Empan
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I.S.B.N.274920058X
152 pages

p. 105 à 113
doi: en cours

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Les groupes : maillon psychothérapique

no48 2002/4

« Si la rencontre se fait avec le sujet, elle ne se fait pas qu’avec les signes pathologiques du sujet ; le sujet et ses signes sont comme un personnage en quête d’un auteur – au sens du scribe ou de l’écrivain public – qui pourrait élucider sa problématique. »
Pierre Delion (1997)
Se poser aujourd’hui la question du « groupe », de sa disparition ou de sa pertinence comme outil de travail équivaut à nous interroger plus globalement sur nos pratiques dans le champ de la pédopsychiatrie ou de l’enfance inadaptée.
Le malaise social, latent depuis une dizaine d’années, perdure et s’intensifie. Les hauts parleurs des médias nous en repaissent sans répit. Les repères qui servaient de toile de fond à nos vies s’estompent ou s’effondrent. Les institutions et structures dans lesquelles nous exerçons sont prises dans l’aliénation sociale. La Santé est dans tous ses états.
L’ère positiviste qui vient fondre sur les patients, les discours des pseudo-sciences, le règne de la spécialité et des spécialistes de l’isolement du symptôme, le diktat du « Be concrete », la surenchère des contrôles, faute d’un projet politique prenant aussi l’humain en compte, l’établissement de fichiers, de dossiers, la nécessité d’« assurances » toujours plus contraignantes et tatillonnes, toutes ces mesures allant dans le sens de la maîtrise des coûts de santé au nom d’un modernisme sans autre projet que consummériste, ne favorisent pas un climat propice à faire tout simplement un travail de soin.
Faire un travail clinique voulait dire être au chevet du malade. N’est-ce pas devenu trop ambitieux ? En avons-nous encore le temps et les moyens, le temps d’arrêter de « fonctionner » pour l’accueillir, l’avoir en tête, y penser, penser tout court ?
 
