2003
EMPAN
Les groupes : maillons éducatif, pédagogique et social
Comment le groupe s’impose aux enfants
Julie Delalande
[*]
L’observation d’une cour d’école montre des élèves qui courent en tout sens dans un désordre apparent et un brouhaha constant. Mais un regard plus attentif révèle déjà l’existence de groupes dont les enfants semblent occupés au même jeu. Qu’est-ce qui les motive à jouer ensemble, quand cette action commune suppose de s’entendre sur des règles et des comportements, et oblige à brimer certains désirs personnels pour parvenir à faire ensemble ?
Dans le cadre d’une recherche anthropologique sur la dimension sociale et culturelle des groupes de pairs
[1], j’ai pu effectuer de longues observations dans des écoles maternelles et une école élémentaire, ainsi que des entretiens avec les élèves, les enseignants et quelques parents
[2]. Cette expérience m’amène à réfléchir sur les enjeux des relations enfantines et l’attrait qu’un groupe exerce sur un enfant. Si le groupe s’impose aux enfants, c’est autant pour ce qu’il a d’obligatoire que de plaisant. En effet, la cour est un espace où il est difficile de rester isolé sans s’exposer aux attaques des autres mais aussi sans risquer de s’ennuyer. Le groupe est un moyen de se protéger de ces deux dangers.
L’influence du contexte scolaire
L’école permet aux enfants de construire des relations suivies, sur plusieurs années et quotidiennement. Au moment des récréations, elle met à leur disposition un espace et un temps qu’ils peuvent investir sans qu’une activité ne leur soit imposée par les enseignants. Les élèves se saisissent de ce moment, les plus jeunes pour l’habiter de leurs jeux, les plus grands pour jouer ou simplement profiter d’être ensemble en discutant. Dès la maternelle se créent des affinités qu’ils ont tout le loisir de développer pendant les récréations. Les plus jeunes se regroupent en bandes dirigées par des chefs, les enfants de ce2 disent davantage former des équipes au sein desquelles chacun peut décider du jeu, donner son avis.
D’où vient cette faculté enfantine à se regrouper ? Un élément de réponse peut être donné par le contexte scolaire qui, s’il développe l’individualisme dans sa conception d’un apprentissage qui passe par un travail et des performances individuels, propose aussi une certaine conception du groupe à travers un respect de l’autre et parfois une entraide, qui se matérialise à l’école maternelle par une organisation des tables par équipes de quatre élèves, supposant une certaine entente entre eux. Plus généralement, la vie en collectivité, par les activités et les règles communes qu’elle impose aux enfants, les habitue à faire ensemble.
Dans la cour, les enseignantes de petite section de maternelle remarquent bien que si les premiers mois qui suivent la rentrée scolaire on voit des enfants isolés, ils prennent part ensuite à une activité commune. Ils commencent par se côtoyer sans organiser de réel jeu collectif, puis en moyenne section mettent en place des jeux basés sur la collaboration.
Les activités autour du sable sont révélatrices de cette volonté de faire ensemble. Alors que le support de jeu n’impose en rien la mise en commun, chacun pouvant s’occuper à faire son propre château ou son gâteau, l’observation montre une tendance à se lier dans une action partagée. Ainsi, celui qui s’impose comme leader, le chef, s’octroie le meilleur rôle et met les autres à son service, demandant du sable noir pour faire le chocolat, du blanc pour la vanille… Par cette distribution des tâches, les joueurs se rendent ainsi dépendants les uns des autres, fondant leur groupe sur ce lien nouveau qui les unit. En plus de cette préparation culinaire se met souvent en place une fiction familiale où la maman prépare à manger pour ses bébés, les fait manger, les couche car c’est l’heure de dormir, etc.
On observe ainsi que les jeux de sable qui durent (s’étalant parfois sur toute une récréation) sont ceux où la mise en commun permet une émulation ludique qui n’existe pas quand on joue seul. Le plaisir du jeu apparaît ainsi comme un élément primordial pour comprendre la formation des groupes dans les cours de récréation.
