Empan
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I.S.B.N.274920058X
152 pages

p. 17 à 26
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Les groupes : maillons éducatif, pédagogique et social

no48 2002/4

2003 EMPAN Les groupes : maillons éducatif, pédagogique et social

Groupe et vie ouverte en internat

Françoise Denier  [*] Jean-Marie Luchez  [**] Jean-Michel Mafaity  [***] Bertrand Martinelli  [****] Jean-Marie Piémontesi  [*****]
Un jour, nous avons eu à répondre à cette demande provocatrice venant du comité de rédaction d’Empan : « Parlez-nous du groupe ». N’étant pas des innocents, pour ce qui concerne notre métier, nous avons bien vu qu’il y avait là un petit piège. Tous ceux qui considèrent le groupe comme une notion relevant d’une archéologie sociale devaient nous attendre au coin du bois. Nous avons pourtant relevé ce « défi », à condition de pouvoir le faire collectivement. Logiquement, comment aurait-il pu en être autrement ?
 
Présentation
 
 
Dans une institution comme le Home-Chez Nous, la notion de groupe est notre pain quotidien, pour le « meilleur », nous essaierons de l’exposer, et aussi pour le « pire », parce que nous sommes sûrs qu’il y a un prix à payer pour travailler selon cette dimension. Ne vous attendez donc pas à ce que nous nous exprimions de façon partisane en présentant un tableau idyllique de notre situation.
Le Home-Chez Nous est une institution qui se trouve en Suisse, dans le canton de Vaud, dans la région de Lausanne. Elle a été créée en 1919 pour accueillir de jeunes enfants « moralement abandonnés ». Les trois demoiselles, Lilli Lochner, Marthe Fillion et Suzanne Lobstein, qui l’ont fondée, ont adopté dès le début les méthodes éducatives les plus novatrices de leur époque en se réclamant de « l’école active ». Un courant pédagogique appuyé, entre autres, par les travaux du Genevois Adolphe Ferrière. Celui-ci collabora avec notre institution et réalisa un film sur le Home-Chez Nous (1927) qu’il projeta dans le monde entier.
Ensuite, l’institution suivit l’évolution de la prise en charge des enfants « en marge », jusqu’en 1957, année qui voit dans le canton de Vaud la naissance du Service de l’enfance, qui devient alors le principal mandataire de l’institution. Le remplacement du Service de l’enfance par le Service de protection de la jeunesse [1] (spj) confirme la place du Home-Chez Nous dans le réseau institutionnel de l’enseignement et de l’éducation spécialisés du canton, plus particulièrement pour les adolescents. Avec l’évolution des problématiques, l’institution développe de nouveaux concepts. En 1989 la construction d’un nouveau bâtiment sur le site même du Home-Chez Nous donne à l’équipe en place un outil de travail performant.
Aujourd’hui, la mission du Home-Chez Nous est l’accueil et la scolarisation, dans un cadre spécialisé, d’adolescents (uniquement des garçons) qui ont des problèmes d’ordre scolaire, familial et social. L’âge des adolescents varie entre 12 et 17 ans. Le Service de protection de la jeunesse (spj) du canton de Vaud et le Tribunal des mineurs [2] (tm) en sont les principaux mandataires. L’Office du tuteur général [3] (otg) du canton et les parents peuvent aussi faire des demandes de prise en charge.
L’histoire du Home-Chez Nous inclut une longue expérience du groupe et une réflexion sur son opportunité. Il a été difficile de se soustraire aux influences pédagogiques qui prônaient sa disparition. Notre choix devant bien se justifier, si nous revendiquons le fait de vouloir travailler aujourd’hui avec des groupes, c’est en assumant notre passé et en actualisant aussi notre argumentation. Voyons ce qu’il en est.
Avant de se lancer dans un descriptif, demandons-nous quelle définition du groupe nous admettons dans notre institution. Dans un premier temps, il est facile de faire référence à ce qui est le plus évident : il y a un groupe de jeunes, d’encadrés et un autre d’adultes, d’encadrants. Mais ces catégories sont trop rigides, elles ne permettent pas de rendre compte de la dynamique de notre action, qui s’exprime dans les projets que nous générons ensemble, adultes et adolescents. Cette notion de projet est à la charnière de notre questionnement, puisque c’est à son propos qu’il nous semble le plus intéressant de nous interroger sur une pratique collective ou individuelle. Nous avons varié au fil du temps mais, aujourd’hui, groupe et projets sont-ils encore liés dans la prise en charge des adolescents qui vivent au Home-Chez Nous ?
Nous allons tenter de décrire ce que nous vivons dans les moments les plus formels, puis nous nous arrêterons sur les groupes et les moments informels.
 