Tenir compte du malaise social
 
 
Sans dramatiser une situation déjà bien difficile pour bon nombre d’équipes (la catastrophe de l’azf a beaucoup touché notre secteur et en premier lieu l’hôpital Marchant), dans ce contexte de malaise social où un individualisme de désengagement est souvent érigé en seul garant d’une authenticité personnelle, s’inscrire dans un collectif n’est guère à l’ordre du jour. Cette attitude s’est largement répandue ces dernières années dans les cursus de formation dispensés par les écoles d’éducateurs.
Entretiens individuels, travail individuel avec les enfants ou les jeunes sont les maîtres mots, signes du bon travail de nos futurs collègues. Il suffit pour s’en convaincre de lire des mémoires de dernière année pour mesurer l’avancée de ces pratiques. On peut s’interroger sur la façon dont a été entendue la demande d’élaboration du « projet individuel » pour chaque jeune. Ne serait-ce pas dans un sens un peu restrictif, si cela est compris comme devant se dérouler uniquement en situation duelle avec le référent ? Cela semble caricatural, et pourtant ! Le souhait de beaucoup d’élèves en formation est de travailler en aemo, persuadés qu’ils sont, que cela leur évitera la lourdeur des équipes et leur garantira une liberté pourtant toute relative.
Les temps sont difficiles… aussi bien pour les usagers que pour les travailleurs de notre secteur. Sur les lieux de travail, certains, dans un souci conservatoire, ont opté pour le repli. Ceux qui n’ont pas fait ce choix se trouvent souvent renvoyés à eux-mêmes dans la solitude des institutions. Face à leurs attentes, leurs questionnements et leurs doutes, seuls des silences assourdissants font écho.
Alors s’installent des pratiques individuelles, tandis que l’éducatif avait été jusque-là le lieu du groupe. Elles ne sont pas toujours théorisées, mais répondent à un souci de maintenir des lieux où les jeunes accueillis seront à l’abri des agressions et des intrusions sous toutes leurs formes, qu’ils aient eux-mêmes subi ou fomenté des actes de violence.
Œuvrer dans le sens du soin devient presque une gageure si, comme le souligne Winnicott (1969), « une faillite de l’environnement favorable fait obstruction aux processus de maturation ».
L’environnement, c’est d’abord la famille. Les mutations qui l’ont traversée ont érodé la fonction instituante, structurante qu’elle occupait. Le groupe familial n’a pas pu offrir les assises (places, rôles, fonctions) classiques de la scène triangulaire. Dans bien des cas, la figure du Père s’effondre et, avec elle, celle des identifications et des idéaux nécessaires à toute maturation psychique. Comment, alors, essayer de restaurer, poser des repères, suppléer à l’effacement du symbolique, recréer un lien devenu si précaire ?
Comment aider ces jeunes, victimes de détresses et de ruptures répétées et qui sont de plus en plus nombreux à nous être adressés dans les quartiers difficiles ? Appelés « états limites » ou « pathologies narcissiques », ils sont souvent caractérisés uniquement par ce qui fait symptôme : les passages à l’acte qui les ont exclus ou mis en marge des institutions sociales, l’école tout d’abord, mais aussi les lieux de loisirs, les activités sportives… Les passages à l’acte sont leur carte de visite, ils leur tiennent lieu d’identité. Ils n’ont que ça à revendiquer. L’acte-décharge leur colle au corps. S’ils sont dangereux, c’est d’abord pour eux-mêmes.
Ils bousculent nos savoir-faire, nous inquiètent, nous mettent en échec, nous entraînant parfois, dans un fonctionnement en miroir, à développer un activisme social vain alors qu’il n’y a pas eu au préalable un travail de soin.
