2003
EMPAN
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AZF, suites...
La réponse du cmp d’un secteur de psychiatrie infanto-juvénile à une situation de catastrophe (L’équipe du cmp de La Faourette)
[*]
À propos de l’explosion de l’usine azf de Toulouse, le 21 septembre 2001
Dimanche 21 juillet 2002
Dix mois après l’explosion de l’usine azf.
Il fait chaud.
Les fenêtres sont fermées, il n’y a donc pas de bruit. Le ventilateur au plafond brasse l’air agréablement.
Nous serons bientôt en vacances.
Comment écrire « La réponse d’un cmp d’un secteur de psychiatrie infanto-juvénile à une situation de catastrophe » ?
Les locaux du cmp ont été soufflés le 21 septembre 2001 et ils sont, au 21 juillet 2002, dans le même état. L’équipe Faourette remplit ses missions dans des préfabriqués, place de Papus, depuis le 26 novembre 2001.
Ses missions sanitaires et sociales restent les mêmes auprès d’une population qui comprend une forte concentration de personnes fragiles et un pourcentage de 0-16 ans élevé dans un secteur faisant partie des « zones urbaines sensibles ».
Retour rapide
[…] Le 21 septembre 2001 à 10 h 17 s’est produit dans ma tête un événement qui s’est imposé à moi. Une fraction de temps a échappé à ma perception, du bruit, je ne me rappelle que le craquement des poutres. […] L’enfant de la séance de 10 h 15 a disparu sous la laine de verre. Sortir des limites de l’horreur, fuir pour croire en la vie. […]
Le trottoir de la route de Seysses est jonché de verre et de gravats. Ce silence… je pense à tous ces morts, ces blessés. Je connais bien ce quartier, ces gens. Ils sont là si différents. Rien n’est vraiment pareil. […] Ici, à Bordelongue, plusieurs de ces nouveaux sans-abri nous sont connus. Madame C. nous apprend que son fils est à l’hôpital, blessé au visage. La famille Z. nous montre l’aîné des enfants dont un œil, dans le visage tuméfié, est recouvert d’un pansement. […]
[…] Je n’étais pourtant pas là le jour du drame.
Mais j’ai absorbé toute cette douleur, cette émotion.
L’espace de quatre heures, ne pas savoir… mes collègues, pas de nouvelles.
Que leur est-il arrivé ?
Darty s’est effondré, m’apprend la radio.
Je m’effondre. On est si près. […]
[…] Le vent d’Autan souffle ce jour-là sur Toulouse. En montant les escaliers de l’immeuble, je suis saisie par un vacarme étrange et assourdissant qui vient de tout là-haut. En levant les yeux, je vois une bâche bleue qui devait servir à recouvrir le toit. […] Z. me dit tout de suite qu’il a encore mal dormi. « J’entends des gens, la nuit, qui essayent de rentrer dans l’immeuble. J’ai peur, je n’arrive pas à dormir. » […]
[…] Perçu chez beaucoup de personnes rencontrées le besoin de beauté, la sensibilité à la beauté et à la bonté. L’insupportable du cassé : ne pas pouvoir supporter d’être dans le lieu cassé, abîmé. Le besoin de parler, ou alors de ne pas « en » parler mais au contraire se distraire, sortir, « en » sortir. […]
[…] Le sentiment d’irréalité qui vous envahit lorsqu’on écoute la radio qui parle de la plus grande catastrophe industrielle civile depuis la Seconde Guerre mondiale, que cela s’est produit à quelques centaines de mètres de chez nous – à quatre pas de ma maison – et qu’on entend, superposées, les mêmes sirènes des secours par la fenêtre cassée et à la radio. […]
[…] Devant le cmp effondré, détruit, abîmé, les personnes de l’équipe sont écrasées, affectées. Chacun effectue le tour de la maison pour se rendre à l’évidence, pour confirmer que le territoire n’est plus le même. […] Quelques mots, des regards, des larmes… Et très vite, une remontée vers les Autres est proposée, comme si une action immédiate – notre mission – pouvait être une vengeance sur le sort. […]
Avance rapide
Le cmp de la Faourette est une des treize antennes de soins ambulatoires du Centre de guidance infantile de Toulouse (cgi), dont le médecin directeur est responsable du secteur III de psychiatrie infanto-juvénile de Haute-Garonne. Le cgi est un établissement de l’arseaa. Nous sommes donc un cmp associatif avec mission de service public.
Le cmp couvre le sous-secteur Papus, Tabar, Bordelongue, la Faourette, la Fourguette, la Cité Le Parc, l’Avenue de Muret, et une rive de la rue Henri-Desbals. ll était situé rue Ricord, à moins d’un kilomètre du lieu de l’explosion de l’usine azf.
