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I.S.B.N.274920058X
152 pages

p. 135 à 139
doi: en cours

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Articles et publications

no48 2002/4

Au Québec, depuis quelques mois, les médias écrits et visuels présentent régulièrement des analyses critiques des lois qui définissent les difficultés des adolescents, particulièrement la Loi sur la protection de la jeunesse, mais aussi des commentaires dévastateurs sur les organismes qui les prennent en charge, plus spécifiquement les centres de réadaptation. Ces prises de position véhiculent une appréciation de l’efficacité de la réadaptation des adolescents qui date des années 1970. À cette époque, les chercheurs concluaient que la réadaptation n’était pas efficace, le célèbre nothing works de Martinson (1974). De telles prises de position contribuent à soutenir l’opinion de la population à l’effet qu’il n’y a rien à faire avec les délinquants. Cette opinion n’est pas partagée par les professionnels qui se sont exprimés dans le rapport Gendreau-Tardif de l’Association des centres jeunesse du Québec, les membres de la Coalition pour la justice des mineurs et l’Assemblée nationale du Québec qui, en mai 2000, demandait au gouvernement fédéral de surseoir à l’adoption d’une nouvelle loi, davantage répressive, concernant la délinquance des adolescents.
Certains organismes et des spécialistes font la promotion de la prévention dans diverses arènes. Il convient de l’appuyer lorsqu’ils affirment qu’il existe des programmes de prévention qui donnent des résultats prometteurs et qui devraient être implantés dans les milieux de l’éducation et des services sociaux. Vitaro et Gagnon (2000) font la recension exhaustive de ces programmes pour divers problèmes internalisés et externalisés. Nous sommes en désaccord avec ceux qui dénigrent injustement la réadaptation des adolescents pour promouvoir leur point de vue.
 
La réadaptation des délinquants est efficace
 
 
Les travaux de recherche évaluative montrent que la méthode psycho-éducative de réadaptation, telle qu’elle était appliquée à Boscoville, était efficace (Le Blanc, 1983). Elle réduisait la récidive de manière significative, elle accroissait la maturité psychologique d’une façon marquée et elle favorisait l’intégration sociale des adolescents. Ce qui est encore plus important, c’est que les résultats étaient supérieurs à ceux qui étaient obtenus par d’autres interventions, et ils sont encore substantiels vingt-cinq ans plus tard. Ces observations sur la réadaptation au Québec n’ont peut-être pas une crédibilité suffisante. Le professeur Lipsey est mondialement reconnu pour avoir conduit des méta-analyses sur la réadaptation des délinquants (1989, 1995) et des délinquants les plus sérieux (1998). (Une méta-analyse est une analyse statistique de plusieurs centaines de recherches évaluatives sur la réadaptation.) Il conclut que la réadaptation des délinquants est plus efficace que l’emprisonnement des adolescents. Mais, il reconnaît que l’efficacité est limitée. Une méthode de réadaptation qui réduit la récidive d’au moins 12 % est bonne et la meilleure la réduit d’au moins 40 %. C’est à peu près ce que la méthode psycho-éducative obtenait au Québec. De plus, il calcule des gains significatifs qui sont obtenus au niveau de la maturité psychologique d’au moins 30 % et l’intégration sociale d’au moins 20 %.
 
La réadaptation des délinquants est aussi efficace que les interventions en psychologie et en éducation
 
 
Les recherches évaluatives à Boscoville concluaient que l’efficacité de la réadaptation des délinquants était mitigée. Ce terme a souvent été interprété comme une indication de son inefficacité. Il signifiait seulement que la réadaptation ne réussit pas avec tous les délinquants, comme nous aimerions qu’elle le fasse. Toutefois, la question essentielle est de savoir si la réadaptation des délinquants est plus ou moins efficace que les interventions curatives en psychologie et en éducation. Le professeur Lipsey a répondu à cette question (Lipsey et Wilson, 1993). Il conclut, chiffres à l’appui, que les traitements des délinquants se comparent avantageusement à ceux des psychologues, des éducateurs et, aussi, des médecins pour plusieurs maladies.
 