Les apaiser, installer une relation de confiance, les aider à renouer les fils de leur histoire va souvent passer, en début de prise en charge, par un suivi individuel. Car ces jeunes ont du mal à accepter la vie en groupe, avec des pairs. Il faut y respecter des règles, la différence des générations, la place singulière de chacun, eux qui, faute d’en avoir une, vont l’occuper toute. Ils vont même avoir la surprise angoissante de découvrir qu’ici ils ont une place.
Comment engendrer de la vie psychique, comme l’énonce R. Kaës (1997), « alors que le fondement même de l’identité de filiation est mis en échec par l’impossibilité que se constituent une instance suffisante de refoulement pulsionnel, un contrat narcissique et une illusion familiale » ?
Il faut rester extrêmement vigilant, car la relation individuelle peut être vécue comme persécutive par ces jeunes qui se targuent de ne rien demander tout en se demandant ce qu’on leur « veut ». « Celui-ci me cherche », « Tu me cherches… ». Il s’agit bien là d’une rencontre manquée. La relation duelle peut parfois être vécue sur un mode intrusif, redoublant le traumatisme de la séduction primaire dans la première relation d’objet. Il faut alors être prudent, éviter le registre interprétatif et, surtout, savoir de quelle place on parle.
Il ne faut pas perdre de vue qu’au-delà des outils thérapeutiques de chacun, c’est ensemble (ceux qui « voient » les parents, ceux qui travaillent auprès des jeunes…) que nous élaborons un travail de soin grâce à notre fonction contenante. Étant donné leur pauvreté fantasmatique, c’est cette fonction-là (qui peut s’apparenter au « holding » dont parle Winnicott pour le jeune enfant) plus que le registre interprétatif qui va leur permettre de commencer à verbaliser et à entreprendre un travail psychique. Il faut essayer de transformer leur passage à l’acte en acting-out pour qu’il devienne un élément signifiant situé dans l’ordre du langage.
Nous allons cheminer un temps avec lui. Dans ce dispositif balisé, nous allons lui apprendre peu à peu les règles du jeu, qui, lorsqu’il pourra s’en saisir, l’aideront à soutenir sa place dans l’espace social et ainsi devenir le sujet de sa propre histoire.
L’extension du travail individuel est-il lié à la difficulté à se situer face à ces « pathologies nouvelles » ? Le thérapeutique ne se conjuguerait-il plus qu’au singulier ? S’agit-il là de transposer ou d’utiliser sans principe le protocole de la « cure type du névrosé moyen », d’habitude pratiquée « en ville », à toute relation duelle si tant est que cela existe ! Cela serait une bien mauvaise compréhension de la théorie psychanalytique et de ce qui en est central : le transfert. Nous y reviendrons plus loin, en particulier en ce qui concerne le transfert du psychotique et les conséquences qui en découlent.
Alors, travail individuel, travail en groupe ? Nous avons pu noter l’importance du travail en groupe mais, au-delà de cette partition binaire réductrice, il nous paraît plus intéressant de faire circuler les notions de collectif et de transversalité.
J.-P. Chartier (1984), explique que, dans les cas qui ont été précédemment évoqués, « les divers instruments de l’action éducative et thérapeutique sont devenus communs. L’entretien “classique”, la rencontre dans un lieu hors service, le loisir, le cinéma, théâtre ou repas partagé avec le client, l’accompagnement de celui-ci dans un lieu de vie ou un centre de post-cure seront indifféremment effectués par l’éducateur et le psychologue selon le seul principe que nous retenons aujourd’hui : priorité à la relation la plus utilisable, la plus dynamisable à un moment donné… à celui qui a le meilleur contact ».
 