L’équipe du cmp de la Faourette est composée de quinze personnes qui travaillent pour la plupart à temps partiel. Seules trois personnes, deux adultes et un enfant, se trouvaient dans les locaux le vendredi 21 septembre, à 10 h 17. Un éducateur a été légèrement blessé lors de la catastrophe.
Malgré l’état de choc que nous avons tous vécu, un certain nombre d’éléments objectifs nous a permis de nous organiser rapidement.
- Aucun enfant n’a été blessé au cmp.
- Aucun d’entre nous n’a été gravement blessé.
- Seuls les deux membres de l’équipe présents au cmp étaient très proches de l’explosion.
- Dans l’équipe, une seule personne a eu son habitation très touchée.
- Pour l’essentiel, les autres équipes où travaillent les temps partiels se sont montrées solidaires et les ont momentanément déchargées de leurs obligations.
- Des locaux du cgi pouvaient être utilisés dans le quartier.
- Le cmp est implanté dans le quartier depuis plus de vingt-cinq ans.
- Le centre administratif de la Guidance n’a pas été touché et, tout au long de ces semaines, nous avons été soutenus par nos collègues des autres antennes et notre direction.
Dès le vendredi après-midi, les dossiers des enfants et l’ordinateur de la secrétaire ont été mis à l’abri dans les locaux de la rue Ingres.
Des membres de l’équipe (éducateurs, psychologues et assistante sociale) ont alors commencé à chercher à rencontrer les enfants et les familles et les partenaires que nous connaissons au hasard des rues du quartier. Ce travail « dans l’urgence » s’est poursuivi tout au long du week-end car il était pour nous évident que, impliqués dans le quartier depuis si longtemps, notre place ne pouvait être que là. À partir du lundi matin, la plus grande partie de l’équipe s’est retrouvée dans des locaux de Circuit Jeunes, club de prévention du cgi situé dans le quartier de Papus. Nous avons pu rencontrer l’équipe de circonscription de la Faourette et celle de la pmi, et choisi de travailler en lien étroit, proposant des permanences assurées par deux techniciens dans les cellules de crise du quartier tout en maintenant deux temps de rencontre en équipe, le matin et le soir.
Circuit Jeunes pouvait nous prêter un bureau et un téléphone. Le plastique aux fenêtres (ça s’appelle du polyane, tout le quartier le sait maintenant), nous garantissait une certaine intimité et établissait également une forme d’égalité dans la rencontre. Soignants, oui, mais sinistrés.
Nous avons abusé de l’hospitalité de Circuit Jeunes ; parfois, nous occupions trois ou quatre bureaux et lorsque tous les bureaux étaient occupés, il restait encore la pelouse devant l’immeuble. Mais comme ce lieu était connu et investi par la population du quartier, en particulier sa frange la plus fragile, il nous paraissait irremplaçable.
Nous sommes allés à la rencontre des écoles et des collèges du quartier, et des autres structures accueillant des enfants, toujours à deux techniciens. Nous avons été sollicités pour des enfants, individuellement ou en groupe.
Dès que nous avons pu récupérer les adresses et les numéros de téléphone, les enfants et les familles de notre file active que nous n’avions pas encore pu joindre l’ont été. Ces contacts ont été réalisés par un membre de l’équipe connu de la famille et de l’enfant. Nous avons donné nos coordonnées et proposé des visites à domicile ou dans les lieux d’hébergement provisoire.
Même pour les personnes que nous rencontrions pour la première fois, face à l’urgence, nous avons choisi de nous inscrire dans la durée, donnant des adresses, des noms et des numéros de téléphone qui permettaient de nous recontacter. Un cahier de liaison regroupait notre activité quotidienne, et les rencontres en équipe permettaient d’échanger, en particulier au sujet des cas les plus préoccupants. Nous restions une équipe du quartier.
Assez rapidement, la solidarité du cgi s’est manifestée par le renfort de collègues des autres antennes que nous avons intégrés à ce fonctionnement. Ce soutien nous a permis de maintenir cette permanence d’accueil durant les trois premières semaines.
Alors, les structures d’urgence ont commencé à fermer. Pour la population, l’urgence, c’étaient les assurances, la reconstruction, les assurances, les fenêtres, les assurances, les devis, les assurances…
Pour certains, le retour dans des immeubles qui avaient été déclarés dangereux dans un premier temps…
Pour les enfants, la reprise de l’école, avec parfois une heure de trajet et un repas à la cantine souvent découverte à cette occasion pour les plus petits…
La vie, quoi…
Après, Toulouse n’était plus le centre de l’actualité et, dans la ville même, dans les quartiers non touchés, azf, « c’était fini… » Le cmp a continué de fonctionner en cherchant à maintenir le plus possible un cadre pour les enfants et les familles. Ce cadre, souvent limité au départ à la personne du technicien, a progressivement été étayé par des locaux prêtés par une autre antenne du cgi (Lou Caminel) et par la salle de psychomotricité d’un établissement (Les Bruyères).
