Empan
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I.S.B.N.274920058X
152 pages

p. 42 à 45
doi: en cours

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Les groupes : maillons éducatif, pédagogique et social

no48 2002/4

2003 EMPAN Les groupes : maillons éducatif, pédagogique et social

Le groupe comme devoir civil

Christine Vigean  [*]
La scène se passe lors d’une réunion de parents d’enfants de cm1 en début d’année, dans un joli village privilégié du sud des Yvelines. Une mère prend la parole : « Je ne comprends pas pourquoi ces enfants sont ensemble depuis la maternelle. Comment veut-on privilégier l’esprit de compétition entre eux s’ils se connaissent et qu’ils sont solidaires ? »
Comment introduire mieux la tension qui existe entre la tendance d’une société qui propose le tout-individuel, le groupe réduit à sa plus simple expression de clan familial face à une société où chacun doit s’armer pour prendre sa place devant un adversaire potentiel, et le choix d’une équipe pédagogique qui privilégie la confrontation au groupe dans la durée, qui privilégie l’échange et la solidarité ?
Lors des rencontres avec les familles des jeunes accueillis dans l’établissement que je dirige, cet individualisme est au cœur de chaque histoire. C’est l’atomisation des espaces et des individus au sein même de familles où aucun repas en commun n’a été pris parfois depuis plusieurs années, mais c’est aussi l’isolement au cœur des cités, où la bande n’existe plus qu’opportuniste, se faisant et se défaisant en fonction des intérêts particuliers. Chacun est à tour de rôle l’agresseur ou l’agressé, sans que les victimes s’en insurgent, la loi dominante et acceptée par tous étant celle du plus fort.
Si chaque être humain est fondamentalement seul face à ses grandes questions, face à la mort, ce qui donne sa dimension à l’humanité, c’est de savoir que cette solitude est apaisée par la relation à l’autre. Comment, dans un foyer éducatif accueillant des adolescents en conflit avec eux-mêmes et avec les autres, peut-on mettre en œuvre une restauration de l’individu qui passe par une restauration de sa relation à l’autre et donc par une confrontation au groupe ? Avant de tenter de l’exposer, et après avoir brossé un tableau de la situation, j’exposerai pourquoi les deux dimensions sont indissociables, et pourquoi l’oublier renvoie à un certain modèle de société. Réintroduire l’autre, sujet, construit le jeune en souffrance et l’introduit dans un autre type d’espoir.
Dans la société traditionnelle, les places assignées, souvent dès la naissance, reconnaissaient à chacun une utilité pour faire fonctionner un système imparfait, inégalitaire du point de vue de l’individu, mais bénéfique pour la société. Les cercles relationnels étaient rigides et convenus mais existants. C’est à partir de la Révolution française que l’individu a été reconnu, jouissant des mêmes libertés et des même droits. Deux siècles plus tard, on peut s’interroger sur la consécration de la société libérale, basée sur le profit individuel, qui a poussé à l’extrême, qui a perverti la reconnaissance de l’individualité de chacun. Cette individualité se construit contre l’autre, le concurrent, au lieu d’être le fondement d’un nouveau groupe solidaire, égalitaire grâce à la conscience qu’a chacun de sa propre valeur.
Quand on considère les inégalités liées à l’argent, au savoir, au contexte familial, local, comment un jeune peut-il se projeter à une place possible qui le comblerait en termes de valeurs reconnues ? Le jeune se retrouve dans une frustration extrême, se heurte à son incapacité à posséder le pouvoir, l’argent, développe des mécanismes paranoïaques et un fort sentiment d’impuissance. La haine qu’il ressent va servir de lien avec les autres, il va l’utiliser pour réparer son estime de soi blessée. La violence unifiera le groupe.
Et si les jeunes accueillis étaient aussi malades de cette société ? Malades d’un manque de sens, qui vient trouver écho dans leurs souffrances personnelles, familiales ? La question posée du groupe comme outil éducatif dans le contexte de l’éducation spécialisée est la question de la société tout entière ; le groupe aujourd’hui a-t-il encore du sens, un autre sens qu’une exploitation personnelle pour servir ses intérêts propres à un moment donné ? La réponse de l’éducation spécialisée doit questionner la société en rappelant des valeurs de solidarité, de fraternité, qui faute de l’être feront basculer cette société dans la barbarie. Les « jeunes barbares » dont parlent les médias ne seraient-ils que des exemples précurseurs, perméables aux valeurs du temps ?
Les éducateurs qui constatent chaque jour les dégâts psychiques des jeunes, des enfants confiés, se doivent de montrer, d’expliquer que la liberté de l’individu va vers son déclin s’il ne la décline pas avec un savoir-vivre avec l’autre. L’individu conscient est responsable, il est responsable par ses actes, si minimes soient-ils, il est encore plus responsable quand lui revient la tâche de guider les adultes de demain vers les choix qu’ils devront faire.
Alors, que faire ? Comme dans toute résistance, ce sont les actes d’apparence mineure qui constituent les moteurs du changement. Il s’agit d’abord de comprendre ce qui est en jeu dans ce rapport à l’autre, puis de poser des actes en correspondance avec les valeurs retenues.
