n’avons même pas fait de traitement, pas de « biologie » ! Elle a fait le test. Pas de doute. Je cours dans la cour. Je bats le record du cent mètres. Dans les dernières longueurs, je m’envole même et je tutoie les branches des arbres qui m’effleurent la conscience. Je la prends et la fait tournoyer au dessus de ma tête. Elle, radieuse et emplie de bonheur.
4 septembre 1998, 17 h 46. Elle m’a donné rendez-vous dans cette grande surface au rayon couches et layettes. À sa manière de marcher, je ressens confusément qu’il se passe quelque chose d’anormal. « Le bébé n’a pas de cœur », réussit-elle à me dire. Le sol s’effondre autour de moi. Je vacille. Puis me reprends. Nous survivons quelques jours dans la douleur. Puis nous allons dans cette clinique où elle-même est née. Pour un curetage. Après une nuit d’agonie, d’expulsion, de sang et encore de sang. Ils ne lui ont même pas trouvé une chambre. Elle est dans un cagibi, en attente sur un petit lit, là où vient se changer le personnel. On la curette. On la vide de cet embryon, notre bébé. Elle sort, complètement dans les vapes. Voilà, Chérie, c’est fini… Et c’est sordide. Au fil des semaines, nous tentons de nous habituer. Elle marche sans parler. Elle hurle à l’intérieur. Je parle sans arrêt. Dans le désespoir, il y a un espoir : nous ne sommes pas stériles. Nous pouvons avoir un enfant. La preuve ! Nous revoyons la psychothérapeute. Puis nous nous rendons à l’hôpital pour un ultime rendez-vous. Nous sommes prêts pour la décongélation, espérant très fort qu’elle nous rende les embryons vivants, ce qui est loin d’être toujours le cas. Nous sommes confiants, sachant que cette réimplantation, si elle ne marche pas, ne sera pas comptabilisée dans la mesure où il n’y a pas de ponction. Nous aurons donc encore une chance supplémentaire. Stupeur ! Le biologiste qui nous reçoit nous explique qu’il n’y a pas d’embryons congelés, que c’était une faute de frappe sur notre dossier, qu’il n’y avait que trois embryons la dernière fois. Pourquoi ne nous a-t-on pas prévenus plus tôt ? Parce qu’on vient de s’en apercevoir. Nous avions déjà décidé de changer d’hôpital si cette décongélation et réimplantation ne marchait pas. Nous franchissons le pas, meurtris par tant de malchance. Cette autre clinique qui propose aussi les fécondations in vitro nous sollicite pour l’information collective incontournable. « Mais nous l’avons déjà… » Cela ne sert à rien de se révolter. Nous reprenons tout à zéro. C’est la dernière tentative. On veut l’essayer ailleurs. Décalons tout pour la dernière chance.
Début décembre 1998. Info collective. Tout est différent, nouveau. Le lieu, l’approche. Je prends des notes. Tel un étudiant, toujours aussi studieux. Elle a l’air si loin dans cet amphi si grand. On nous projette des diapos. On nous donne les mêmes chiffres, à peu près les mêmes explications. Demain, je lui parle de mon idée. Je la demande en mariage et je raye de ce coin de mon cerveau la ritournelle de Brassens, devenue l’un de mes credos : « J’ai l’honneur de ne pas te demander la main, ne signons pas nos noms au bas d’un parchemin [8]. »
Début décembre 1998, toujours. C’est la troisième lettre de renouvellement annuel de notre demande d’adoption française. Je l’écris. Nous la signons. Mais nous ne sommes plus très convaincus qu’il va y avoir une proposition. Plus que deux ans. Serait-ce le fait qu’il y ait peu d’enfants adoptables, en France, ou est-ce le pouvoir de cette assistante sociale, que je sais avoir une grande influence sur la décision des attributions et qui s’était senti niée par notre démarche sans elle ? J’ose espérer que c’est à cause du premier facteur. Du calme, mon gars, c’est une commission de plusieurs professionnels qui décide des adoptions. Pas de parano, Nano !