Pendant ce temps, les services administratifs de la Guidance œuvraient pour trouver des locaux de remplacement, ce qui nous a permis de remplir nos missions « habituelles » dans des préfabriqués, place de Papus, dès le 26 novembre 2001.
Pause
Dimanche 21 juillet 2002
Il fait chaud.
Les fenêtres sont ouvertes, il y a enfin un peu de fraîcheur ce soir.
Un avion passe bas dans le ciel.
C’est drôle, à Toulouse, dans le quartier, on n’en aime plus le bruit.
Je crois même que c’est le bruit qu’on n’aime plus.
Je vais fermer la fenêtre et remettre en marche le ventilateur.
La réponse à la situation de catastrophe ?
Elle a été de maintenir vivant le lien entre nous, avec nos clients, nos partenaires, avec le quartier. Peut-être simplement de revendiquer et de maintenir notre existence en tant qu’équipe de secteur de psychiatrie infanto-juvénile, et de poursuivre en cela notre mission de service public.
L’équipe du cmp de la Faourette cgi-arseaa
Toulouse, le 21 septembre 2001
Boum… azf s’envole vers le ciel dans un nuage jaune pisseux, et toute cette merde noire qui redescend en nous couvrant d’un linceul de deuil, adieu ville rose et gaie.
10 h 20… Tout s’écroule autour de nous, nous recouvrant de gravats, de laine de verre, de plafonnettes, de plâtre, de ciment, de tuiles ; l’effet de choc nous fait prononcer des paroles inutiles mais combien salvatrices, qui nous projettent dans des interrogations et des probabilités rocambolesques mais qui témoignent que nous sommes en vie : « Est-ce la cuve à mazout ? le gaz dans la rue ? un avion sur une tour de Bagatelle ? un séisme ? » En sortant dans la rue, la couleur du nuage nous indique le coupable : azf.
Communiqué de la préfecture scandé par la radio locale : « Vous êtes priés de rester chez vous, de vous calfeutrer ! ». Nous regardons la porte arrachée, les volets à l’intérieur de la maison, le ciel voilé à travers la toiture ; pitoyablement, nous nous couvrons la bouche d’un linge humide ; on ne sait jamais, des fois qu’on échapperait, ma femme et moi, à un deuxième cataclysme.
Et maintenant, que faire ? Aller voir les voisins, revenir dans la maison, prendre peu à peu conscience du cataclysme, avoir la rage qui monte devant tant de gâchis, ressortir de la maison en disant qu’il ne faut toucher à rien, rentrer à nouveau pour aller couper le gaz, essayer de téléphoner aux enfants, rien ne passe, réessayer encore et encore, avoir un créneau et laisser un message incomplet : « La maison est détruite mais nous sommes en vie », coupure immédiate, essayer sur le portable, rien, impossible, plus rien ne passe.
Boum… Toulouse isolée, impossible de sortir, impossible de rentrer, pas de communications. Toulouse bafouille son seveso 2, rien n’est prêt, quel merdier, la circulation est bloquée, les travaux de l’avenue de Muret, qui mènent à la zone sinistrée, n’arrangent rien.
L’après-midi, le téléphone revient, la solidarité entre voisins fonctionne bien, mais aucun organisme public n’est encore passé dans la rue, les mémés commencent à angoisser sec d’autant que le ciel laisse échapper quelques gouttes ; coup de téléphone à la mairie : « Les pompiers nous ont dit de vous téléphoner, est-ce que vous avez des bâches pour mettre sur le toit ? » « Non, répond la voix de la mairie, quittez votre maison et venez vous abriter au gymnase ! », et la voix raccroche, le ton est sec et péremptoire, pas de discussion possible.
Boum… Le repas du soir devait rassembler autour de la place les habitants du quartier pour un repas de rue. Tiens, au fait, il est 15 heures et on n’a rien mangé.
