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I.S.B.N.274920058X
152 pages

p. 46 à 51
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Les groupes : maillons éducatif, pédagogique et social

no48 2002/4

2003 EMPAN Les groupes : maillons éducatif, pédagogique et social

Progresser grâce au groupe

Marie-Christine Bertin  [*]
Dès la toute petite enfance, « l’enfant se rend compte qu’il vit en groupe, qu’il peut agir sur les personnes de son entourage mais aussi qu’il en dépend [1] ». C’est un des fondements de la société. Tout au long de sa vie, il va évoluer au sein de groupes différents, dans sa famille, puis avec ses amis, ses collègues. Ce sentiment d’appartenance à une communauté rassure, sécurise et lui permet de prendre conscience de son existence et de sa propre valeur. Toutes les influences dont il va bénéficier vont l’aider à s’ouvrir au monde et ainsi à développer et enrichir sa personnalité. Lorsqu’en 1991, l’adapei du Gers a acheté une maison à Marciac, l’idée était de permettre à huit personnes ayant entre 20 et 35 ans et un retard mental important de profiter d’une vie proche de la vie familiale. L’objectif était d’aider chacun à développer ses capacités affectives, sociales et intellectuelles, et de l’amener vers une plus grande autonomie. Très longtemps assistés parce qu’on pensait qu’ils étaient incapables, certains ont trouvé les « ficelles » qui leur ont permis d’échapper à toute contrainte. D’autres, au contraire, ont développé une force d’inertie tout aussi importante. Dans la plupart des cas, le manque d’estime de soi est tel que la personne préfère éviter les difficultés et se mettre sous notre protection, attendant que nous résolvions les problèmes à sa place. Le fait d’aménager la maison et les expériences multiples qu’elle nous a proposées, l’exemple omniprésent des règles propres à une société, nous ont amenés à construire une vie de groupe où chacun s’entraide et peut développer le sentiment d’estime de soi. Ainsi, nous ne sommes plus les seules personnes indispensables à son équilibre. Ce n’est qu’à partir de là qu’on peut parler de l’apport au niveau éducatif, thérapeutique et social.
Créer une vie de groupe, c’est tout d’abord investir le lieu où l’on va vivre. En participant à la rénovation de la maison (démolitions, peintures…), chacun à son niveau a eu le temps de s’adapter tranquillement à cet énorme changement de vie (la majorité avait toujours vécu dans un établissement) et ainsi prendre possession du lieu et s’y sentir en sécurité. Cette maison est très vite devenue « chez nous ». « L’électricien en face de chez nous » : nous ne les avions jamais entendus le dire auparavant. Pour la première fois de leur vie, chacun allait avoir un lieu qu’il pourrait appeler « chez moi », un lieu à son image, où il pourrait montrer son originalité et être reconnu pour elle. Avoir un espace à soi, un lieu privé, c’est avoir une vie personnelle. C’est nécessaire lorsqu’on vit en permanence avec huit personnes. On peut s’y réfugier lorsque la pression du groupe est trop importante. On peut alors comprendre qu’il est important de respecter « chez lui » et son espace. À ce « chez moi », s’ajoute, pour certains, « à la maison », « chez mes parents », tout aussi important. Très rapidement, ce projet est devenu le leur, ils se le sont approprié : ils sont capables de l’expliquer aux nouveaux résidents et éducateurs. Et, dans des moments de colère, ils peuvent très bien nous rappeler que nous ne sommes pas chez nous.
Il s’agit ensuite de créer un esprit de famille entre les résidents. On rencontre trop souvent des groupes qui semblent formés d’individus ayant peu de relations entre eux, certains passant leur temps à essayer de monopoliser l’attention des éducateurs, d’autres, au contraire, se repliant sur eux-mêmes. Le groupe vertical a permis aux moins autonomes d’être considérés par leurs copains comme les « petits » à qui on demande moins. Chacun est un être unique, avec sa personnalité, son handicap, ses capacités et ses difficultés particulières. Il est normal que nous n’ayons pas les mêmes exigences avec tous. C’est ce respect des différences, cette prise de conscience tant au niveau du personnel que des résidents qui va créer la solidarité, l’envie de s’entraider. Les plus autonomes sont valorisés et les « petits » sont tirés vers le haut, aspirés. À nous d’être attentifs pour permettre à chacun de trouver sa place et éviter les prises de pouvoir intempestives. L’important est de mettre un cadre clair mais suffisamment souple pour que chacun puisse s’autoréguler. La difficulté est de trouver l’équilibre entre des repères trop stricts, infantilisants, et d’autres trop laxistes où l’éducateur se laisse conduire par le groupe qui, déstabilisé, va chercher en son sein un leader et des boucs émissaires. Lorsque Noël est parti pour aller travailler dans un cat, il nous a demandé s’il pouvait venir passer un week-end de temps en temps. N’ayant jamais eu de relations avec sa famille, comme quatre de ses copains, c’est avec eux qu’il avait passé la plus grande partie de sa vie. Ils étaient sa famille. Et lorsqu’il est décédé, l’année dernière, Louis a dit : « Je suis malheureux, j’ai perdu un frère et je ne le reverrai jamais plus. »