La réadaptation n’a pas davantage d’échecs que la prévention
 
 
Acceptons l’opinion à l’effet que la réadaptation des délinquants n’est pas suffisamment efficace pour que la société y investisse autant d’argent qu’elle le fait actuellement. Cette position est défendable s’il est possible d’établir que la prévention est plus efficace que la réadaptation. Le professeur Tremblay a publié l’analyse la plus exhaustive des programmes de prévention dont l’évaluation était rigoureuse (Tremblay et Craig, 1995). Il ne rapporte pas de chiffres sur l’ordre de grandeur de l’efficacité de ces programmes. Par ailleurs, nous citons sa conclusion, prudente et nuancée : « …Delinquency prevention experiments … tend to be successful … mainly when the intervention aims at more than one risk factor … lasts for a relatively long period of time … and is implemented before adolescence… They can also be powerful enough to have negative long-term effects in some cases. »
Cette conclusion se passe de tout commentaire. Elle est confirmée par une comparaison de 11 méta-analyses sur la réadaptation et de 9 méta-analyses sur la prévention (Lösel, 1998). Sur une échelle de 0 à 100, l’efficacité des programmes de prévention est de 28 contre 22 pour les programmes de réadaptation. En somme, la différence est minime. En plus, les experts ajouteront que les adolescents en réadaptation affichent des problématiques diversifiées et consolidées en comparaison des enfants en prévention dont les problématiques sont en construction. La prévention et la réadaptation apparaissent donc nécessaires parce que chacune a une efficacité limitée.
 
Que faire des échecs de la prévention ?
 
 
La réadaptation ne réunit pas toutes les conditions nécessaires (Le Blanc, 1998). Elle est difficilement praticable parce que les tribunaux ne laissent en moyenne que six mois pour l’accomplir alors qu’elle exige au moins une année ; les structures administratives et organisationnelles ne la favorisent pas toujours ; les chapelles disciplinaires la freinent ; les formations de base et continue sont trop souvent éloignées de la réalité ; surtout, les méthodes utilisées sont périmées. N’oublions pas que les causes de ces déficiences ne se limitent pas à un manque de budget. Cet argument du réseau des centres jeunesse est trop facile. Devant l’efficacité limitée de la réadaptation, certains proposent différents programmes de prévention (Vitaro et Gagnon, 2000). Une des stratégies actuellement à la mode est de prévenir la délinquance en intervenant auprès des jeunes mères célibataires. Le gouvernement du Québec vient justement d’investir des millions dans cette stratégie. Les jeunes mères célibataires ne sont-elles pas souvent des adolescentes en difficulté dont les besoins exigent une réadaptation comme première étape pour qu’elles puissent ensuite prendre soin de leur enfant ? Par contre, il est bien connu que beaucoup de ces mères n’ont pas un enfant qui devient délinquant au cours de l’adolescence. Il ne s’agit que d’un facteur de risque parmi beaucoup d’autres, même s’il se situe au début de la chaîne cause qui conduit à la délinquance (Le Blanc, McDuff et Kaspy, 1998).
Malgré les déficiences de la réadaptation et compte tenu des insuccès de la prévention, la question suivante devient déchirante. Qu’est-ce que la société devrait faire des adolescents délinquants ? Devrait-elle les laisser s’enliser dans la délinquance au détriment des victimes ou devrait-elle les enfermer, les laisser pourrir dans des prisons pour adolescents ? C’est la solution de la plupart des États américains et de la France. Si l’on n’accepte pas les limites de la réadaptation, il ne reste que l’enfermement comme politique criminelle. Selon les statistiques d’efficacité ci-dessus, nous pourrions estimer que la prévention réduirait la délinquance des adolescents de 28 %. Que faire de la délinquance non prévenue ?
Dans ce contexte, une solution différente apparaît nécessaire. Que l’État investisse des sommes adéquates pour prévenir la délinquance, mais pas seulement auprès des jeunes mères célibataires, et, en même temps, que les méthodes de réadaptation soient améliorées. Cette solution est probablement la plus raisonnable et la moins coûteuse. Elle est raisonnable parce nous mettons au défi les spécialistes de la prévention d’indiquer un programme de prévention qui soit efficace avec les délinquants persistants. Un groupe de travail du ministère de la Justice des États-Unis n’en a pas trouvé ; il s’est contenté de montrer des voies encourageantes (Lœber et Farrington, 1998). Il faut donc attendre la mise en place et l’évaluation d’un tel programme. Les délinquants persistants constituent environ 5 % de la population et ils commettent au moins 50 % des crimes et 60 % des crimes violents (Le Blanc et Fréchette, 1989). Considérant que les spécialistes de la prévention ne peuvent pas prouver que les délinquants persistants, en majorité, avaient des jeunes mères célibataires ou étaient affectés par tout autre facteur de risque connu, ou qu’ils répondent bien aux programmes de prévention les plus efficaces, il en résulte que les programmes de prévention ne risquent pas de réduire substantiellement la délinquance dans la société et de protéger les victimes.
 