L’assemblée générale
 
 
La volonté de « vivre le groupe » au sein de l’institution est symbolisée en premier lieu par l’assemblée générale. Instaurée depuis plus de vingt ans, elle est au cœur de la semaine et constitue l’unique rituel rassembleur de tous les habitants du territoire institutionnel. L’assemblée générale est décrite en ces termes dans le règlement du Home-Chez Nous :
« L’assemblée générale est le moment central de la semaine. Elle est obligatoire pour tous (adultes et élèves). Elle permet de prendre connaissance de la vie de l’institution au travers des expériences de chacun. Elle a aussi pour fonction l’élaboration des projets, le règlement des conflits ; elle permet la réparation. Elle est un espace clos : ce qui y est dit est protégé par l’ensemble des adultes. »
D’une manière moins réglementaire, l’assemblée générale rappelle l’agora des Grecs anciens, siège de l’assemblée du peuple, site privilégié pour s’essayer à la défense d’une idée, à la joute oratoire ; occasion unique de prendre la parole, de la confronter à l’autre, d’organiser son discours, de devenir un citoyen.
L’existence d’un lieu pour parler n’a de sens que si son organisation donne les moyens à chacun de prendre la parole. Comment imaginer qu’il puisse en être autrement ? Un groupe d’enfants ou d’adolescents n’accède pas à une forme de vie sociale respectueuse des personnes qui le constituent simplement parce qu’un adulte le demande ou cherche à l’imposer par la contrainte. Un jeune qui traîne souvent une histoire dramatique, faite de ruptures, d’abandons, qui n’entrevoit aucun avenir professionnel, qui ne maîtrise ni les clés culturelles pour comprendre les impasses dans lesquelles il se trouve, ni la parole pour exprimer son désarroi, ne peut, du jour au lendemain, changer radicalement son comportement. On ne peut lui demander de surseoir à sa violence que s’il existe des lieux pour parler et que les moyens de prendre la parole lui sont apportés.
L’assemblée générale se doit donc d’être un édifice pensé, construit minutieusement et respectant contre vents et marées un code établi. Par sa régularité, son statut obligatoire, sa place centrale, elle devient un lieu collectif d’apprentissage de la parole, pour qu’enfin « la parole émerge du tumulte » (Oury et Vasquez, 1998).
En pratique, une fois par semaine, durant une heure et demie, l’assemblée générale réunit les élèves et les membres du personnel. Elle est animée par le directeur, ou par la personne désignée par ce dernier. On y débat selon les règles en usage dans toute assemblée ; la parole est demandée, elle est donnée par l’animateur. Les propos tenus restent au sein du groupe, à aucun moment des représailles ne sont admises suite à une controverse ayant lieu dans l’assemblée. Sont interdites les grossièretés, les menaces, les moqueries. Une attitude physique convenable est exigée. L’assemblée générale fait aussi office de marqueur du temps. Elle débute toujours par le recensement des