Un dispositif de soin plus complexe
 
 
En tant que psychodramatistes en cmp (depuis plus d’une douzaine d’années), nous avons vu les conditions de notre travail devenir de plus en plus complexes.
Rares sont aujourd’hui les enfants adressés au cmp pour lesquels une séance hebdomadaire de psychodrame est suffisante, étant entendu que leurs parents sont suivis par ailleurs. Les difficultés de ces enfants ou préadolescents qui nous sont adressés (états limites ou pathologies narcissiques) nécessitent des prises en charge diversifiées et conduites par plusieurs techniciens. Une alliance thérapeutique avec leurs parents est indispensable pour qu’un travail puisse s’engager. Nous pensons qu’il en serait de même s’il s’agissait d’une psychothérapie individuelle.
Ce n’est donc pas l’adéquation d’un outil ou d’un autre qui est en cause, mais c’est quand même de « groupe » qu’il est question. Groupe sous la forme d’un dispositif de soin à propos du jeune en question.
Le souci que nous aurons de ce jeune-là va nous sensibiliser à des notions essentielles pour favoriser le travail de soin : ce sont l’adresse, pour pouvoir établir un partenariat ou un lien avec ceux qui nous l’ont présenté, et l’accueil. Leur prise en compte va être déterminante pour pouvoir travailler la reprise des liens, l’inscrire dans un réseau de sens, construire du tissu conjonctif, dit Pierre Delion.
Ce mode de fonctionnement ne va pas de soi, il est le fruit d’une prise de position théorique, celle des tenants du courant de psychothérapie institutionnelle, qui s’est le plus largement développé dans le secteur psychiatrique et dans les institutions prenant en charge des psychotiques. Mais, comme le disait F. Tosquelles (1984), les concepts en sont exportables à condition de tenir compte du contexte ; pour des pathologies moins dépendantes vis-à-vis des soignants (cmp-cattp), il est courant de constater qu’on peut utiliser tout ou partie de ce qui a été inventé pour le psychotique, aussi bien sur les plans théoriques que pratiques.
« Il n’est pas question d’en faire trop avec un enfant, juste ce qu’il faut », dit Hélène Chaigneau. Mais qui peut le plus peut le moins ! Et c’est déjà tout un programme.
Pour le dire vite, c’est l’analyse du transfert chez le psychotique qui a été le point de départ de cette élaboration théorique. À la différence du névrosé, la relation transférentielle chez le psychotique porte sur des objets d’identification de type partiel. Il n’y a donc pas un objet de transfert mais plusieurs, ce qui produit une multiréférentialité des objets transférentiels, selon une définition de J. Oury (1984). La relation passe par ces objets partiels. Une seule personne ne peut donc en être dépositaire. C’est d’être le réceptacle des projections du sujet psychotique qui permet de les comprendre, de les métaboliser et d’en faire quelque chose de constructif pour lui.
Il va s’agir alors de trouver les moyens de faire des liens entre les objets partiels pour que quelque chose puisse fonctionner entre lui et ses objets partiels, réunis avec lui sous forme d’institution. C’est ce que F. Tosquelles appelait le contre-transfert institutionnel, ça a donc à voir avec les groupes. Jean Oury utilise la notion de « collectif ». C’est, dit-il, « une machine abstraite qui élabore la loi du groupe ». Dès qu’on parle de contre-transfert institutionnel, on va avoir à faire avec le transfert de chaque soignant, ce qui avait déjà été observé par Freud, puis par Bion.
On ne peut qu’entrevoir la difficulté à mettre en œuvre de telles pratiques, qui chamboulent les rapports hiérarchiques traditionnels. Car le collectif n’est pas la collectivité avec ce qu’elle supporte d’aliénation sociale et étatique. Si nous sommes dépendants de ces pressions, comment être efficients ? Entre aliénation sociale et aliénation psychotique, le chemin à tracer ne va pas être aisé ! Il sera de traverse, transversal.