Aujourd’hui, l’association de quartier a du mal à regrouper son monde, les vieux sont partis ailleurs cacher leur peur, panser leurs plaies ; les jeunes regardent d’un œil hagard les travaux à faire et n’osent même pas penser à demain : « Être obligé de quitter – parce que trop dangereuse ou inhabitable – la maison que l’on vient d’acquérir en s’endettant ! » Il faut avouer qu’il y a de quoi péter un plomb. Le quartier se réveille aujourd’hui sans ses vieux, sans ses jeunes, sans ses commerçants, sans pain, sans épicerie, sans viande. Les gens, quand ils se rencontrent, parlent de Beyrouth, de sdf, d’expertise, de contre-expertise, de taux de vétusté, de devis…
Sur un vieux téléviseur prêté, nous regardons les informations sur TF1. Ouf ! on parle de Toulouse, après la chute des deux tours américaines, les caméras françaises se penchent sur nous ! Mais voilà, Toulouse se résume à la rue Bernadette, déception.
Nous avons dans notre quartier un maire-adjoint qui vient à chaque repas de rue nous serrer la paluche, il est même venu nous présenter le futur maire ; mais, depuis le 21 septembre, nous ne l’avons pas vu ; pourtant, les mémés voisines auraient apprécié d’avoir une parole réconfortante, surtout quand on a entre 80 et 95 ans…
Boum… sur la prime du fonds de secours aux victimes de la catastrophe du 21 septembre. Pour paraître à l’écoute de la population, le Conseil général et la mairie ont littéralement distribué à tous ceux qui se présentaient cette prime : les plus dégourdis sont passés à la caisse plusieurs fois, dans différentes cellules de crise. Aujourd’hui, le fonds de secours se transforme en marathon administratif, rien que pour savoir si votre dossier est en course, si vous devez venir le chercher ou si on compte vous l’envoyer. Le premier constat est que notre société individualiste pèse beaucoup sur le politique. Reste-t-il un brin d’humanité dans notre quotidien ? J’en doute, mais si vous mettez une caméra au coin de la rue, vous allez voir se pointer tous les costard-cravate et les tailleurs deux pièces vous promettre plein de choses, même ce qu’ils ne gèrent pas (je veux parler des impôts), et bla-bla-bla, le petit brin d’humanité est bien fané !
Nous sommes au mois de novembre, les médias nous parlent toujours des phallus américains, des actions en faveur des sinistrés américains ; mais en France, que je sache, le Boum ! d’azf n’a pas rayé Toulouse de la carte, peut-être que c’est honteux de montrer un tel cataclysme à la télé, surtout si la conclusion de l’enquête démontre l’accident par accumulation de négligences. Boum ! alors, sur l’image de total-fina-elf. Le dernier constat que l’on peut faire, c’est qu’il vaut mieux aller faire le marathon de New York et se faire filmer à l’arrivée, ou prendre le Concorde, si on veut se faire entendre (et pourtant, Concorde est bien parti de Toulouse), mais surtout ne pas habiter le 31100.
Toulouse, le 18 septembre 2002
Un an déjà !
Si la feuille remplie par l’écriture est venue apaiser nos angoisses, nos peurs restent quand même en surface, la preuve est là devant nos yeux, le façadier est enfin venu, il est en train de piquer la façade, laissant apparaître la brique. Outre le bruit toujours aussi insupportable, la poussière, le chantier font resurgir de notre inconscient un malaise, qui se transfère sur les ouvriers par l’impatience de les voir partir, comme si le geste de piqueter cette façade mettait notre âme à nu, nous dérangeant par tant d’indécence.
Nous avons fait en sorte de reconstruire rapidement l’intérieur de notre maison, à la fois pour effacer ces traces trop voyantes de l’explosion et pour cicatriser la plaie de notre Moi éclaté en mille morceaux, nous replaçant à notre juste niveau, celui de l’éphémère. Cette lutte incessante pour que les experts viennent, pour trouver des entreprises, pour que les travaux se fassent dans la continuité, pour être reconnu victimes, a contribué à rassembler le puzzle (le bonhomme de F. Tosquelles) et reconstitué notre maison, mais aussi notre Moi.
Et voilà que pour la date anniversaire de l’explosion de l’usine azf, nous sommes en chantier à nouveau, visibles cette fois de l’extérieur, nous rappelant que rien n’est achevé mais que, au contraire, le chantier de la vie est un perpétuel blast : surpression-dépression-explosion.
Le quartier va se rassembler le 21 à 10 h 20 autour d’un petit déjeuner et, le soir, partager un moment de convivialité dans un repas de rue : un an déjà que nous devions faire ce repas de rue prévu le 21 septembre 2001 ! Cette année, il paraît qu’il va pleuvoir, peut-être que ça aidera à faire reverdir ce petit brin d’humanité, sous le regard de sainte Cécile et de sa lyre !
Pierre-François et Colette Rémy 14, rue Daubenton 31100 Toulouse
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cmp La Faourette
arseaa Centre de guidance infantile, 27, rue Ingres, 31000 Toulouse