Mais si on veut que cet esprit de famille perdure, il est important de l’animer, de lui donner de la vie. Car la vie de groupe n’est jamais acquise. On s’installe vite dans la routine, le groupe s’étiole et redevient une association d’individus. Les anniversaires et les fêtes resserrent les liens, ponctuent le temps, permettant ainsi de dominer le cours de son existence. Toutes les traditions sont marquées, (Pâques, 14-Juillet, Toussaint, Noël, réveillons, etc.). Trop souvent, par manque de personnel, lors des week-ends et des jours fériés, on oublie qu’il suffit de faire une jolie table et un bon repas pour que ce jour soit particulier. Les saisons sont marquées par les événements forts de l’année : carnaval, festival de jazz, tournoi de foot… La maison est ouverte aux parents et aux amis, qui viennent discuter en buvant un café. Elle est aussi le lieu où les anciens sont invités pour passer un week-end. Pour les vacances, chacun part de son côté, en voyage organisé, et la maison est fermée. Le retour est toujours un moment de retrouvailles très chaleureux. Chacun a vécu des rencontres et des expériences qu’il peut partager avec les autres ou les garder pour lui comme une bulle d’indépendance. L’idéal serait d’avoir, tous les trois ou quatre ans, un projet de voyage, d’aide à des personnes qui motive et remobilise les énergies.
Créer une vie de groupe, c’est aussi construire une équipe solidaire et cohérente. Nous nous sommes vite rendu compte que l’ambiance dans la maison était révélatrice de notre entente entre collègues. Dans l’idéal, l’équipe permet à chacun de se sentir reconnu, chaque membre apportant sa personnalité et ses compétences dans l’élaboration des projets. Dans la réalité, comme tout groupe, c’est une association de personnalités fortes et moins fortes, d’imperfections, de manque de rigueur, quelquefois de luttes de pouvoir… Les réunions sont le lieu où on peut discuter des problèmes, qui existent inévitablement, en dehors de la présence des résidents pour éviter qu’ils ne soient pris en otages. Ils peuvent alors utiliser toute leur énergie pour se construire et développer leur personnalité. Lorsqu’on a fait le deuil de l’équipe parfaite, il est plus facile de regarder avec humour ses propres défauts et ceux de ses collègues, et on se rend compte, alors, qu’en fait, on est très complémentaires. On peut parler des problèmes rencontrés ou de nos erreurs sans crainte d’être jugés. En montrant ainsi aux résidents que nous ne sommes pas parfaits, que nous nous trompons, que nous ne savons pas tout et que, malgré cela, nous avons beaucoup de plaisir à travailler ensemble, nous ne sommes plus tout-puissants. Ils ont donc le droit, eux aussi, de ne pas être parfaits, de ne pas arriver à tout faire. Ainsi, chacun va pouvoir s’accepter et développer ce sentiment d’estime de soi si nécessaire pour devenir plus autonome.
Et c’est, enfin, permettre aux familles d’investir totalement leur rôle de parents, grands-parents, sœurs, frères. Cette relation conviviale, qui s’est construite peu à peu lors des fêtes, autour d’un café ou au téléphone, permet à certains de parler de leurs craintes, de leur culpabilité parfois. Elle renforce aussi le sentiment de sécurité chez le résident, qui se rend compte ainsi que nous ne sommes pas dans une relation de rivalité mais au contraire de complicité avec sa famille. Nous pouvons parler de son passé, des événements familiaux actuels, ce qui nous aide à mieux comprendre certains comportements. Nous parlons de ses progrès, des difficultés que nous rencontrons tous et de ses projets. Cette relation de confiance est indispensable pour aller de l’avant.
Maintenant que le groupe vit, qu’une complicité, un climat de confiance, de sécurité et de dialogue se sont instaurés, on peut mettre en place une vraie relation éducative et parler d’apprentissages. Notre rôle est d’amener chacun à prendre conscience de ses capacités et à les valoriser. C’est en favorisant les expériences où il réussit qu’on peut l’amener à avoir envie de se dépasser. Mais apprendre passe par des échecs qu’on apprend à accepter, qui permettent de s’auto-évaluer mais ne remettent pas en cause sa valeur personnelle.