27 février 1999. Dernière tentative. Une incroyable douceur, une inhabituelle quiétude. Nous avons une chambre pour nous seuls avec un lit double pour nous seuls. La chambre n° 4. Nous deux, plus deux bébés, on se raccroche à ce qu’on peut dans ces circonstances. Demain, nous nous marions. En comité restreint, deux couples d’amis pour témoins de notre fidélité. Nous sommes sereins. N’y a-t-il pas eu onze ovocytes ? Pour la première fois, il y a également des embryons congelés, trois et le même nombre d’embryons réimplantés. Dans un silence de cathédrale, le docteur lui en avait d’abord transmis deux par la canule et l’infirmière était allée chercher l’autre, qui avait été oublié. « Rassurez-vous, il va arriver, le voilà… » Nous sommes dans un état « premier-second ». Nous pourrons même retenter sans ponction si cela ne marche pas. Ou avoir d’autres enfants, avec cette congélation ! Ou encore naturellement. On peut. Si, si !
28 février 1999. Dix-sept ans que l’on naît ensemble. C’est rapide de se marier en confidences. C’est notre histoire. Nous vous aimons. Les familles. Mais notre histoire nous indique de nous marier comme cela. Je l’aime. Je veux qu’Elle sente que je suis capable de revenir sur mes idées pour conforter notre couple. Pour le légitimer. Quelque chose de cet ordre-là. Je crois que le fait de nous marier la sécurise. La conforte. Elle qui n’a vécu que divorce, ruptures. Nous nous retrouvons au restaurant Le Poêlon :
Vous les témoins de nos frissons
De l’amitié tout fleurait bon
Au Poêlon.
Vous… qui préservez l’unisson
De notre amour à l’horizon
Le Poêlon.
Vous… qu’à jamais nous encensons
Dans nos mémoires et dans nos sons
… Un Poêlon
Vous… et nous dans les moissons
De la chaleur et… des saisons
Du Poêlon
Nous, par monts et par semaisons
Nous nous souviendrons, reviendrons
Oh ! Poêlon !
15 mars 1999. Alexandra est descendue de Lyon. L’amie, la confidente, le témoin de nos doutes et de nos joies. Ceux de la clinique m’avaient dit de téléphoner en début d’après-midi. J’appelle pour le résultat, de cette cabine, pas loin de la place Saint-Sernin. Alex est en face, dans ce magasin de disques. « Je téléphone pour la réponse de la fiv. » « 522 », me dit-il. Je marque une pause et lui redemande, il me répond : « 522 ! C’est positif. » Je ne sais plus ce que veut dire négatif, positif. Le test a bougé. Il est positif. Cela veut dire quoi ? Je lui fais répéter : « C’est positif, c’est bon. » Bon sang, dis-le moi, qu’elle est enceinte ! C’est pas vrai ! Elle est enceinte ! Je traverse la rue et j’embrasse Alex en ne cessant de lui crier : « C’est bon, 522, c’est bon ! » Et je reste planté là, au milieu, dans un concert de Klaxon. Puis je cours non loin de là, jusqu’à son travail, pénètre dans les bureaux, Elle ferme la porte, s’y adosse et me demande dans un murmure la réponse, persuadée que si je passe au lieu de téléphoner, c’est pour la réconforter, lui annoncer une mauvaise nouvelle. 522, c’est bon, c’est positif, c’est génial ! Bon anniversaire ! Elle en avait oublié son anniversaire…
15 juin 1999. C’est la première échographie. On est prudents, un brin tendus. On en a déjà perdu un au bout de plus de trois mois, il y a de cela presque un an maintenant. « Ils sont deux. Et, pour leur sexe, il faudra attendre la prochaine échographie. » Une joie indicible s’empare de nous. Et puis, déjà, un autre espoir. Une autre exigence. Y aurait-il un garçon et une fille ?