Nous sommes dans des rapports hiérarchiques, liés à des formations, des statuts professionnels, dans ce que J. Oury appelle « la délimitation de notre petite propriété ». Il faut y tenir sa place, ne pas en changer, ce qui explique, parfois, la force d’inertie ou les conflits à l’œuvre dans les équipes. De multiples facteurs interviennent pour entraver ce travail. Il faut trouver des solutions « locales », des possibilités de passage entre les différents discours tenus dans l’équipe. Prendre des précautions. Cela va à contre-courant de ce qui est établi, et on ne peut pas se passer de ce qui est établi. Cette ambiance, ce style bousculent nos habitudes de pensée, ils nous engagent. L’observation est aussi portée sur le soignant. Cette éthique, dit Delion, est « comme la colonne vertébrale de l’appareil psychique en ce qu’elle a d’éminemment subjectif et de singulier chez chacun de nous… Cette image évoque une autre comparaison avec l’élément constitutif de l’équipe soignante, une peau groupale, une peau de collectif. Rappelons que Freud a trouvé, dans la membrane limitante de l’appareil psychique, deux fonctions reprises par Anzieu pour la fonction groupale : d’une part, le pare-excitations et, d’autre part, la surface d’inscription. Le collectif des soignants, cet organisme bizarre, est fabriqué avec les colonnes vertébrales psychiques éthiques de chacun mais dans une peau groupale ». C’est un dispositif fragile, précaire… Mais cette fragilité et cette précarité sont nécessaires pour accueillir les angoisses et les modes de défense peu élaborés des enfants.
Finalement, le travail qu’on essaie de faire dans les constellations transférentielles, c’est de mettre en place des cadres dans lesquels les petites choses qui composent la clinique viennent s’articuler et prendre sens, éventuellement. Il ne tient qu’aux équipes, si c’est leur désir, de s’en saisir pour changer leurs pratiques. Les enjeux sont élevés mais ce qu’on peut y gagner est considérable du côté de la vie et de l’humain.
Dans cette période de déshérence, ces concepts sont, peut-être plus encore que par le passé, pertinents et subversifs.
Non sans rapport, finalement, avec cette dialectique où le collectif, à l’inverse de la massification, est composé de 1 + 1 + 1… + 1, nous avons choisi de pratiquer du psychodrame analytique freudien. Un effet de correspondance ? Il n’y a pas de hasard :
  • psychodrame, il l’est, en restant fidèle à la première inspiration de Moreno : saisir l’enjeu présent dans l’appel du participant, en lui faisant représenter, ici et maintenant, le fait vécu qu’il évoque ;
  • freudien, il l’est par la mise en œuvre, dans le champ spécifique qui est le sien des concepts forgés par Freud et Lacan pour la cure analytique. L’écart et la pratique de la parole y restent articulés à la mise en jeu du corps et du regard, cependant que le travail en groupe restreint étaye pour chacun son désir en son proche lieu social.
Moreno a joué un rôle capital dans les processus qui ont contribué à l’élaboration de la psychothérapie institutionnelle, en particulier dans le développement de la sociométrie, qui nous a sensibilisés à l’appréhension des problèmes dans l’institution psychiatrique, problèmes mettant en cause l’institution elle-même. Il était nécessaire de traiter le milieu ambiant, qui pouvait avoir aussi ses maladies. Toutes ces considérations et les remèdes préconisés, caractérisés globalement par un travail de thérapie d’intergroupe, ont été un apport enrichissant à la vie des institutions. Par contre, sa pratique et les positions qu’il a avancées plus tard l’ont éloigné de plus en plus de la théorie freudienne. Il centre le psychodrame sur l’action et le groupe, et non sur le discours du sujet. Pour lui, la spontanéité et la créativité de l’individu prennent le pas sur la démarche analytique. L’inconscient ne l’intéresse que sous sa forme opératoire. On voit donc bien en quoi le psychodrame analytique s’en différencie.
 