Vivre dans la maison a permis à chacun de s’ancrer dans la réalité. Dans l’établissement, certains pensaient tout savoir, ils se sont vite rendu compte qu’ils avaient beaucoup à apprendre. Nous aussi, nous devions prendre plus de responsabilités. Travaillant seuls, à tour de rôle, nous ne pouvions pas éluder les problèmes, nous devions y faire face. Et le projet s’est fait de lui-même.
Comme nous ne pouvions plus compter sur la cuisine, la buanderie, le service ménage pour faire à notre place et que la quantité de travail était importante pour assurer le quotidien, il fallait que tout le monde s’y mette. Très vite, chacun s’est rendu compte que ces contraintes étaient compensées par une vie plus riche. Un jour, Noël a dit : « Tenir une maison, c’est beaucoup de travail mais c’est bien, avant on s’ennuyait. » Ou encore Yvan à Julie : « Oh, tu vas le trouver dur au début, mais après, tu verras que ça fait du bien ! » Yann s’est même renseigné auprès de collègues pour vérifier s’il était normal qu’on lui en demande autant !
Même si certains font peu et n’arriveront peut-être jamais à faire plus, pour le groupe, ce soir, c’est Marie et Yann qui font la cuisine. Ils sont très fiers d’avoir fait le repas, personne ne le conteste et ne pense à demander quelle a été leur participation. Pendant ce temps, deux personnes font le ménage, deux autres s’occupent du linge et les deux dernières gèrent leur temps libre.
Chacun a bien compris que, pour arriver au but final, il est important de s’entraider. En ajoutant les compétences de chacun, on apprend à coopérer. Bien sûr, cette coopération entraîne des conflits, des rivalités qui font émerger leaders et boucs émissaires… Le groupe permet de discuter des difficultés rencontrées. On apprend à analyser les situations et on essaie de trouver des solutions. D’autres vont rejouer des situations de leur passé. À nous d’être suffisamment professionnels pour comprendre que ces comportements ne nous concernent pas seulement mais font appel à des situations antérieures. Ainsi, ils pourront peut-être dépasser ces traumatismes et mieux se situer dans leur propre vie.
Mais, pour discuter et donner du sens à sa vie, il est indispensable de pouvoir communiquer. La plupart des résidents avaient 15 ans en 1975, on ne parlait pas d’éducation mais de gardiennage. Certains ont souffert de carences affectives et relationnelles précoces qui ne leur ont pas permis de développer le langage. Aux problèmes liés au handicap, s’ajoute le manque de stimulation et d’éveil dans la petite enfance. Le peu d’expérience de la vie quotidienne et le langage spécifique des établissements (transferts pour vacances, atelier socialisation pour faire le marché) n’a fait que les marginaliser. Ne pas maîtriser la langue se traduit par des difficultés de compréhension et d’expression et un imaginaire pauvre.
Gérer le quotidien d’une maison permet d’utiliser un éventail de mots impressionnant que l’on répète tous les jours, ce qui permet d’en déterminer le sens. Passer huit heures ensemble veut dire trouver des centres d’intérêt qui nous sont communs. Comme nous travaillons à tour de rôle, la parole circule : dès que nous sommes deux, nous parlons entre nous et les résidents n’existent plus. Les repas sont des moments d’échanges, chacun raconte à sa manière, avec ou sans les mots, ce qu’il a fait dans la journée. Quelquefois, il est intéressant de les laisser seuls. Ils peuvent alors parler de choses qu’ils n’ont pas envie de nous confier. Ils reparlent du passé, de souvenirs communs qui remontent, pour certains, à trente ans. Petit à petit, ils ont pu reconstruire des périodes de leur enfance, ce qui les a amenés à se poser des questions sur leurs origines : « Mais alors, j’ai été bébé ? ». « Mais alors, moi aussi, j’ai été dans le ventre de ma maman, j’ai un papa et une maman ? ». Et, « Est-ce que je vais mourir, moi aussi ? ». Jusque-là, ils pensaient avoir été adultes toute leur vie. Et, enfin, la parole libère les tensions. Souvent, quand on n’a pas les mots pour dire, l’action devient le seul moyen d’expression. Exprimer verbalement ses sentiments permet de canaliser son agressivité.