personnes absentes, se poursuit par l’énumération des anciens élèves du Home-Chez Nous rencontrés et continue par les projets à venir. Sont ensuite débattus les sujets multiples, traitant tous de notre vie communautaire et de la manière de l’améliorer. Proposer un temps de parole ainsi structuré revient à offrir à chacun la possibilité de construire un bout d’histoire commune, à élaborer petit à petit des projets collectifs ou individuels. Durant une heure et demie, le passé, l’avenir se mêlent au présent, donnant ainsi une image hebdomadaire réaliste de la vie partagée dans l’institution. Il est essentiel ici de souligner l’importance du cadre d’un tel lieu de parole. La rigidité des règles a pour but, non d’imposer à la personne l’abdication de toute identité spécifique pour se fondre dans la masse (fonctionnement en général des phénomènes cliniques qui se développent chez les jeunes), mais de lui offrir de se dégager de l’emprise affective immédiate, d’oser une parole nouvelle, de se mettre en jeu autrement. Francis Imbert (1996) illustre merveilleusement « cette voix qui se détache du cri » : « Pour qu’un enfant bolide, hors-la-loi, se libère du masque qui le brûle, il doit disposer d’un lieu d’interpellation, d’appel et de partage de paroles, où il peut, à la différence de Narcisse, se séparer des images dans lesquelles il se pétrifiait et se consumait. »
L’aventure de l’assemblée générale ne peut être séparée de l’aventure globale que représente l’accueil d’adolescents en difficulté. Elle n’a pas d’existence propre si le groupe d’adultes n’est pas convaincu de l’efficience de l’acte de parole. Elle n’a pas de vie spécifique si le groupe d’adultes n’est pas assuré de l’importance d’une parole partagée. Dans cette ère de l’humanité où les jeux de société sont remplacés par le défi individuel contre la machine, où l’enseignement s’individualise, où le nombre d’enfants par famille diminue, où… est-il encore raisonnable de plaider l’importance du groupe comme outil pédagogique ? Ici, d’ailleurs, le débat pédagogique n’a peut-être plus sa place et il devient utile d’apporter une vision plus philosophique à la question ! Contraints depuis leurs débuts d’éduquer et d’enseigner « les masses », éducateurs et pédagogues ont revendiqué, à juste titre, un nombre d’enfants raisonnable par groupe. Faut-il alors imaginer que la classe idéale se résume à un individu ? Ou continuer à défendre le groupe, comme la philosophe Hannah Arendt (Eslin, 2000), qui insiste sur « la visibilité des hommes entre eux » ? « Nul ne peut se connaître soi-même ; on se voit d’abord par les autres. Pour agir, il faut être ensemble. C’est par le verbe et l’action – le rapport à autrui – que nous nous insérons dans le monde humain. »
Pour les habitants du Home-Chez Nous, l’assemblée générale est instituée. Il n’est pas rare que cet outil, dans les cas de crise grave soit revendiqué par les élèves comme solution possible ; l’assemblée générale extraordinaire est née !
 
