Empan
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I.S.B.N.274920058X
152 pages

p. 114 à 123
doi: en cours

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Les groupes : maillon psychothérapique

no48 2002/4

 
Contexte historique de ma recherche
 
 
Depuis plus de trente ans, le psychodrame et les groupes de parole représentent pour moi une source vive et continue de réflexions cliniques et théoriques.
Chargée vers les années 1972-1975 de la mise en place de groupes de formation pour les étudiants à l’université Paris-vii, j’ai eu l’occasion d’approfondir les différents courants psychosociologiques et psychanalytiques alors en vigueur. J’avais une pratique préalable du psychodrame.
En France, la psychosociologie est alors fortement marquée par le courant de la gestalt-théorie, à travers les travaux de Kurt Lewin et son modèle structuraliste de la dynamique groupale. Le groupe est, d’une part, considéré comme une totalité dont le fonctionnement a ses propres caractéristiques, indépendamment de ses parties constituantes. D’autre part, il constitue un champ de forces qui tout à la fois produit et résiste au changement. Champ dynamique en quête constante d’un quasi-équilibre. Les applications pratiques viseront la modification de la structure d’ensemble, qui influencera à son tour le changement individuel. De nombreuses expériences de formation dans les entreprises seront faites dans ce sens. À l’université, des groupes de formation sont mis en place pour initier les étudiants à l’approche de la dynamique psycho-sociale.
Didier Anzieu, qui est à la fois professeur de psychosociologie et psychanalyste, va chercher une synthèse ou, plutôt, va essayer de décrypter les phénomènes groupaux observés dans les groupes de formation, dans une perspective psychanalytique. Il fonde en 1962 le ceffrap et poursuit cette recherche avec des collègues psychanalystes. Il proposera lui-même un modèle génétique en considérant certains phénomènes groupaux comme des mouvements collectifs de régression qu’il compare aux positions schizo-paranoïdes et dépressives décrites par Melanie Klein aux premiers mois de la vie. D’une façon plus générale, il assimile le groupe au fonctionnement du rêve, lieu de la réalisation des désirs inconscients infantiles. On sait qu’un membre éminent du ceffrap, René Kaës, situe quant à lui l’analyse groupale dans une perspective plus structuraliste. Il propose un modèle d’intelligibilité des articulations intra-psychiques et inter-psychiques : l’appareil psychique groupal. Dispositif de liaison et de transformation psychiques au principe duquel agissent des organisateurs inconscients, comme les fantasmes originaires, dont la structure interne est considérée elle-même comme groupale.
Parallèlement à ces recherches poursuivies à travers l’expérience des groupes de formation, on se familiarise également, à l’époque, aux expériences plus spécifiquement thérapeutiques menées par les psychanalystes anglais Foulkes et Bion. Foulkes fonde une technique de psychothérapie psychanalytique de groupe. Il met en lumière la création d’une matrice groupale commune et partagée qui permet aux fantasmes individuels d’entrer en résonance.
Bion, l’auteur qui m’a le plus inspirée, dégage pour sa part un fonctionnement mental unanime et non conscient, la mentalité de groupe, qui fait fonctionner les participants sur trois registres émotionnels fluctuants, les trois hypothèses de base.
Je ne fais que rappeler ici très schématiquement ces quelques directions pour indiquer la force et la diversité de ces recherches. Le manque même d’unité conceptuelle favorisait et favorise encore la coexistence de libres avancées exploratoires concernant les phénomènes groupaux.
Quant au psychodrame, il fut introduit en France en 1946, dans ce contexte d’intérêt pour le groupe. Anne Schutzenberger, formée directement aux États-Unis avec Moreno, adaptera un psychodrame, dit triadique, comportant trois dimensions, celles du jeu, de la dynamique de groupe et de la psychothérapie.
Très vite, des psychanalystes d’enfants, Serge Lebovici, René Diatkine, Évelyne Kestemberg, comprennent la forte mobilisation du matériel latent que peut représenter le jeu psychodramatique. Ils infléchissent la technique dans ce sens. Un seul patient, enfant ou adulte, est mis en présence de plusieurs thérapeutes ; ceux-ci vont mettre directement à découvert, par leur façon d’interpréter leur rôle, les conflits inconscients sous-jacents : désir contrarié et revendiqué, interdiction surmoïque, ambivalence des sentiments, etc. Le psychothérapeute principal, qui ne joue pas, verbalisera dans la relation transférentielle le mouvement libidinal alors pertinent.
Cette manière d’activer les contenus latents par la façon de les jouer a des vertus curatives certaines, qui ont été et sont toujours mises à contribution dans les institutions de soins, en particulier avec des enfants ou des adultes psychotiques. Cependant, cette technique, dont j’ai fait l’apprentissage à l’Institut de psychanalyse de la société psychanalytique de Paris, laisse de côté ce qu’il en est de la dynamique groupale qui se développe entre les thérapeutes et entre les patients quand on les réunit à plusieurs. C’est ce qui m’a amenée à modifier progressivement le dispositif psychodramatique, évitant ainsi une succession non raccordée de récits et de jeux individuels. Mon hypothèse était que la situation groupale, tout autant que le jeu, provoque des effets psychiques spécifiques, utilisables dans une visée thérapeutique.
Cela ne diminue en rien le merveilleux pouvoir du jeu. Moreno insistait sur l’inventivité et la spontanéité qui le caractérisent. Winnicott a décrit mieux que tout autre cet espace intermédiaire où l’illusion de créer autrui vous fait exister vous-même. L’impro-visation du dialogue direct avec un ou plusieurs partenaires semble désarçonner les habitudes du corps et de l’esprit. On avance dans les franges inconnues du contact avec les réactions immédiates d’autrui, avec des désirs en appel d’actualisation, avec le cortège réveillé des imagos investies.
Ma visée thérapeutique consistera à maintenir une double attention sur les échos infantiles inconscients qui mobilisent paroles, attitudes, jeux de chacun et sur la circulation des pensées et des émotions qui lient et délient en permanence les membres du groupe. Comment cette double organisation psychique s’étaie ou se divise représente une donnée complexe qui demande encore examen. Pour permettre cette réflexion, il importe en tout cas que le dispositif soit conçu de telle sorte qu’il favorise les réactions de chacun par rapport à chacun et à l’ensemble. C’est à cette seule condition que l’on peut devenir réellement attentif aux résonances que crée en nous l’environnement psychique et mesurer les effets que nos propres expressions produisent chez autrui. Rassembler plusieurs patients n’a de sens que parce qu’on pense possible le traitement de certains dysfonctionnements provoqués par cette situation plurielle, dysfonctionnements qui rendent compte des sensibilités individuelles vis-à-vis de l’activité inter-psychique d’ensemble.
Le dispositif psychodramatique aura à tenir compte de ces différentes données.
 