Le psychodrame : un espace de groupe
 
 
Le groupe est au centre du dispositif de psychodrame. Pas de psychodrame, même individuel, sans groupe !
Le groupe a d’abord une fonction accueillante, contenante. Dans les cmp du Centre de guidance infantile, nous animons depuis des années du psychodrame analytique en groupe. Dans chacun des groupes, nous réunissons quatre à six enfants ; ils sont du même quartier, leur âge s’échelonne de 8 à 11 ans pour les plus jeunes, de 12 à 15 ans pour les autres ; les grands adolescents qui peuvent se déplacer par leurs propres moyens quittent leur quartier et viennent travailler ensemble dans un même lieu, celui du cattp, au centre-ville.
Ces petits groupes ne sont pas coupés du monde, ils ont une fonction symboligène, intégrative. Ils ne sont pas en eux-mêmes des institutions, ils dureront le temps nécessaire à chacun. Ce qui s’y passe reste du domaine du jeu : les relations y sont imaginaires, même si nous invitons les participants à y évoquer et « travailler » des séquences qu’ils ont vécues, à les mettre quelquefois en scène pour se les re-présenter, s’y re-trouver, évoluer, changer de perspective ; il suffit peut-être de changer de place, de rôle…
Nous rencontrons des enfants qui ont perdu pied, qui sont « en panne » de lien social, qui sont en rupture avec l’école, la famille, les institutions de notre société.
En tout cas, et fréquemment, ils parlent peu ou choisissent peu de parler d’eux (ils font parler d’eux…), comme nous l’avons dit précédemment. Or, nous savons qu’il n’y a que le langage qui va les faire sortir de l’exclusion et qui va permettre à chacun de s’affirmer dans sa singularité, d’être libre. Le groupe est un élément dynamique du psychodrame : chacun, quand il prend la parole, s’expose à être compris ou incompris des autres et de lui-même, mais bénéficie de la parole des autres, qui peut être « thérapeutique » pour eux. La parole est importante pour l’autre. Ils se disent entre eux des choses plus accessibles, plus compréhensibles que celles adressées par les adultes. Ils sont, quand ils ont avancé dans le travail, très respectueux les uns des autres et fidèles à leur rencontre hebdomadaire dans le groupe auquel (provisoirement) ils appartiennent.
Le psychodrame paraît être vraiment un outil pertinent en cmp-cattp pour enfants et adolescents ; il permet assez facilement d’aborder des troubles identitaires. Dans les quartiers de Reynerie, La Faourette, pour que notre travail soit possible, il est impératif d’être souple dans la mise en place du cadre.
Malgré azf et autres explosions de quartier, il a fallu maintenir du lien avec l’équipe de consultation, dont nous ne faisons pas, par choix institutionnel, partie intégrante.
Maintenir du lien avec les familles, avec les associations de quartier pour être plus accessibles, plus familières, bien plus ancrées dans l’ordinaire. Il nous faut aussi, peut-être plus qu’ailleurs, veiller à ce que les enfants aient des repères sociaux dans lesquels ils vont pouvoir mettre à l’épreuve les avancées psychiques, les repères de place qu’ils ont pu opérer avec nous : il est absolument nécessaire de recevoir les familles, les collègues qui s’occupent des enfants à d’autres moments de la semaine, en maintenant (par le fait que les entretiens se font en présence de l’enfant) la plus grande discrétion sur ce qui se dit ou se passe en séance.
Notre travail de psychodramatiste consiste à arrimer chacun des sujets à la pratique d’un discours social et non pas à analyser son inconscient : analyser l’inconscient, ça ne se fait pas en groupe, fût-il analytique. La théorie analytique, nous y sommes arrimées nous-mêmes, mais le groupe de psychodrame va permettre à du social de se retisser. Le groupe est nécessaire à retisser « ce qui manque » à ces enfants qui viennent vers nous.
De la masse où ils étaient confondus sans pouvoir élaborer des positions subjectives, ils vont pouvoir se différencier, penser, être sujets de leur existence. La parole va pouvoir circuler. C’est pourquoi nous pratiquons du psychodrame en groupe et non de groupe.
Dans les groupes de psychodrame, nous sommes amenés à « mettre en espace », à re-présenter des scènes singulières mais universelles telles que le repas de famille, les places dans la chambre des enfants… Dans ces scènes, chacun est pris dans son histoire, chacun va pouvoir ré-arrimer ses liens sociaux, bien qu’on instaure un espace imaginaire du semblant en utilisant du comme-si.
Les changements de rôle, que nous utilisons souvent, vont permettre au participant de se faire acteur de n’importe quel rôle, voire de plusieurs rôles, de la scène évoquée, et c’est parce qu’il permet ainsi de « démultiplier » le sujet que le psychodrame est propice à travailler l’emprise de ce sujet avec ses liens institutionnels – famille, école, cmp, etc. –, faute d’identifications parentales solides.
La parole qui se remet à circuler dans le jeu, dans le retour au groupe, a un statut particulier dans le psychodrame, c’est ce qui constitue le discours de séance. S. Gaudé (1998) remarque qu’au régime du secret (qui est celui de la cure analytique où la référence à un tiers ne sera que parlée) se trouve substitué celui du privé (ce privé se trouve, de fait, partagé avec d’autres qui s’avèrent intéressés comme sujets). Il y a, dans le psychodrame, un travail de communication, un changement de statut de la parole et du sujet, en raison de ce fait que toute adresse verbale se produira en présence d’un tiers auditoire, encore un groupe !
 