L’école et le groupe
 
 
La question du travail en groupe à l’école paraît tellement réglée qu’il semble inutile d’en dire plus : c’est une réalité. La seule interrogation sensée porte éventuellement sur la pratique qui en découle. Selon que le groupe apparaît comme une fatalité, une lourdeur, un outil à manier ou une chance, ce sera tout différent.
Depuis que le Home est home, les choses ont oscillé. Il y a eu des gamins installés derrière une table, à l’image d’une parfaite école communale, puis il y a eu des tentatives d’individualisation qui, poussées jusqu’à leur terme, auraient liquidé toute notion de groupe, de classe. Des professionnels sont venus, ils ont tenté, ils ont peiné, ils ont déchanté, mais toujours en pensant qu’ils pouvaient y arriver. L’étude de ce qui s’est fait, de ce qui a plus ou moins bien marché nous entraînerait beaucoup trop loin. Posons simplement comme principe que nous sommes toujours tentés de nous représenter les situations d’apprentissage d’une façon mythologique, que nous nous projetons dans un idéal. Avec ironie, nous pourrions dire qu’une classe de trente élèves menés comme une petite troupe par un unique et irremplaçable « maître » est un rêve de gestionnaire, et qu’une situation d’apprentissage dit individuel est un rêve de toute-puissance.
Mais, au fond, qu’est-ce que nos élèves ont à en dire, aujourd’hui, de ces rêves qui leur sont proposés ou imposés ? La seule chose dont nous soyons sûrs dans notre maison, par rapport à la situation présente, c’est qu’après quelques années d’errance scolaire les enfants sont marqués. Toute organisation suscite leur résistance ou leur agressivité. L’absence d’un groupe-classe leur semble inquiétante et provoque des appréciations peu flatteuses sur ce qui leur est proposé et son éventuelle crédibilité. Nous devons bien constater qu’il n’y a pas de proposition scolaire, quelle qu’en soit la forme, qui puisse éviter les réactions conflictuelles.
Rien ne peut nous permettre d’affirmer que les problèmes d’apprentissage sont mieux dépassés avec un groupe ou bien sans. Notre expérience nous permet pourtant d’exposer un point de vue qui rejoindra peut-être celui d’autres professionnels. Nous avons vu qu’au-delà de la gestion d’un collectif, avec tous les troubles du comportement que nous devons bien accepter ou tolérer, ce qui fait l’intérêt d’une situation d’apprentissage en groupe, c’est justement de pouvoir ne rien y apprendre du tout. Ne voyez pas dans cette formule un simple jeu de provocation. Après une histoire de vie et de scolarité bien troublée, il est peut-être capital pour des adolescents comme les nôtres de pouvoir approcher un savoir et une connaissance de façon pratiquement dissimulée. C’est leur manière d’esquiver une certaine menace. Celle-ci n’étant pas imaginaire, puisque l’école a été pour eux le lieu où leurs capacités, leurs facultés intellectuelles, voire leur personnalité ont été jugées et dépréciées. Personne n’en doute plus, espérons-le, malgré tous les artifices psychologiques ou pédagogiques : il n’est plus possible de voiler que l’école sélectionne, donc qu’elle élimine les incompétents, les non-performants.
Comment s’étonner alors de leurs provocations ? Et s’ils en avaient marre de cette interminable joute du désir que nous leur proposons ? Nous ne prenons pas suffisamment conscience de ce que notre société engendre dans les jeunes générations. Il y a une surenchère de propositions, sous couvert de la liberté. Réalisez-vous ! Réussissez ! Imaginez ! Désirez ! sont les injonctions premières qui cachent mal l’envers du décor. Certains gagnent, d’autres perdent, et cette compétition n’a pas le caractère ludique que certains voudraient y voir. Les adolescents que nous connaissons se sentent pris au piège de nos désirs et des leurs, ils ont déjà goûté aux saveurs de la défaite. Dès que nous évoquons le fait d’apprendre, en soulignant bien toute l’importance que cela a pour leur avenir, nous remettons en scène le grand jeu du désir et de la désillusion. Nous n’y pouvons rien, il n’existe plus de parcours rassurant, tout tracé, ou balisé pour rejoindre le monde des adultes, du genre : « Tu seras menuisier, comme ton père ! » Alors, si l’école, pour ces adolescents, n’était possible qu’à condition de vivre au préalable une forme de « grand jeu » pour se rassurer ? Se rassurer sur sa capacité à faire, à agir, à penser, sur soi-même finalement. Nous devons abandonner l’idée qu’ils doivent naturellement désirer apprendre. Sans doute est-ce seulement possible en cachette, comme sous un voile protecteur, l’air de ne pas y toucher. Mais cela nous impose de collectionner une frustration supplémentaire, en tant qu’enseignants. Il nous faut renoncer à ce que l’élève se remette en route en s’appuyant sur nous et sur notre désir de lui transmettre des connaissances.
Il est vrai que nous ne pouvons plus alors nous fier à un cadre rassurant. Il faudrait peut-être parler de cadre flottant, où ce qui flotterait seraient les rapports interindividuels, les matériaux de connaissance, les supports, les horaires (pas trop, bien sûr) et même les sacro-saints résultats. Nous pourrions nous consoler par cette formule digne d’Archimède : « Tout ce qui flotte ne coule pas ! » En conclusion, nous formulerons cette hypothèse que le groupe doit exister pour guérir d’une certaine catastrophe scolaire, et sous une forme qui n’a pas pour fonction première de rassurer les enseignants.
 