Le dispositif psychodramatique
 
 
Il s’agit d’un psychodrame, en clientèle privée, Il sont sept patients. La séance est de deux heures hebdomadaires. Le groupe est semi-ouvert. La durée moyenne de thérapie est de trois ans. Chaque séance comprend trois temps distincts.
Je vais reprendre chaque caractéristique en vue de signaler ma double attention au travail individuel et au travail groupal.
Le nombre (sept patients, au plus huit), permet la constitution d’un groupe restreint où l’on peut suivre sans trop de difficultés certains phénomènes de groupe et tenir compte des réactions de chacun.
Qui sont-ils ? La majorité de ces patients me sont adressés par des collègues psychanalystes. Ils ont souvent fait de longs parcours thérapeutiques préalables : psychanalyse, psychothérapie, thérapie de couple, relaxation, etc. Des angoisses récurrentes demeurent, dépression, mal-être, échecs répétitifs, difficultés de contact… Disons qu’il s’agit de problématiques narcissiques au sens large, qui n’entravent pas totalement une vie professionnelle souvent heurtée.
À l’inverse de ce qui se pratique souvent, je suis seule psychodramatiste. J’ai co-animé pendant plus de dix ans avec un collègue psychanalyste. L’expérience aidant, il me semble aujourd’hui plus pertinent d’assurer seule les thérapies de groupe.
Dans la mesure où je suppose que nous sommes informés de l’activité énergétique du monde psychique environnant à travers nos propres réactions participatives, c’est notre subjectivité éclairée qui doit devenir l’instrument de compréhension central. Une certaine solitude du thérapeute est nécessaire pour cette forme particulière de concentration interne-externe. C’est à partir de la saisie diffuse des multiples perceptions qui se réalisent à des niveaux différents de conscience qu’il mettra en travail les élaborations nécessaires à ses interventions, celles qui réclament de savoir attendre, celles qui doivent jaillir dans l’instant même des interactions.
Groupe semi-ouvert : les patients décident en fin d’année de prolonger ou non leur thérapie. En moyenne, deux participants quittent le groupe, remplacés par deux autres à la rentrée de septembre. Ce système de groupe lentement ouvert permet de créer une histoire du groupe, des souvenirs, des séparations et l’accueil de nouveaux venus. Une stabilité de fond assurée avec « les anciens » qui sont là depuis une ou plusieurs années apporte la sécurité de base nécessaire à l’analyse des perturbations inévitables et fécondes liées à ces remaniements.
Deux heures hebdomadaires me semblent le temps nécessaire pour que puissent se dérouler fructueusement les trois temps d’une séance et un suivi régulier de l’évolution générale.
Les trois temps d’une séance : la phase du jeu est précédée et suivie d’un temps de discussion libre. Pour que les phénomènes de groupe puissent s’organiser et devenir accessibles, il importe en effet de laisser les participants échanger entre eux, prendre des fonctions d’activation, d’aide ou de partielle désorganisation. Ils apprennent ainsi que si je suis le garant des règles de fonctionnement et de compréhension, tout ce qui advient appartient à tous et constituera le matériel commun de notre réflexion. Les récits, les jeux individuels se référant à l’histoire présente ou passée aussi bien que les événements qui touchent le groupe – absences, départs, arrivées – ou encore les moments collectifs d’euphorie ou de déception concernent chacun et l’ensemble.
– Début de séance : pendant une demi-heure environ, les patients échangent librement entre eux. On informe. On s’informe. On décrit les difficultés auxquelles on est confronté dans sa vie professionnelle et affective. On rappelle un jeu précédent, une remarque. Dire que c’est un libre échange est peut-être exagéré. Ces patients ont tendance, au début surtout, à répéter inlassablement leurs problèmes sans vraiment écouter ceux des autres. Leur bulle de fermeture narcissique est une protection qu’il leur faut apprendre à ouvrir peu à peu. C’ est mon rôle de lier les discours qui leur paraissent isolés et de signaler à la fois leur désir et leur peur de rentrer en contact avec les autres. Mon attention portera tout au long de la séance sur ce double niveau : celui des contenus explicites et du sens latent qui les lie, celui du contact qui s’établit ou non entre les participants, les faisant entrer en résonance, en bataille ou en retrait.