La recherche du plaisir ludique
Le jeu collectif n’est pas sans embûches. Il suppose que chacun se trouve une place dans le groupe ou accepte le rôle que le chef lui donne. Chaque récréation est l’occasion d’asseoir sa position face aux autres et de créer des relations amicales ou hostiles. Beaucoup de scènes témoignent de la difficulté à trouver du plaisir dans le partage d’un jeu, car ce plaisir suppose qu’on réussisse à se compléter et non plus à se gêner. L’instauration de relations agréables passe par la mise en place d’un rapport de pouvoir qui doit porter le jeu sans être trop oppressant.
Trois fillettes en grande section de maternelle (cinq, six ans) jouent souvent ensemble, bien que leurs relations ne soient pas encore bien établies. Elles jouent ici au sable. L’une d’elles : « Sabrina, je joue plus avec vous parce que j’ai pas mangé le gâteau. »
Les groupes qui fonctionnent et se retrouvent d’une récréation à l’autre, voire d’une année sur l’autre, sont ceux où l’échange humain trouve son équilibre et permet le plaisir du jeu. Chez les enfants de l’école maternelle, l’entente entre les joueurs semble beaucoup dépendre des savoir-faire d’un leader qui est à l’initiative de la mise en place d’une structure de groupe. Il s’impose aux autres parce qu’il réussit à mettre en route un jeu et à accorder les participants sur les règles. Il se fait remarquer pour son imagination et ses facilités à enrichir le jeu. Mais il est apprécié aussi pour la richesse des relations humaines qu’il propose et permet grâce à son attention à l’autre et à sa conscience du groupe. Il peut ainsi chercher à contenter un pair qui se plaint de son rôle dans le jeu tout en préservant l’élan ludique.
Les enseignants repèrent facilement ces enfants qui sont remarquables aussi bien dans la cour qu’en classe :
Un maître de ce2 parle de deux élèves : « Elles sont une autorité par leur assurance, leur aisance à l’intérieur de la classe, et ce sont des références pour les autres, au niveau scolaire et au niveau des valeurs. Elles ont une aisance dans le langage que les autres n’ont pas forcément (…). Priscilla a de l’autorité, un charisme, un pouvoir de séduction sur les autres (…). »
Le vrai leader, tel que l’appelait une institutrice, se distingue ainsi du faux leader qui voudrait tyranniser sa bande sans apporter de réconfort à ses membres, sans permettre le plaisir du jeu. L’influence du premier dépasse aussi son activité au sein du groupe car il sait souvent se lier avec des enfants d’autres classes et défendre sa bande, si nécessaire, d’assauts extérieurs.
Le regroupement des enfants en bandes trouve son utilité en ce qu’il permet de mieux se protéger des autres. Isolé, on est une cible facile pour ceux qui voudraient s’amuser à attaquer. À plusieurs, on peut répondre aux tentatives d’approche indésirables et protéger son jeu des assaillants.
Entre la cour d’école de maternelle et celle de l’école élémentaire, la situation évolue. Dans la première, les enfants sont moins nombreux et restent souvent confrontés à une classe d’âge restreinte. Tout au plus, les trois sections se retrouvent pour la récréation, des enfants entre trois et six ans. À l’école élémentaire où je me suis rendue, plus de deux cents élèves entre six et onze ans partagent un même espace. La cour est donc objectivement beaucoup plus dangereuse pour ceux qui la fréquentent, en particulier du fait des différences d’âge, car les enfants prennent surtout plaisir à embêter leurs cadets. Mais les plus jeunes le savent et s’appliquent à éviter les dangers et à se tenir sur des territoires non convoités par leurs aînés. Pourtant, même si les tensions sont fréquentes, les conflits ne sont pas proportionnels au nombre d’enfants parce que les élèves s’en protègent par leurs comportements individuels et par leur formation en bandes qui dissuadent les attaquants. Bien sûr, cette formation apporte aussi la force qui permet d’attaquer.