Projet, alliance et groupe
 
 
Faire alliance autour d’un projet. Cela peut paraître une évidence dans la prise en charge d’adolescents en difficulté. Le but étant de tisser du lien et de renforcer la confiance en soi de ces mêmes adolescents. Il reste que ce postulat est souvent difficile à mettre en pratique et à réaliser.
Au Home-Chez Nous, les alliances entre un ou plusieurs adultes avec un ou plusieurs jeunes, dans le cadre d’un projet, prennent souvent deux formes : l’une élaborée au départ par les adultes (exemple : camp de ski) et l’autre à partir d’un échange entre un jeune et un adulte. En général, ces derniers se sont dit qu’ils pourraient peut-être bien faire quelque chose ensemble (exemple : se rendre à un festival de bd). Dans les deux formes de projet, les résistances, les difficultés ne vont pas être les mêmes. Par contre, les bénéfices, eux, sont souvent d’une grande richesse, quelle qu’en soit la forme.
Quand des adultes mettent en place un projet (qu’il soit pédagogique ou non) ou plus simplement une activité, les jeunes vont souvent, en groupe, se positionner contre. Le rôle des adultes est alors de commencer à faire (au propre comme au figuré) des alliances avec tel ou tel jeune sur ce projet. Cela peut être une sortie au cinéma, à la piscine, la visite d’un musée. Une fois réalisé, ce projet renforce le lien entre les promoteurs. Il y a une construction, nous misons sur celle-ci pour que son souvenir fasse référence dans les moments difficiles. C’est de la vie qui s’instaure, qui peut gagner en force et résister aux cassures.
Dans les situations où un jeune et un adulte s’engagent sur un projet commun et commencent à former un groupe, la difficulté vient souvent d’autres groupes. Pour les jeunes, c’est d’abord le rappel de ses pairs qui va s’actionner : « Tu ne vas pas aller avec lui…, c’est nul son truc ! », et l’adolescent devra alors franchir une étape pour continuer le projet. Il faut s’y reprendre à plusieurs fois avant qu’un jeune puisse passer à la concrétisation d’un projet avec un adulte. Car, pendant une période, il ne pourra que promettre sans tenir. L’adulte doit alors laisser la porte ouverte, sans se sentir trahi par cet échec momentané. Il doit reprendre le fil de l’échange pour montrer qu’il est toujours possible de réaliser un projet ensemble.
Du côté de l’adulte, cela ne va pas simplement de soi non plus. En effet, il arrive que les collègues fassent, plus ou moins consciemment, des pressions sur celui qui s’essaie à une alliance avec un jeune : « Il nous embête toute la semaine, on ne va pas en plus l’emmener au cinéma », ou encore : « Si tu vas seul avec lui, qui s’occupe des autres ? ». Heureusement, il advient aussi que l’équipe soit assez solide pour encourager et soutenir des alliances de ce type.
Faire alliance. Nous utilisons régulièrement ce mot au Home-Chez Nous, mais que signifie- t-il ? Ce terme renvoie à des notions ou à des domaines bien différents : biblique, militaire, ou encore au mariage. Nous voyons l’alliance comme une combinaison d’éléments différents, plus précisément de sujets différents. Mais quel est l’intérêt de cette recherche de combinaison ? Il serait peut-être plus facile de demander au jeune de copier les modes de relations « normaux » entre adolescents et adultes. Deux raisons s’opposent à cela : la « normalité », dans les relations humaines, reste du domaine de l’idéalisation dangereuse ; les jeunes qui sont au Home-Chez Nous ont cassé, ou plus simplement mis en doute les alliances les plus naturelles qui se construisent avec les adultes. Il y a une grande crise de confiance qui touche les rapports, les plus proches comme les plus éloignés, et cela entraîne que les adolescents peuvent douter de la place qui leur est faite dans la famille, dans l’école et dans la société. Passer du temps avec un adulte pour réaliser un projet, c’est justement chercher à recréer un lien vivant, où la différence n’est pas que danger mais richesse.
 