– Le jeu : après cette première discussion, je demande qui désire jouer. J’accompagne le patient qui se désigne, dans l’aire de jeu, c’est-à-dire dans l’espace laissé libre par les chaises disposées en fer à cheval. Je l’aide à préciser le thème qu’il désire explorer et je lui demande de désigner lui-même ses partenaires de jeu. Je ne joue jamais comme partenaire pour rester disponible à l’écoute et proposer des changements de rôle éventuels. Il arrive que je prenne le rôle du double pour accentuer un mouvement pulsionnel latent ou pour exprimer l’angoisse sous-jacente. Dans la mesure du possible, je marque la fin du jeu quand une phrase significative est prononcée par l’acteur principal. Cette phrase, prise dans le feu du dialogue, n’est souvent pas « entendue ». Il m’arrive de la répéter à haute voix.
J’ai dit le moment focalisateur de pensées et d’émotions représentées par le jeu. Il l’est non seulement parce que le problème personnel évoqué sollicite les organisations inconscientes de la conflictualité infantile, mais aussi parce que c’est un instant de contact psychique direct avec un ou plusieurs partenaires qui mobilisent eux-mêmes leur partition pour maintenir une relation dialoguée en devenir.
Sur ce fond d’imprévisibilité s’accroissent à la fois la curiosité et les tensions interpsychiques. Quand la peur des réactions immédiates inconnues devient par trop envahissante, comme c’est le cas chez certains psychotiques, on peut assister à des refus de jouer qu’il faudra lentement apprivoiser. Non seulement à travers la situation de jeu, mais tout au long des échanges car ces refus manifestent avec plus ou moins de vigueur la teneur de l’environnement. Pour certains patients, les autres sont sources de stimulation créatrice, pour d’autres de retrait, tant la nouveauté met en péril leur fragile stabilité. Bion a beaucoup insisté sur la peur panique du changement qui peut conduire à une fermeture psychique destructrice.
Il est de plus remarquable de constater que les thèmes de jeu, aussi personnels soient-ils, retiennent, sans que les patients en soient conscients, les échos des tensions communes qui traversent le groupe.
– La discussion après coup : doublement aimantés par les contenus exprimés et par les mises en interaction psychodramatiques, les patients qui ont joué et les autres sont particulièrement prêts à profiter de l’exploration de ce double registre. Le jeu terminé, j’invite les patients à exprimer ce qu’ils ont éprouvé et pensé. Pris dans la dynamique de l’improvisation, il arrive que les partenaires de jeu explicitent spontanément comment le contact direct les a instantanément fait réagir pour contrer, aider, éviter. Ainsi, Gabrielle, dont je vais parler plus longuement, met dans ses paroles une telle véhémence qu’elle irrite souvent. On ne peut guère le lui faire entendre quand elle rapporte en groupe ses graves démêlés professionnels. C’est le contenu du récit qui prend les devants de l’attention, laissant en arrière-fond ses tonalités. On interroge et on associe à partir du texte manifeste. Par contre, la médiation du jeu est souvent favorable à l’écoute du style de l’échange improvisé. Après avoir tenu le rôle du chef « injuste » pris violemment à partie par Gabrielle, Pierre lui dira après la scène : « Tes réclamations étaient peut-être justifiées, mais ta façon de faire était tellement excessive que j’ai voulu d’abord te calmer, et comme ça continuait, j’ai fini par avoir envie de te jeter dehors. » Ainsi, après coup, les partenaires peuvent s’exprimer sur leurs vécus respectifs. Le public réagit à son tour. On s’identifie à l’un ou à l’autre. On retrouve des situations analogues de débordement ou d’impuissance. On devient à la fois proche du présent relationnel et des souvenirs personnels qui surgissent à cette occasion. C’est dire que j’attache beaucoup d’importance à cette reprise collective. Je soulignerai moi-même à la fin, en reprenant certaines verbalisations, ce qui me semble le plus significatif du contenu latent porté par le jeu et par le style de l’interliaison.
 