Chacun prend alors conscience de ses lacunes. « Il y a des mots que je ne comprends pas, c’est pénible » ( Louis). La plus étonnante est Marie, qui avait 23 ans en 1990. Elle n’avait jamais parlé et, un après-midi, nous avons deviné qu’elle nous disait : « Jeanne, elle a mal au dos. » Plus tard, ses copains nous traduisaient : « Mais tu n’as pas compris, elle te demande si vous avez réunion ! » Et maintenant, elle nous dit : « Paulai a atété une woitu » (Paulette a acheté une voiture). Elle possédait le langage, même s’il s’est beaucoup étendu depuis. Il suffisait que nous mettions du sens sur ce qu’elle nous disait pour qu’elle apprenne à prononcer les mots jusqu’à devenir de plus en plus intelligible. Ce nouveau pouvoir qui lui permet de s’exprimer et d’être comprise lui donne de l’assurance. Elle s’impose, très bruyamment quelquefois, mais tous l’acceptent… Elle grandit.
Vivre dans une maison représente un bain de vocabulaire, de conversations et de relations qui permettent d’acquérir un discours compréhensible, digne d’intérêt. La richesse du vocabulaire donne la liberté d’expression. À travers la confrontation de points de vue différents, l’écoute se développe, l’esprit critique se forme. Parler, c’est ne plus être « l’handicapé », c’est ne plus dépendre de quelqu’un pour exprimer ses besoins. C’est pouvoir mettre du sens sur ce qu’on vit, mieux se connaître, exister pour soi et pour les autres. Et nous sommes toujours émerveillés de les découvrir différents, de les voir s’ouvrir.
Enfin, le groupe permet d’apprendre à vivre en société, de devenir un être social. C’est acquérir des comportements qui permettent d’entrer en relation avec ses semblables tout en gardant son sens critique et son pouvoir d’initiative. C’est reconnaître ses actes, en assumer les conséquences et, éventuellement, réparer les dommages. Ayant toujours vécu dans des établissements, il fallait accepter d’oublier certaines vieilles habitudes, apprendre de nouvelles règles de vie propres à la vie en société et très différentes de la vie en institution. Au début, Noël entrait dans les maisons et s’installait dans la cuisine. Devant la surprise des habitants, il a appris que ce n’était pas possible. Dans les magasins, on ne peut pas prendre tout ce qui nous plaît, il faut l’acheter et on a un budget qui nous oblige à économiser. C’est la raison pour laquelle on fait attention et on respecte le matériel, ses possessions et celles d’autrui. (Diane peut accepter, maintenant, de dire qu’elle a pris de l’argent et qu’elle le rendra, elle en assume les conséquences sans la crainte de perdre notre estime.) On ne peut pas se laisser aller à des comportements excessifs, on doit prendre sur soi pour ne pas choquer. (Dans la maison, Louis sait très bien gérer ses colères alors qu’il peut se laisser aller dans l’établissement : « Oui, mais là-bas, ils me traitent comme un bébé ! »). On doit toujours être correctement habillé, propre, bien coiffé et encore plus quand on est différent, sinon on est rejeté. On ne se promène pas nu dans toute la maison parce que les passants risquent de nous voir. Chacun l’a très vite compris et est choqué lorsqu’un nouveau se laisse aller à de tels comportements.
L’exemple du partage des responsabilités, la solidarité, les multiples interactions entre résidents, équipe et villageois permettent une multitude de choix d’identifications. À partir du moment où je suis conscient que l’autre existe, différent de moi, il devient intéressant. Je peux choisir les personnes que j’ai envie d’imiter.
Ce que chacun de nous apporte de sa propre culture permet au résident d’élargir son éventail de « possibles ». C’est à travers les confrontations de points de vue que l’esprit critique va se développer, s’ouvrir à des intérêts et des goûts nouveaux. Ces références sont déterminantes et permettent à la personnalité de se construire.
Pour conclure, le village a eu un effet pygmalion, révélateur des erreurs à ne pas commettre. Il est le garant de la loi qu’on ne peut pas transgresser sous peine d’être rejeté. Il nous oblige à garder notre ligne de conduite et à rester dans la « normalité ». Être bénévole au festival de jazz, participer individuellement aux activités proposées favorise une multitude d’expériences et de rencontres enrichissantes et nécessaires au développement de la personnalité et de l’intelligence. Et, petit à petit, chacun est devenu une personne reconnue, un Marciacais à part entière. Louis est le soigneur attitré du tournoi de foot. Si Marie hurle soudain dans la rue, il y a toujours quelqu’un pour expliquer que c’est certainement parce qu’elle a eu peur d’un chien. Et le plus beau cadeau qu’on puisse nous faire, c’est lorsqu’on nous dit : « Oh, Anne prend son envol ! »
 
NOTES
 
[*]Marie-Christine Bertin, éducatrice spécialisée, adapei du Gers, Domaine d’Espagnet, 32230 Ladevèze Ville.
[1]L. Not, « La personne comme référence centrale pour l’éducation des débiles mentaux », dans dossier « Personne, éducation et société », 1984.
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