Le groupe d’adultes
 
 
Peut-on imaginer la profession d’éducateur d’internat sans envisager le travail de groupe et le travail en groupe ?
Nous ne pouvons imaginer agir sans pouvoir passer le relais, ou le prendre ; la continuité de notre action en serait totalement remise en cause. Comment notre action pourrait-elle s’exercer dans une sorte de toute-puissance qui ne laisserait aucune place à l’avis d’un autre, à sa sensibilité, à sa manière de faire, à sa différence ? Mais combien nous aimerions éviter les difficultés de la confrontation, celle des idées quand elle devient celle des personnes, éviter ces concours du plus bel éducateur, du plus intelligent, du plus efficace ! Nos éloges de la différence, nos évocations de sa richesse, peuvent cacher des compétitions qui sont aussi « féroces » que partout ailleurs. Il y a un prix à payer pour éviter que le travail d’équipe ne soit que la succession éreintante des périodes d’activité, modèle tournant jusqu’au tournis, jusqu’au malaise précurseur du vomissement.
Pour parer à tout cela nous avons l’habitude de parler. Mais ces exercices de parole, qui nécessitent des réajustements, des explications, des discussions, parfois des modifications de nos idées préconçues, de nos valeurs, provoquent aussi, inévitablement, des vexations, des frustrations ; sinon le prétendu travail de groupe ne serait qu’une belle donne, qu’un leurre.
Nous devons garder en tête que les relations d’équipe ne sont jamais un acquis, il faut à tout moment les vérifier, se questionner. Un groupe de travail doit veiller au sens de son action, aux liens, à leur solidité, car même si rien ne change en apparence, les personnes évoluent, vieillissent, les regards se modifient, les idéaux aussi.
Tout cela nécessite quoi ?
  • Une résistance à la répétition, au fait d’avoir à fournir sans cesse les mêmes inévitables efforts.
  • Accepter que le travail d’équipe ne s’exerce qu’en terrain mouvant.
  • L’humilité de reconnaître que seul je ne peux pas grand-chose. Mon apport est important mais ne doit pas être unique, je dois laisser la place aux autres regards. Accepter que la réalité ne soit jamais soumise à nos désirs comme à nos meilleurs moyens techniques.
  • Se questionner individuellement et collectivement :
    • sur les qualités nécessaires pour travailler réellement en équipe ;
    • sur les difficultés que je dois et que nous devons dépasser pour ne pas vivre avec le sentiment que le travail d’équipe est simplement défini par un nombre, un effectif, une force qui peut devenir pesanteur.
Ce n’est que dans l’échange collectif que l’on a quelque chance de construire une réalité un peu plus proche du réel, un peu moins fantasmatique, dit Joseph Rouzel.
Nous pourrions graver cette formule au fronton de toute salle de colloque, mais tout en restant réalistes, en n’oubliant pas toutes les formes de découragement et de désolation que peuvent provoquer les paroles vaines quand elles se transforment en bla-bla. L’échange, c’est du travail qui doit s’exercer selon des formes. Surtout quand il s’agit de traiter des relations interpersonnelles. Bien sûr, les jeunes, on en parle! Et nous alors, quelle est la place accordée à nos relations, nos émotions, ces couleurs qui finissent toujours par imprégner tout ce que nous faisons ?
Notre choix de mettre en route une supervision, c’est la volonté d’y voir un peu plus clair, en reconnaissant nos limites collectives et en responsabilisant chaque personne. Nous ne voulons pas d’une fatalité souvent masquée derrière le « on ». Être responsable de sa parole et s’exposer en la divulguant, c’est se montrer participant de l’équipe et non spectateur de ses déboires. Certes, il y a toujours un risque à apparaître tels que nous sommes, mais il est lié aussi au fait de vivre avec ces jeunes, car ils nous obligent à découvrir en nous des « choses » que nous préférerions taire, peut-être.
 