Conclusion : Le regain du collectif
 
 
Il y a un regain d’intérêt pour des pratiques psychothérapiques de groupe. À la bonne heure ! Elles retrouvent ainsi une légitimité qui avait été difficile à soutenir dans les années 1980 et 1990.
Au-delà du constat que ces années-là ont été aussi celles d’un individualisme militant, du « désir » à toutes les sauces, en en détournant ainsi le sens qu’il a dans la théorie freudienne, le « à chacun sa différence » servait surtout, au nom d’un faux respect, à justifier le détour du regard de ce qui nous dérange. Le scepticisme suscité par le travail en groupe n’était pas absolument infondé. Il était un peu suspect et entaché de toute une imagerie liée à des pratiques communautaires plus ou moins folkloriques qui avaient fleuri dans l’après-1968 autour de gourous auxquels n’avait pas échappé tout l’intérêt de l’entreprise ! Mais ces dérives-là ont fait leur temps. Les résistances ne sont pas exactement les mêmes.
Il ne faut pas minimiser non plus, à cette période, le poids des écoles de psychanalyse, pour lesquelles l’orthodoxie résidait dans le protocole de la cure type. Certes, mais, même dans nos institutions sans divan, la psychothérapie en individuel n’est pas toujours possible ; elle peut même ne pas être une indication.
Pour ne pas tomber dans la généralité et la caricature, nous rendons hommage à Didier Anzieu et à Gennie et Paul Lemoine (1987), et aux courants qu’ils représentent, dont les élaborations théoriques ont contribué à conférer au psychodrame analytique ses lettres de noblesse.
Quant à nous, psychodramatistes au Centre de guidance infantile, nous avons pu exercer notre pratique depuis déjà de longues années avec l’accord de notre direction, voire son soutien actif, puisque 1995 a vu naître une unité de psychodrame regroupant tous les psychodramatistes. Elle permet que nous puissions engager un travail transversal avec les équipes qui le souhaitent et qui nous en font la demande.
Petit à petit, nous nous sommes fait une place dans les équipes, côte à côte avec nos collègues, tout en soutenant une position singulière dans le dispositif de soin.
Mais ces pratiques ne sont pas nouvelles, elles avaient simplement été mises de côté, peut-être un peu perdues de vue. Car il ne faut pas oublier que nous nous situons dans une continuité.
Dans notre établissement, dans les années 1960-1970, du psychodrame avait lieu, tout comme on rencontrait de nombreux tenants de la psychothérapie institutionnelle. Elle était même l’un des deux référents théoriques, avec la psychanalyse, du projet thérapeutique de l’Hôpital de Jour pour Adolescents.
Après un peu de « mou » lié aux turbulences déjà évoquées, des liens avec notre histoire se retissent. Cela permet à nos jeunes collègues de s’en emparer et d’y trouver leur place. Car s’il en va du désir de chacun de faire « tenir les choses », ce n’est tenable qu’avec quelques autres. S’il en va aussi de notre responsabilité de prendre soin de l’autre, créer du collectif, c’est aussi prendre soin de nous ; nous en avons besoin… pour prendre en compte le contexte. F. Tosquelles disait : « la psychothérapie institutionnelle, ça n’a jamais existé, c’est à faire. » Et, reprenant des paroles de S. Beckett : « Ça ne fait que commencer mais il y a longtemps que ça dure. » Continuons !
« Quel est cet horizon, qui n’est pas celui d’un projet, vers lequel chacun fait signe en l’autre à travers son appel ? L’amitié et l’amour sont faits d’appels silencieux dans un espace déjà ouvert par l’accueil. De l’autre, il ne force pas le secret. Si l’autre nous était parfaitement transparent, nous le traverserions sans rencontrer personne. Nous respectons en lui un fond opaque capable de nous renvoyer une image de nous-mêmes qu’en raison de notre propre opacité, nous ne connaissions pas. »
Henri Maldiney, Penser l’homme et la folie.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Chartier, J.-P. 1984. « L’analyste et le psychopathe », Topique, n° 33.
·  Delion, P. 1997. Séminaire sur l’autisme et la psychose infantile, Toulouse, érès.
·  Freud, S. 1939. Malaise dans la civilisation.
·  Gaudé, S. 1998. De la représentation. L’exemple du psychodrame, coll. « Actualité de la psychanalyse » Toulouse, érès.
·  Hochman, J. Pour soigner l’enfant psychotique, Toulouse, Privat.
·  Kaës, R. et al. 1997. Souffrance et psychopathologie des liens institutionnels, Paris, Dunod.
·  Lacan, J. 1966. Les écrits, Paris, Le Seuil.
·  Lemoine, G. ; Lemoine, P. 1987. Le psychodrame, VII. Le mythe en groupe et le groupe mythique, Éd. universitaires C., p. 265 et suivantes.
·  Maldiney, H., Penser l’homme et la folie, Million.
·  Oury, J. 1984-1985. Le collectif, Séminaire de Sainte-Anne, Éd. Scarabée.
·  Tosquelles, F. 1984. Éducation et psychothérapie institutionnelle, Éd. Hiatus.
·  Winnicott, D.W. 1969. « L’adolescence », dans De la pédiatrie à la psychanalyse.

Revues

·  Revue de psychodrame freudien, sept, janvier-mars 1996, n° 121.
·  Revue de psychodrame freudien, M. A. Chabert, « Fabriquer du sujet », janvier-mars 1998, n° 129.
 
NOTES
 
[*]Michèle Bardel, éducatrice spécialisée, psychodramatiste, Centre de guidance infantile, arseaa, cmp-cattp Arthur-Rimbaud La Reynerie, 27, rue Ingres, 31000 Toulouse.
[**]Régine Byé, psychologue clinicienne, psychodramatiste, Centre de guidance infantile, arseaa, cmp-cattp Arthur-Rimbaud La Reynerie, 27, rue Ingres, 31000 Toulouse.
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