Un autre facteur engendre la transformation des conflits entre les deux cours. C’est celui de l’âge, qui commande une certaine relation à l’autre. Chez les plus jeunes, qui découvrent les relations de pouvoir, les affrontements opposent souvent les leaders de deux bandes. Ils sont une prise de conscience du collectif, un apprentissage des rapports de force entre groupes qui s’attaquent et où le leader met en jeu son pouvoir sous le regard de ses pairs. Chez les plus grands (les ce2 rencontrés à l’école élémentaire), les bandes perdent de l’importance et les frictions se déclarent davantage entre deux enfants suite à des insultes verbales où les enfants se traitent mutuellement. L’affrontement vient donc réparer un honneur blessé.
Ainsi, au cours de leur scolarité, les enfants découvrent que la violence n’est pas anarchique, elle est habitée d’une morale, et le conflit éclate souvent pour rétablir la loi des pairs, répondre à un « code d’honneur
[3] » construit autour de valeurs que les enfants reprennent des adultes pour les appliquer à leurs relations. La tricherie et le mensonge font partie des attitudes réprimées, de même que pousser un plus petit que soit. Le leader a une place centrale dans la mise en place de ce code de savoir-vivre et dans son respect au sein du groupe. Lui-même possède les qualités qu’il exige de ses acolytes.
Extrait de dialogue entre enfants à l’école maternelle : « Dis pardon parce que t’as lancé du sable, sinon t’es plus notre copine. »
Et en entretien : « C’est Suzanne la chef parce que tout le monde l’a choisie pour qu’elle soit la chef. Parce qu’elle est gentille et aussi polie. »
Les valeurs enfantines génèrent les règles d’exclusion et d’acceptation d’un enfant dans le groupe.
Si les enseignants sont responsables de leurs élèves et se doivent de canaliser leur violence, les enfants ne sont pas passifs face au comportement déprécié de leurs pairs et s’infligent entre eux une discipline, par l’intermédiaire du groupe et de son leader. En tant que premières victimes des agressions dans la cour, ils cherchent à s’en débrouiller soit en les évitant, soit en y répondant par la bagarre. C’est à cette seconde attitude que les enseignants doivent remédier, en apprenant aux élèves la résolution des conflits par la parole.
La bande, l’équipe, ou le développement d’une identité commune
Lors de mes observations, il est apparu que les enfants de l’école maternelle construisaient leur bande autour du leader, sur une structure hiérarchique forte, alors que les enfants de huit ou neuf ans délaissaient ce type d’autorité pour lui préférer l’équipe et sa gestion collective des responsabilités. Dans les deux cas, ce rapprochement, motivé en partie par le désir de jouer ensemble, fait naître une identité collective qui grandit par des pratiques et des valeurs partagées. Chacun acquiert son statut par son appartenance au groupe et, à la maternelle, par son lien avec le leader :
En entretien : « Moi, j’suis dans la bande de François » (Jean-Louis). – « Moi, dans la bande d’Hortense et de Clément » (Mathilde).
L’idée de groupe n’est donc pas celle du chercheur. Elle apparaît dans le vocabulaire enfantin sous la forme de bande et d’équipe, montrant que des enfants s’identifient comme groupe, et se développent dans leur quotidien par des manifestations de solidarité. Le jeu commun, par l’organisation qu’il suppose et la distribution des rôles, crée un lien de solidarité entre enfants. Il participe aussi à la construction d’une identité commune parce que chaque jeu suppose une certaine relation entre ses membres et avec ceux de l’extérieur, un rapport à la règle, à l’improvisation, à l’espace… En bref, il permet la construction d’un univers et de ses contours. Celui-ci se met en place et s’entretient au fil des jours, et finit par constituer une culture de pairs commune à l’ensemble des membres du groupe.
En effet, chaque groupe se consacre souvent à un jeu pendant une période donnée ; et même s’il a quelques jeux favoris, ceux-ci restent souvent habités d’un même état d’esprit.
On peut donc parler d’une identité sociale et culturelle qui repose aussi sur une différence appuyée avec ceux qui ne sont pas admis dans le groupe. C’est ainsi que l’on peut comprendre l’intérêt des enfants de l’école maternelle pour une activité qui marque la frontière entre ceux de la bande et les autres. Elle consiste à courir après un enfant extérieur au groupe en criant : « À l’attaque ! », davantage pour l’intimider que pour le frapper. Cette occupation, vécue comme une violence par celui qui la subit, montre comment on l’exclut pour mieux s’unir.