Gabrielle
 
 
Donner un exemple a toujours quelque chose de tronqué et même de leurrant, dans la mesure où on le sort d’un contexte qui prend sens dans la continuité des séances, des liens groupaux, des fonctions prises, quittées, remaniées par chacun. On présente un cas individuel isolé alors qu’il exprime tout autant l’histoire personnelle du sujet que l’histoire en devenir du groupe. Je vais pourtant me soumettre à l’exercice en demandant au lecteur d’essayer d’imaginer un contexte groupal qui se poursuit depuis des années.
Gabrielle est entrée dans le groupe en septembre. Elle a près de la quarantaine. Des yeux vigilants, des gestes vifs, une parole incisive la propulsent constamment en avant. D’une certaine façon, sa présence fait beaucoup de bruit.
Professeur d’histoire, reconnue pour ses compétences et son dévouement auprès des élèves, elle est dans une position critique par rapport à ses collègues et à l’administration, tant ses exigences et ses critiques provoquent de conflits. Elle se vit persécutée dans un monde médiocre et hostile. Grâce à une longue analyse préalable de plusieurs années et à certains jeux psychodramatiques qui auront lieu dans ce groupe, elle sait reconnaître en elle l’image surmoïque d’un père autoritaire vis-à-vis duquel la séduction et l’opposition ne peuvent pas s’accorder. Elle dit le détester mais retrouve des copies conformes dans toutes ses rencontres. Cette situation connue reste assez stationnaire.
J’ai appris par expérience que ce type de patient, dont l’essentiel des problèmes résiste à l’analyse, protège sous le couvert d’une problématique névrotique des zones psychotiques, difficiles d’accès. Tout autant qu’au sens latent des contenus exprimés, il importe alors d’être attentif aux modalités de leurs rapports immédiats. Ils sont comme jetés hors d’eux-mêmes à tout instant avec des retraits aussi violents, tant leur sensibilité aux réactions environnantes a pour eux un impact traumatique. Ils peuvent tout à fait bien ressentir et comprendre les mouvements internes de la conflictualité œdipienne mais cette compréhension ne sera transformatrice que lorsqu’ils seront suffisamment rassurés sur leur propre existence avec autrui. Lente et difficile expérience.
 