La pédagogie des petits coins
 
 
Le Home-Chez Nous a un projet de vie, un projet ouvert.
Faire vivre ensemble ?… Cohabiter, se supporter, s’apprécier, se détester, se comparer, s’affronter, à l’autre et aux autres, enfants et adultes. Alors ? Inévitablement, au début, c’est explosif ! L’institution pète de partout. Au propre : vitres et fenêtres cassées et fracturées, interrupteurs explosés, graffitis, bagarres, rackets, insultes, violences à adultes…, comme au figuré : le cadre institutionnel implose, les règles sont bafouées et les adultes se sentent impuissants. La provocation consiste à continuer à croire à ce « vivre ensemble », à ne pas démissionner, parfois à se séparer de l’un ou l’autre des adolescents qui se mettent « hors jeu » et de regarder dans les petits coins : tous ces « ailleurs » qui sont autant de refuges pour des jeux interdits (fumer une cigarette, brûler du papier wc, casser une vitre…) avec un ou plusieurs autres.
Les adolescents que nous accueillons arrivent au Home-Chez Nous après de multiples ruptures. Parfois ils ont la haine, souvent ils sont en détresse et toujours en souffrance. Ils sont dans le déni de toute responsabilité, ils érigent, souvent inconsciemment, le défi en valeur destructive, ce qui les entraîne très rapidement à commettre des délits de plus en plus graves.
Que faire ? Une des réponses institutionnelles s’exprime dans la volonté d’assurer une présence diversifiée dans « les petits coins » du Home-Chez Nous. Nous souhaitons que chaque adolescent ou que chaque groupe qui fuit l’activité organisée (la classe d’école ou l’atelier) sente une présence active des adultes dans ces « ailleurs ». Soit pour favoriser un retour dans l’activité, soit pour écouter, ou pour proposer de s’investir dans une autre activité. Alors, nous voyons la femme de ménage, la plupart du temps très respectée, demandant aux jeunes d’éteindre leur cigarette, écoutant simplement leurs paroles. Parfois, l’un ou l’autre adolescent prend le balai ou le seau et s’en va avec elle pour nettoyer un couloir, une cuisine. Un autre jour, le cuisinier se trouve un aide de cuisine qui en profite pour obtenir quelques douceurs bienfaitrices. Notre secrétaire est toujours disponible pour rendre un service administratif ou pour écouter. Notre lingère et son refuge souterrain, lieu de réconfort où les larmes peuvent s’épancher en toute sécurité. Le directeur, la porte du bureau souvent ouverte, où il n’est pas nécessaire d’avoir un rendez-vous pour être écouté… Une présence créatrice de lien ne supprime pas par enchantement tous les délits, mais elle rappelle constamment aux adolescents que vivre ensemble c’est possible, dans la différence et le respect de chacun.
Pour les éducateurs que nous sommes, vivre dans ces « ailleurs » n’est pas simple et le premier réflexe éducatif est d’ordre répressif : « Vous n’avez pas le droit d’être dans ce couloir, retournez en classe ! » Réponse instantanée : « Vieux con, t’es pas flic, fous-nous la paix ! » Logique, c’est une réalité. Nous ne sommes pas des policiers et nous ne voulons absolument pas l’être. C’est un véritable défi ! Comment créer du lien ?… Les adolescents que nous accueillons sont confrontés à des sentiments ambigus et contradictoires. Ils cultivent le sentiment d’abandon depuis si longtemps qu’ils naviguent sans cesse entre l’envie d’aimer et d’être aimé et l’impossibilité de réaliser ce désir : leur histoire est une répétition d’amours impossibles. Alors, en groupe, car individuellement ils sont trop vulnérables, ils hurlent en paroles ou en actes : « C’est impossible que tu m’aimes, comme les autres tu vas m’abandonner, je te déteste, va-t-en ! » Mais ils pensent et souhaitent le contraire : « J’ai besoin de toi, accroche-toi, ne démissionne pas ! » Et si chaque insulte, chaque acte destructeur était un appel à l’aide, un « Au secours, je me noie ! » ?
Au Home-Chez Nous nous avons choisi, enseignants, éducateurs et l’ensemble des adultes, d’investir ces ailleurs, tous les petits coins, d’être là… Pour accueillir, écouter et jouer, avec ces groupes d’adolescents en mal de vie. Une provocation à vivre ensemble même hors du cadre. Certains adolescents ne supportent pas cette présence et ils fuient à l’extérieur de l’institution, mais il n’est pas rare de voir une discussion animée autour de la sexualité dans les couloirs, un mini match de foot s’organisant spontanément ou un attroupement autour d’un éducateur lisant de la poésie ou un texte d’Albert Jacquard. D’autres fois, certains décident d’aller faire de l’entretien dans la propriété…
Le résultat ? Une institution vivante et quelque fois trop bruyante ! Moins de dégradations matérielles, une diminution des violences entre adolescents, un début de dialogue avec les adultes, un lien possible à l’autre et aux autres. Un début de vivre ensemble, même si le chemin à parcourir est encore long et parsemé d’embûches !
Nous aimons les « petits coins », comme les adolescents nous aimons la provocation, surtout quand elle permet de mieux vivre. Et vous ?
 