Les coûts et bénéfices de la réadaptation
 
 
Il est bien connu que la prévention réduit les coûts sociaux de l’inadaptation de l’ordre de 7 $ (us) pour 1 $ investi. Selon une étude récente des professeurs Welsh et Farrington (2000), chaque dollar consacré à la prévention réduit les coûts de 1,06 à 7,16 $. Par ailleurs, ils calculent que le traitement des adultes en milieu correctionnel réduit les coûts de 1,13 à 7,14 $. La différence entre la prévention et la réadaptation est nulle. Pour sa part, le professeur Cohen (1990) calcule que la réadaptation d’un délinquant persistant fait économiser 2 millions à la société. Appliquons cette donnée à la société québécoise. Le rapport Lebon nous informe qu’en 1997-1998, 22 762 jeunes contrevenants ont fait l’objet d’une intervention et ils constituaient 40 % des enfants hébergés dans les centres de réadaptation. Il s’agit d’un coût d’environ 180 millions de dollars par année. Nos études longitudinales d’adolescents judiciarisés et placés permettent d’estimer qu’au moins 700 de ces adolescents sont des délinquants persistants. Selon les données ci-dessus, l’estimation des coûts de leur carrière criminelle serait de l’ordre de 2 milliards de dollars. Si un taux minimum de succès de la réadaptation de 10 % est appliqué, il pourrait facilement atteindre 30 % selon les résultats des meilleurs programmes avec les délinquants graves. La réadaptation pourrait sauver de 200 à 600 millions de dollars à la société québécoise. Elle débourse déjà au moins 70 millions de dollars pour ces adolescents. L’amélioration des programmes de réadaptation serait au moins aussi rentable que la prévention.
 
Quel type de société ?
 
 
Opposer prévention et réadaptation introduit insidieusement un autre débat. Avec les adolescents délinquants, faut-il tenter la réadaptation ou les traiter comme des adultes ? Les traiter comme des adultes signifie l’emploi plus fréquent de l’emprisonnement et pour des périodes plus longues, comme le montrent les expériences américaines à cet égard. C’est cette solution que le gouvernement canadien a choisie et que le Québec conteste. Malgré les déficiences de la réadaptation, préférons-nous construire des prisons pour adolescents ou des centres de réadaptation (ces derniers coûtent moins cher à construire) ? L’Assemblée nationale du Québec, une dizaine de commissions d’enquête et de groupes de travail au Québec depuis vingt-cinq ans et les intervenants des milieux policiers, judiciaires et sociaux ont opté pour la réadaptation. Par ailleurs, nous sommes convaincus qu’ils sont d’accord, depuis le rapport Bouchard (1991), pour augmenter l’effort de l’état québécois dans le domaine de la prévention.
 