Effets de présence et interliaison
 
 
Ces situations m’ont amenée à donner une importance particulière à ce que j’appelle les effets de présence, c’est-à-dire aux mises en tension émotionnelles spontanées qui s’organisent entre les humains pour assurer une inter-liaison fluctuante en perpétuel ajustement. Tout groupe nouveau représente à la fois un foyer d’attrait et de peur, dans la mesure où il soumet les participants à une activité d’interdépendance en partie inconnue. C’est la force du groupe thérapeutique que de faire travailler ces organisations psychiques communes en constant mouvement créatif et défensif.
Sans trop développer ici ma position théorique, je tiens à signaler pour la clarté de mon propos que ces effets de présence, qui opèrent instantanément entre les humains, ne rééditent pas selon moi un état d’indifférenciation primaire. Nombreux sont les auteurs qui expliquent l’unification affective constatée dans les groupes par une régression commune à l’état d’indifférenciation supposé exister au début de la vie, entre la psyché de la mère et celle du bébé. Je propose pour ma part une capacité innée d’inter-liaison spécifique et évolutive qui agit du début à la fin de la vie. Capacité de mise en activité énergétique plurielle qui s’exercera avec la mère ainsi qu’avec toutes les personnes présentes et à venir. Sa caractéristique est d’avoir besoin, pour se manifester, du concours des autres humains présents. Sa manifestation n’est pas un état collectif d’indifférenciation psychique mais un état de tension rythmique en évolution. Le processus central de cette inter-liaison rythmique rudimentaire mais fondamentale se fonde sur une inversion continue des polarités énergétiques de la stimulation et de la réceptivité vis-à-vis du monde psychique environnant. Activité non consciente qui s’entretient par effets mutuels et rend de plus en plus sensible aux liens entre l’activité externe et nos réactions. La variabilité et la répétition de ces essais continus d’ajustement entre stimulation et réceptivité suscitera en chacun une forme de pensée scénique plus élaborée [1]. Sensibilité prévisionnelle aux mouvements d’ensemble en état d’interdépendance. Cela pour indiquer que nous sommes loin de l’idée d’une indifférenciation psychique. C’est au contraire la modulation constante des activités polaires de cette énergie d’interliaison qui<?Pub Caret?> permet la mise en articulation des psychés entre elles.
Pour éviter ces ajustements instables et continus, la forme de résistance la plus radicale consiste à immobiliser le mouvement d’inversion polaire. Selon ses propres dominantes, on se fixera sur la polarité stimulatrice ou réceptrice, bloquant ainsi l’articulation interne-externe. La surexcitation maniaque et le retrait passif sont les signes de résistance individuelle les plus évidents. L’entourage qui se heurte à ces défenses systématisées en sera lui-même affecté. On peut considérer, dans cette perspective, que Gabrielle est sur le versant d’une défense maniaque.
Ces observations deviennent évidentes à long terme dans des petits groupes dans lesquels les individualités sont facilement repérables. La situation de grand groupe ou, plus encore, de foule réclamerait une autre analyse. C’est en étant vigilant aux réactions des patients par rapport au groupe et des patients entre eux que le thérapeute pourra reconnaître et aborder ce type de résistance.
 