Début août 1999. Deuxième échographie. « Pas de doute, c’est deux garçons, vos deux p’tits bouts ! Aucune anomalie. » Un poil déçu. Et puis non, c’est tellement merveilleux. Nous partons à la pêche aux prénoms et nous investissons enfin les rayons jouets.
Samedi 6 novembre 1999. « Dis-moi, tu crois que je peux partir jouer ce match ? L’accouchement est imminent ? » « Oh, Agen, c’est pas bien loin, tu y vas et tu m’appelles tout de suite après la rencontre ? » Je sentais bien que je prenais un risque, mais toujours ce foutu basket qui me colle à la peau. Je veux respecter mes engagements. Je joue la partie mais j’ai la tête ailleurs. La défaite ne me fait plus aucun effet. Je rappelle. Tout va bien. Je vais même manger avec l’équipe, puis je rentre à la maison. Je m’endors auprès d’Elle, il est tard, puis très vite lui viennent les premières contractions. Nous allons à la clinique. C’est parti pour la grande aventure. Je n’ai jamais vu une nuit si étoilée. La vie est belle. Elle avait méticuleusement préparé son sac, pris mon baladeur. Dans la chambre, confortablement installée, Elle écoute Loreenna Mac Kennitt, sa voix et ses chansons venant d’un autre univers. Elle est relax. Ne veut pas de péridurale. Mais les contractions ne sont pas importantes, trop espacées. Pas de dilatation. On accélère le processus. Cela lui fait de plus en plus mal. Insoutenable. On lui recommande alors d’accepter cette péridurale. Car cela devient long. Très long. Décidément, tout sera médicalisé jusqu’au bout. Enfin, Yannis naît, Elle ne peut savourer, Elle se re-concentre. Puis Léo vient. Ils sont grands. Ils sont beaux. Soudain, cela se complique. C’est trop ouvert. Une hémorragie. Le docteur a du mal à contenir avec ses cotons. On me demande de sortir. Les petits dans une couveuse, blottis l’un contre l’autre. Ils dorment, souriants. Elle, pendant ce temps, qui lutte, dans l’autre salle. Nous sommes dimanche. Tout est anormalement calme. Moi aussi, je suis né un dimanche. Elle fait des chutes de tension. La sage-femme rappelle l’anesthésiste dans un autre service. Le gynéco chez lui. Ils lui administrent des produits. Puis repartent enfin. Elle rechute. Elle a froid. Si froid. Elle est saisie d’intenses tremblements quand je suis autorisé à la voir. Je sens les infirmières et la sage-femme bien loin d’être sereines. Elles me demandent à nouveau de sortir.
Elles rappellent l’anesthésiste. Je me glisse derrière une porte entrebâillée et j’entends des bribes de phrases qui me font comprendre que la situation est grave. L’anesthésiste est de retour. Décide de la faire emmener aux urgences. Je suis prostré. Ils viennent dans la salle d’attente et m’expliquent la situation… Je ne retiens que la gravité. La première transfusion n’a pas suffi. Elle a perdu beaucoup trop de sang. Elle est livide. Elle manquait déjà de beaucoup de fer avant de venir. Je l’accompagne, lui tenant sa main glaciale, aussi loin que l’on me le permet. Et dans le couloir j’aperçois ses deux sœurs et sa mère. Comment ont-elles su ? Un peu plus tôt, je lui avais dit : « Accroche-toi, reste là » quand Elle avait eu cette spectaculaire chute de tension. Je m’imaginais déjà seul avec deux fils. Elle avait tant voulu donner la vie qu’Elle risquait de la perdre. En lui disant de s’accrocher, j’avais eu l’impression que cela l’aiderait à rester en vie. Elle m’avait dit faiblement qu’Elle se sentait partir dans un trou noir. J’étais désemparé. Je me sentais démuni, inutile. Maintenant, ils la transfusent. Il me semble qu’ils lui administrent des quantités industrielles de sang. Toute la nuit. Visites interdites. Mais ils m’autorisent à la voir. Elle est chaude. Elle est mieux. Elle dort, dort. À présent, ce matin, Elle veut déjà voir ses deux fils. Le lendemain, Elle a déjà regagné une chambre de la maternité. Avec un écriteau sur la porte, pendant une semaine. Ne pas déranger, visites interdites. Tant mieux, cela va limiter les visites. On va pouvoir savourer. Tous les quatre, enfin ! Je croise la sage-femme dans un couloir, quelques jours plus tard, elle me dit : « Cela a été difficile, n’est-ce pas ? ». Nous rentrons à la maison, enfin, deux tourterelles jumelles sont à l’entrée, sur le fil du linge, pour nous accueillir. Depuis, elles ne quittent plus le jardin et la maison reflète à tout moment les rayons du soleil.