Présenter les éléments qui dirigent la construction des groupes supposerait que l’on explique les phénomènes de rapprochement par sexe, par affinités à l’intérieur d’un choix limité (celui des élèves d’une classe), et autour des leaders dont il faut se faire accepter. On se contentera ici de les signaler.
La cour d’école, espace éducatif négligé ?
Étant donné l’importance de la cour de récréation dans le quotidien des élèves et pour leur socialisation, on pourrait s’attendre à ce qu’elle soit l’objet d’attention lors de la formation des enseignants et pendant leur exercice. Il semble qu’il n’en est rien. Si la récréation paraît oubliée pendant la formation, elle est ensuite un moment de surveillance et de repos des enseignants. Leur non-investissement dans ce moment tient aussi à l’idée que les enfants ont besoin de développer leur autonomie pendant ce temps de jeu, et mon travail ne peut que soutenir cette approche pédagogique. L’une des écoles maternelles de mon échantillon ne laissait pas autant d’autonomie aux élèves, les reprenant pour un comportement déplacé, et les enfants n’avaient donc pas à gérer leurs histoires les plus délicates, manquant une occasion de se limiter par eux-mêmes. On le voit aujourd’hui dans les médias, la cour devient l’objet d’une attention particulière quand elle est regardée comme le théâtre de violences et d’incivilités. On n’en perçoit alors que les dimensions dangereuses et négatives et l’on aimerait les contrôler, sans même connaître la fonction enfantine de ce lieu et sans comprendre qu’il est un espace de socialisation qui, parce qu’il s’inscrit dans l’enceinte scolaire, se construit sous l’influence de ce modèle. Insérée entre deux temps de classe, la récréation amène les enfants à reprendre certaines règles et valeurs véhiculées par les enseignants, à respecter en partie le règlement de l’établissement, et à construire leur univers dans ce contexte structurant
[4]. Plus qu’un autre espace, il les conduit à accepter les règles sociales en se les appropriant par leurs jeux, dans un désir de s’intégrer au groupe de pairs. Il leur permet d’être acteurs de leur socialisation au sens fort, c’est-à-dire de mesurer les enjeux du respect ou de l’infraction des règles collectives et de se contraindre entre eux à la loi des pairs, chacun acceptant (ou non) la pression du groupe parce qu’elle amène une compensation immédiate : le plaisir ludique.
Cette réflexion veut donc participer à ce que l’on considère l’école non comme un simple lieu d’instruction, mais comme lieu de vie et de socialisation proprement enfantine. Par ce temps partagé et une confrontation au groupe, les enfants ne sont pas que des élèves : ils développent une culture ludique et ils « s’approprient la société ».
[*]
Julie Delalande, anthropologue, université Rennes-II, Haute Bretagne, 6, avenue G.-Berger, CS 24307, 35040 Rennes Cedex.
[1]
Publié sous le titre
La cour de récréation, Contribution à une anthropologie de l’enfance, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2001.
[2]
L’étude a été menée dans quatre écoles maternelles auprès des moyennes et grandes sections, et une école élémentaire auprès des enfants de
cp et
ce2. Le but était de suivre, de la maternelle au
ce2, un même groupe d’enfants. Les écoles (trois urbaines, une rurale) ont été choisies dans des milieux sociaux hétérogènes. L’enquête, basée sur une approche qualitative et non quantitative, ne prétend pas être représentative des écoles en générale ni des enfants dans leur ensemble ; elle cherche à saisir, à travers des analyses fines, le point de vue et le quotidien d’enfants particuliers. Il reste ensuite à étendre l’approche comparative pour des conclusions plus étendues.
[3]
Tel que l’avait déjà nommé le folkloriste Arnold Van Gennep en 1943 (p. 167) dans : « Introduction générale. Du berceau à la tombe. Naissance, baptême, enfance, adolescence, fiançailles »,
Manuel de folklore français contemporain, t.1, Première Partie, Paris, Picard.
[4]
Voir J. Delalande, « La cour d’école, lieu de transmission entre pairs »,
Informations sociales, n° 93,
« Éducations : souci partagé, pratiques dispersées », p. 22-29, juin 2001.