Gabrielle et le groupe
 
 
Dès la première séance, l’inquiétude de Gabrielle face à un groupe constitué par des personnes inconnues va se manifester par une excitation angoissée. Elle cherche aussitôt une réassurance en réclamant des précisions sur le cadre, les règles, le jeu, mais elle est incapable d’écouter les informations qui lui sont pourtant patiemment données. Il lui faut encore et encore des explications. Cette inquiétude traitée par un débordement de questions sur le cadre laisse deviner une insécurité concernant l’environnement. C’est la suite des séances, le maintien ou non de cette excitation anxieuse qui en indiquera l’aspect transitoire ou profond. Sans prendre un temps minimum d’adaptation, Gabrielle racontera avec une telle précipitation ses problèmes professionnels répétitifs que j’en viendrai à supposer un environnement traumatique précoce ou vécu traumatiquement. Restera alors à attendre jusqu’à ce que ses réactions et celles des autres participants nous mettent sur la voie.
Les patients de l’année précédente avaient trouvé un rythme de croisière plutôt réceptif et tolérant aux problématiques et aux attitudes des uns et des autres. Un sentiment d’appartenance groupale semblait acquis par rapport à un travail thérapeutique partagé. Comment vont-ils réagir face à un nouvel arrivant qui vient troubler leurs habitudes de façon si bruyante ? Les patients les plus passifs l’écoutent avec curiosité, les plus actifs l’interrogent. J’ai l’impression que c’est leur manière de tenter son intégration. Mais Gabrielle reste tendue et fermée. Près de trois mois après son arrivée, elle se trompe encore de prénoms en s’adressant aux autres. C’est à cette époque que Pierre, son partenaire de jeu, a fait la remarque que j’ai rapportée. Elle m’a semblé exprimer son propre sentiment et celui de l’ensemble, le désir de l’intégrer et l’irritation de ne pas y parvenir, donnant l’envie de « la jeter dehors ». Mon rôle est d’essayer à l’occasion de ralentir le rythme de Gabrielle par des questions, ou de lui demander ce qu’elle a éprouvé à propos du jeu d’un autre patient. Elle ne manque pas alors de pertinence et on lui en sait gré. Après des jeux concernant immanquablement ses démêlés professionnels, des luttes de pouvoir, des règles tyranniques, elle fait souvent elle-même et sans difficulté des associations avec la figure de son père, homme taciturne et impitoyable. Mais ses associations sont apportées comme un acquis analytique allant de soi, et non comme une découverte en situation.
Indépendamment des contenus apportés, ce qui est le plus difficile à décrire, c’est sa façon singulière de mobiliser et d’immobiliser dans le même temps ceux qui l’écoutent. Elle parle très vite en nous fixant intensément, sans déplacement du regard. Récits vivants, heurtés, irrespirables. Le tour dramatique donné à ses récits n’est pas sans séduction mais elle ne prend pas le temps d’en profiter. Une panique plus profonde l’habite, inatteignable. Elle nous convoque inlassablement à l’écouter mais elle ne laisse ni le temps, ni l’espace nécessaires à l’échange. Le rythme de la stimulation et de la réceptivité réciproques n’arrive pas à s’établir. Moi-même, comme l’ensemble du groupe, je suis sensible à cet appel et sensible à la coupure qui suit. Cependant, mon expérience me rend davantage supportable l’échec actuel partiel de notre fonction de contenance, ce qui permet sans doute à tous d’attendre. Il y a quelque chose de dramatique dans cette forme d’appel sans issue.
Arrive la dix-huitième séance. Ce jour-là, les récits semblent se succéder sans lien apparent, comme si chacun était enfermé dans sa bulle et préoccupé par ses difficultés. En réfléchissant aujourd’hui, on pourrait se demander si les patients n’agissent pas défensivement comme Gabrielle. A-t-elle réveillé des expériences enfouies de surdité psychique ? La panique d’être définitivement lâché ? Un désir de rétorsion par sa mise à mort ? Quoi qu’il en soit, ce n’est qu’après ces récits juxtaposés que j’ai perçu au niveau conscient les liens qu’ils entretenaient avec la mort réelle et psychique.
Voici ces récits :
  • La séance commence par la description d’un cauchemar fait la veille. Ce cauchemar renvoie la femme qui le rapporte à ses terreurs d’enfant unique quand elle imaginait que ses parents pourraient mourir et la laisser seule.
  • Un patient constate que son père a beaucoup vieilli. Il a pensé qu’il serait temps que ses enfants, tous célibataires, se réveillent et lui donnent des petits-enfants.
  • Une femme se dit très anxieuse, vu l’aggravation subite de l’état de santé de son frère. « Il est, dit-elle, entre la vie et la mort. »
  • Une patiente dont la stérilité, après une série d’examens, vient d’être confirmée, se sent dépressive. Sentiment d’inutilité. Sa vie n’a aucun sens.
  • Un homme, infirmier de son état, a été très touché par un malade courageux qu’il suit depuis longtemps et qui est en train de perdre sa combativité. « Le passage entre la vie et la mort m’a toujours rendu perplexe », conclut-il.
  • Quant à Gabrielle, elle est préoccupée par une rencontre familiale prévue ce week-end.
 