Conclusion
 
 
Nous sommes une maison bien étrange dans le monde d’aujourd’hui. Rien ne se fait ici de façon rassurante et celui qui y chercherait un groupe où se tenir au chaud, où se conforter dans ses certitudes, risquerait d’être déçu. Nous avons accepté de nous mettre du côté des adolescents, malgré les difficultés, mais en étant bien décidés à vivre plutôt que de subir. Alors, le moins mauvais moyen que nous avons trouvé, c’est de nous mettre ensemble, non pour leur offrir un Home-Chez Vous, mais un lieu qui serait pour un « nous tous ».
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Chartier, J.-P. (sous la dir. de). 1991. L’adolescent incassable : bourreau ou martyr ?, Marseille, Hommes et perspectives.
·  Eslin, J.-C. 2000. Hannah Arendt, l’obligée du monde, Paris, Michalon.
·  Hugli, M. 2002. Rêver, écrire, éduquer, Toulouse, érès.
·  Imbert, F. 1996. L’inconscient dans la classe, Paris, esf.
·  Oury F. ; Vasquez, A. 1998. Vers une pédagogie institutionnelle ?, Vigneux, Matrice.
·  Rouzel, J. 2000. Le travail d’éducateur spécialisé, Paris, Dunod.
·  Winnicott, D.W. 1994. Jeu et réalité : l’espace potentiel, Paris, Gallimard.
 
NOTES
 
[*]Françoise Denier, éducatrice spécialisée, association Home-Chez Nous, 82-84, route de la Clochatte, 1052 Le Mont, Suisse.
[**]Jean-Marie Luchez, éducateur spécialisé, association Home-Chez Nous, 82-84, route de la Clochatte, 1052 Le Mont, Suisse.
[***]Jean-Michel Mafaity, enseignant, association Home-Chez Nous, 82-84, route de la Clochatte, 1052 Le Mont, Suisse.
[****]Bertrand Martinelli, éducateur spécialisé, association Home-Chez Nous, 82-84, route de la Clochatte, 1052 Le Mont, Suisse.
[*****]Jean-Marie Piémontesi, directeur, association Home-Chez Nous, 82-84, route de la Clochatte, 1052 Le Mont, Suisse.
[1]Ce service intervient en faveur des mineurs en danger ou en difficulté sociale, dans les domaines de la prévention, de l’accompagnement et du placement.
[2]Le Tribunal des mineurs est responsable de la gestion des dossiers des mineurs au niveau pénal.
[3]L’Office est responsable, entre autres, de l’accompagnement de mineurs isolés, dits aussi mineurs non accompagnés.
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