Août 2000. Yannis (Y—— s !) et Léo sont prenants. Pleins de vie. Neuf mois déjà ! Elle qui a des pertes de sang. Et qui décide enfin de consulter. Hospitalisation. Chute de tension spectaculaire. Deuxième intervention. Il aurait fallu les enlever bien avant, ces hémorroïdes. Seulement, voilà, Elle les avait presque oubliées, accaparée par sa progéniture. Retransfusion. La semaine est interminable. Seul avec les mômes. Visite à nouveau interdite. Je lui amène ses fils. Quand même ! Cela la regonfle. Cela regonfle tout le monde. Après l’opération, j’ai vraiment pensé qu’Elle allait mourir. J’étais accouru dans l’après-midi et, juste avant de rejoindre sa chambre dans cette petite clinique, j’étais passé dans une ruelle où éclatait sur un pan de mur un tag représentant une fille blonde enlevée par le diable, dans ses mains crochues. J’y ai vu comme un signe du destin et je me suis dit alors que tout était fini. Je grimpais à son étage, avalant les escaliers à grandes enjambées. Je déboulais dans la pièce, Elle me sourit faiblement, marquée mais vivante, en compagnie de sa mère. Je mesure combien je l’aime. Elle vit avec le sang des autres. Merci à tous les donneurs du monde entier. Demain, c’est décidé, je commence à donner mon sang.
28 février 2002. Nous avions parlé d’un troisième enfant. Aujourd’hui, nous nous séparons. Définitivement – en ce jour anniversaire : vingt ans, jour pour jour, que l’on est ensemble.
Après une semaine de réflexion, elle là-haut, moi dans mes Cévennes…
 
NOTES
 
[*] Nano Gamondes, éducateur spécialisé.
[1] Jeune, gamin en patois lyonnais.
[2] Centre d’études et de conservation du sperme.
[3] Insémination avec donneur.
[4] Fécondation in vitro.
[5] Insémination avec conjoint.
[6] P. Ferrari, professeur de psychiatrie infantile, « Le sentiment de filiation chez l’enfant adopté », dans Lieux de l’enfance, n° 11, 1985, « L’adoption », p. 203-211.
[7] J. Renoir, Le déjeuner sur l’herbe, 1959.
[8] G. Brassens, « La non-demande en mariage ».
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Nano Gamondes, éducateur spécialisé. Suite de la note...
[1]
Jeune, gamin en patois lyonnais. Suite de la note...
[2]
Centre d’études et de conservation du sperme. Suite de la note...
[3]
Insémination avec donneur. Suite de la note...
[4]
Fécondation in vitro. Suite de la note...
[5]
Insémination avec conjoint. Suite de la note...
[6]
P. Ferrari, professeur de psychiatrie infantile, « Le senti...
[suite] Suite de la note...
[7]
J. Renoir, Le déjeuner sur l’herbe, 1959. Suite de la note...
[8]
G. Brassens, « La non-demande en mariage ». Suite de la note...