Jeu
 
 
Le thème ne semble pas dramatique mais le ton l’est. Elle et son mari veulent, pour la première fois, s’offrir des vacances « luxueuses » à l’étranger, malgré leur budget modeste. Le problème est d’en informer ses parents, le père surtout, dont elle a souvent rapporté la vie et la pensée austères. Traditionnellement, les parents prêtent pendant les vacances scolaires leur maison de campagne afin de permettre à leur fille de faire des économies. Pour refuser l’offre, elle a décidé de mentir et de raconter qu’elle va, avec les enfants, accompagner son mari en déplacement professionnel. Le mari n’est pas d’accord. Elle est très angoissée. Elle choisit comme père l’infirmier, comme mère la femme stérile, comme mari l’homme célibataire. Ces choix ne sont sans doute pas arbitraires.
Dès les premières paroles, le ton s’enflamme. Gabrielle dit brutalement son désir de connaître enfin des vacances heureuses loin d’eux. Les échanges s’emmêlent et deviennent difficiles à suivre. À un moment donné, le patient qui tient le rôle du père rétorque qu’il y a des choses plus importantes dans la vie que les vacances. Il dira après le jeu qu’il a pensé à la mort.
À sa mère qui essaie mollement de la calmer, Gabrielle lance : « De toute façon, on n’a pas pu compter sur toi, tu as toujours fait l’autruche. »
Pendant ce déroulement vif et confus, plusieurs impressions se superposent en moi :
  • Je retrouve dans les propos de Gabrielle son attitude provocatrice vis-à-vis de son père, ce qui a été souvent souligné.
  • En arrière-fond, je suis imprégnée par l’atmosphère générale du début de séance, marqué par l’isolement et des précipités de l’angoisse de mort.
  • Je suis également sensible au brouillage de la scène en cours, où chacun paraît se perdre.
Me plaçant derrière Gabrielle, j’utilise alors la technique du double pour dire simplement : « Dans cette maison, personne ne peut écouter personne. »
Gabrielle, surprise, reste quelques secondes silencieuses et dit tout bas : « Dans cette maison, notre vie a été bousillée. » J’arrête le jeu et reprend cette phrase à haute voix.
La discussion est grave. Chacun en écho à chacun a quelque chose à dire sur sa propre difficulté à communiquer ou à être entendu. Quant à Gabrielle, elle décrit pour la première fois son contexte familial et pas seulement sa relation paternelle. « Une famille triste à en mourir » : un père silencieux, une mère dépressive qui vit dans son ombre, trois enfants qui n’ont pas le droit d’inviter les copains ou d’aller chez eux. Elle s’ennuie. « Il faut vivre sans bruit. » Je ne sais qui l’interroge sur les éventuels rapports avec les cousins et les grands-parents. Seulement alors elle indique avoir eu peu de contacts avec les grands-parents maternels vivant à l’étranger et ne pas avoir connu ses grands-parents paternels, morts en déportation. Ils ont été arrêtés en présence de leur fils unique, le père de Gabrielle, alors très jeune. Elle sait cela par la mère. Silence total du père sur cette partie de sa vie. Elle, si bavarde, ne fait aucun commentaire. C’est comme si elle n’avait pas les mots pour penser ce qui est resté clos dans la sensibilité paternelle et familiale. Elle sait, mais c’est un savoir vidé des informations, imaginations, émotions réciproques qui lient habituellement les histoires racontées aux proches. À ce niveau, le mouvement de la stimulation et de la réceptivité, berceau des questions et des réponses, a été barré de part et d’autre.