Science et politique
 
 
En terminant, il convient de se rappeler que les scientifiques discutent régulièrement des écueils qui émergent quand ils s’aventurent dans le domaine de la politique. Les scientifiques sont habituellement nuancés et prudents lorsqu’ils concluent leurs travaux, les politiques recherchent des solutions immédiates. Nous avons privilégié une solution à facettes multiples, développer en parallèle la prévention et la réadaptation pour des solutions diversifiées à des problèmes très complexes. La délinquance des adolescents est un de ceux-là. Pour illustrer cette complexité, il convient de se rappeler qu’il n’y a pas un délinquant mais des types de délinquants, d’occasion, de transition et de condition, et ils requièrent, d’abord, des interventions préventives diversifiées (Le Blanc et Morizot, 2000) et, plus tard, des interventions de réadaptation également diversifiées (Le Blanc et al., 1998).
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Bouchard, C. Un Québec fou de ses enfants, Québec, Ministère de la Santé et des Services sociaux.
·  Cohen, M.A. 1998. « The monetary value of saving a high-risk youth », Journal of Quantitative Criminology, 14, p. 5-33.
·  Gendreau, G. ; Tardif, R. 1999. L’intervention en internat. Une intervention qui doit retrouver son sens, sa place et ses moyens, Rapport du comité sur la réadaptation en internat des jeunes de 12 à 18 ans, Montréal, Association des centres jeunesse du Québec.
·  Le Blanc, M. 1983. Boscoville : la rééducation évaluée, Montréal, hmh.
·  Le Blanc, M. 1998. « L’intervention de réadaptation en 2010, le prévisible ou le souhaitable », Revue canadienne de psychoéducation, 27, p. 307-343.
·  Le Blanc, M. ; Dionne, J. ; Proulx, J. ; Grégoire, J. ; Trudeau-Le Blanc, P. 1998. Intervenir autrement : le modèle différentiel et les adolescents en difficulté, Montréal, Presses de l’Université de Montréal.
·  Le Blanc, M. ; Frechette, M. 1989. Male Criminal Activity from Childhood Through Youth : Multilevel and Deve!opmental Perspectives, New York, Springer-Verlag.
·  Le Blanc, M. ; McDuff, P. ; Kaspy, N. 1998. « Family and preadolescence delinquency: A comprehensive sequential family control model », Early Child Development and Care, 142, p. 63-91
·  Le Blanc, M. ; Morizot, J. 2000. « Délinquances commune, transitoire et persistante: une stratégie de prévention différentielle », dans F. Vitaro ; C. Gagnon (Éd.) La prévention des problèmes d’adaptation, tome II : Les problèmes externalisés, Québec, Presses de l’Université du Québec.
·  Lipsey, M.W. 1989. Juvenile Delinquency Treatment : A Meta-Analysis Inquiry into the Variability Effects, New York, Russell Sage Foundation.
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·  Lipsey, M.W. ; Wilson, D.B. 1993. « The efficacy of psychological, educational, and behavioral treatment : Confirmation from meta-analysis », American Psychologist, 48, 12, p. 1181-1209.
·  Lipsey, M.W. ; Wilson, D.B. 1998. « Effective intervention of serious juvenile offenders : A synthesis of research ? », dans R. Lœber, D.P. Farrington (Éd.), Serious and Violent Juvenile Offenders. Risk Factors and Successful Interventions (p. 313-345), Thousand Oaks, Sage.
·  Lœber R. ; Farrington D.P. (Éd.). Serious and Violent Juvenile Offenders. Risk Factors and Successful Interventions (p. 313-345), Thousand Oaks, Sage.
·  Lösel, F. 1998. Is Early Prevention of Delinquency More Effective Than Offender Treatment ?, Paper presented at the Annual Meeting of the American Society of Criminology, San Francisco.
·  Martinson, R. 1974. « What works ? Questions and answers about prison reform », The Public Interest, 35, p. 22-54.
·  Tremblay, R.E. ; Craig, W.M. (1995). « Developmental crime prevention », dans M. Tonry ; D.P. Farrington, Building a Safer Society : Strategic Approaches to Crime Prevention. Crime and Justice: An Annual Review, 19, p. 151-236.
·  Vitaro, F. ; Gagnon, C. 2000. La prévention des problèmes d’adaptation, Tome 1 : Les problèmes internalisés ; Tome 2 : Les problèmes externalisés, Québec, Presses de l’Université du Québec.
·  Welsh, B.C. ; Farrington, D.P. 2000. « Monetary costs and benefits of crime prevention programs », Crime and Justice, 27, p. 305-362.
 
NOTES
 
[*]Marc Le Blanc, Ph.D. (criminologie) ; Membre de la Société royale du Canada ; professeur titulaire, École de psychoéducation et École de criminologie, Université de Montréal, C.P. 6128, succ. Centre-Ville, Montréal, Québec, Canada.
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