Dans un contexte d’aide sociale basée sur les revendications et les droits à avoir, il est normal de revendiquer toujours plus. Que l’aide sociale permette d’obtenir un avoir suffisant pour vivre est légitime, mais il ne faut pas perdre de vue que son objet est de restaurer une capacité à être. Or, c’est dans le rapport à l’autre que se constitue l’individu. Pour Jean Biarnès, est sujet celui qui est en interaction avec son environnement : « Être est à la fois le processus toujours à faire et jamais terminé du “je” à la communauté humaine et à la fois celui de la transformation de ce “je” par une intégration des modèles symboliques de cette communauté. » C’est ce rapport qui permet de ne pas se laisser enfermer dans des besoins matériels pour combler ce manque impossible à combler. Avoir toujours plus, c’est tenter de combler un manque primordial, celui de la première relation, celui qui ne peut être comblé. La seule manière d’y pallier, au moins en partie, c’est de trouver un rapport à l’autre où l’autre est accepté dans ce qu’il est. Il est différent de soi, et parce que différent, il apporte autre chose, il est source d’enrichissement, bien au-delà du mesurable et de la satisfaction matérielle immédiate.
Il appartient à l’éducateur d’aider chaque jeune à se constituer individu, de l’amener à restaurer son déficit narcissique pour lui permettre d’expérimenter la relation avec un autre qui n’est pas soi.
La rencontre avec le groupe de vie va confronter le jeune avec d’autres individualités propres, que l’on ne peut traiter comme des objets, qui ne peuvent vous traiter comme des objets, d’en faire l’apprentissage, de le vérifier. C’est aussi de vérifier sa place dans la société, au milieu des autres hommes, qui lui permettra plus tard d’y revendiquer une place digne.
Alors, comment faire ? L’établissement que je dirige a fait, au cours des années, un certain nombre de choix qui participent tous, me semble-t-il, à ce développement du jeune confié, à travers son rapport aux autres et à travers la place qu’il sera amené à avoir dans cette société. Comment faire évoluer des jeunes révoltés, violents, sans place, vers des jeunes sujets de leur propre vie, qui mobiliseront leur énergie vers d’autres projets, dans un rapport apaisé aux autres ? C’est une utopie, mais de celles qui font vivre ceux et celles qui les portent et qui réussissent à faire bouger les montagnes.
Il va s’agir de faire vivre ces jeunes dans un contexte d’internat, suffisamment rassurant pour qu’ils parviennent à affronter les doutes. Eux qui se sont constitués avec des défenses qui les protègent de blessures narcissiques profondes, il va falloir les amener à s’ouvrir à l’inconnu, à découvrir qu’il existe de multiples nuances de gris entre le blanc et le noir. Ils vont devoir se confronter à l’autre, source de conflits, de débats, mais aussi d’évolution. Les conflits ne sont pas que destructeurs, ils peuvent être créateurs. Il va donc être nécessaire de proposer aux jeunes suffisamment de temps pour que l’apaisement puisse se produire, avec des adultes, professionnels spécialisés, qui sauront utiliser une pédagogie de la réussite dans un contexte où les parents sont réintroduits avec leurs compétences.
Face à une fausse autonomie qui consisterait à ne considérer que l’individu isolé, il est essentiel de réintroduire la famille. Parce que la réconciliation avec soi-même passe par la reconnaissance de la place que l’on a dans sa propre famille, de comprendre ce qui y est en jeu, mais aussi parce que le jeune a besoin de repérer qu’il est membre d’une lignée, qu’il a des ancêtres. Un travail est mené avec les deux éducateurs chargés des relations auprès des familles, qui réunit le jeune et sa famille en entretien, toutes les six à sept semaines, pour le réinscrire dans ce cercle, dans ce système familial afin de faciliter à la fois la reconnaissance et la bonne distance.
Le jeune a la possibilité de découvrir l’importance de sa propre parole au sein de l’établissement, où il aura la possibilité de s’exprimer lors d’assemblées générales et avec des adultes différents pour les jeunes élus qui participent aux conseils d’établissements. Il le découvrira d’abord au sein de son groupe de vie. Lors d’un temps de parole en groupe, chaque semaine, les adolescents vont découvrir la place de la parole dans le rapport à l’autre. Ils vont expérimenter dans la vie quotidienne que l’on ne peut se débarrasser des autres, les changer lorsqu’ils deviennent dérangeants, mais qu’il est nécessaire d’apprendre à composer avec eux pour que chacun trouve sa place.
Le groupe me semble rester une pierre angulaire de la prise en charge éducative, comme le collectif, comme la solidarité me paraissent des choix de société. Mais ce groupe n’est plus celui du siècle dernier, c’est un groupe où chacun a une place égale de sujet à tenir. Ce n’est pas un regroupement qui se rassemble autour de la haine de tout ce qui est étranger, mais un groupe qui s’enrichit de ces différences. Pour les jeunes pris en charge dans nos établissements, l’expérimentation vécue de ce groupe, les efforts nécessités par la tolérance de l’autre, mais aussi, à l’inverse, les efforts qu’il faut faire pour se montrer à l’autre en s’acceptant comme on est, modifient profondément l’individu. Il lui est proposé de sortir de la marge où il est renvoyé du fait de facteurs multiples et où il se conforte comme seule reconnaissance. Une expérience réelle de groupe va permettre à ces jeunes d’envisager de nouvelles perspectives ; plutôt que d’attendre des services sociaux, de l’État, il va expérimenter qu’il a suffisamment de valeur pour pouvoir attendre de lui-même, recevoir et donner aux autres. Les deux restaurations, individuelle et du lien à l’autre, s’appuient l’une sur l’autre, elles sont indissociables. Dans une société malade de son sens, il me plaît d’imaginer que ce sont ceux qui peuvent en être les barbares qui pourront également porter la conscience d’une nouvelle citoyenneté.
 
NOTES
 
[*]Christine Vigean, directrice, Foyer La Maison, 1, rue Louis-Massotte, 78530 Buc ; secrétaire de l’Association régionale des internats éducatifs spécialisés.
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