À la fin de la séance, je rappellerai les sentiments de mort et d’impuissance qui ont circulé dans les récits du début, comme s’ils exprimaient obscurément les difficultés de l’échange avec un membre du groupe, lui-même en profonde difficulté. L’insistance de Gabrielle pour attirer sans cesse notre attention, celle de son institution, celle de sa famille, signale sans doute le désir de maintenir à tout prix un lien psychique en perdition.
J’arrête là cette histoire. Elle est loin d’être achevée, mais cet épisode permet de donner un aperçu sur l’articulation des dysfonctionnements individuels avec l’interliaison groupale quand les dysfonctionnements individuels portent précisément sur la crainte angoissée d’une déliaison imminente ou d’une intrusion invasive. Ces aspects psychotiques de la personnalité trouvent dans la dynamique groupale l’occasion de renforcer tout autant les clivages immobilisateurs que d’accomplir des réajustements plus souples. C’est le danger et la force de cette dynamique en interdépendance. D’où la nécessité, de la part du thérapeute, d’être un peu plus en avance et un peu plus conscient de cette activité collective à laquelle il participe comme les autres pour la rendre accessible à tous.
Comme toutes les ouvertures à compréhension, celles qui ont marqué la séance que j’ai rapportée n’ont pas manqué par la suite de se refermer ou de s’enrichir, selon les circonstances. Mais la nouveauté, c’est que tout apport dans un groupe est dorénavant à la disposition de tous. Se développe une sorte de mémoire collective périphérique dans laquelle les patients ou moi-même nous pourrons puiser pour remettre en paroles-souvenirs, en sens, en rayonnement associatif ces données communes en évolution. Deviennent « à disposition » les informations que les autres nous ont données et que nous leur avons données, les émotions qu’ils nous ont fait éprouver et que nous leur avons fait éprouver, la compréhension qu’ils ont déclenchée en nous et que nous avons déclenchée en eux. Création d’une matière vivante qui nous fait exister ensemble. Lorsque, dans les groupes de thérapie, cette existence avec autrui, toujours troublée et troublante, est suffisamment assurée, on constate la possibilité d’un retour enrichi au plus intime de soi-même. En effet, si l’accès à l’histoire infantile, celle des amours et des haines, celle des reflux inconscients de l’inacceptable, reste affaire personnelle et difficile d’accès, le renforcement de l’obscur sentiment d’appartenance obtenu à travers le travail d’interliaison semble apporter à nos éprouvés les plus secrets le sens de l’universalité et du partageable.
Ainsi, en ce qui concerne Gabrielle, le déroulement ultérieur du travail groupal aura permis de reprendre avec plus de force ses relations ambivalentes avec son père. Davantage rassurée sur son propre sentiment d’existence, elle a pu enfin entrer dans la solitude de ses désirs insatisfaits.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Anzieu, D. 1975. « Le groupe et l’inconscient », L’imaginaire groupal, Paris, Dunod.
·  Bion. 1965. Recherche sur les petits groupes, Paris, puf.
·  Kaës, R. 1994. La parole et le lien, Paris, Dunod.
·  Kaës, R. 1993. Le groupe et le sujet du groupe, Paris, Dunod.
·  Lebovici, S. ; Diatkine, R. ; Kestemberg, E. 1958. « Bilan de pratique psychodramatique chez l’enfant et l’adolescent », La psychiatrie de l’enfant, Paris, puf, vol. 1, fasc. 1.
 
NOTES
 
[*]Ophélia Avron, psychanalyste, membre de la spp et de la sfppg, 10, rue C.-Matrat, 92130 Issy-les-Moulineaux
[1]O. Avron, La pensée scénique, Toulouse, érès, 1996.
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Ophélia Avron, psychanalyste, membre de la spp et de la sfp...
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[1]
O. Avron, La pensée scénique, Toulouse, érès, 1996. Suite de la note...