2003
EMPAN
Les groupes : maillons éducatif, pédagogique et social
Un groupe de parole en maison de retraite
Valérie Neyret-Chompre
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Quelques repères théoriques
La notion de « travail de groupe » commence à prendre toute son importance dans les années 1970-1980. On la retrouve, depuis lors, modélisée de façon théorique, mise en œuvre de façon expérimentale ou appliquée dans divers contextes professionnels tels que la psychothérapie, l’enseignement, la formation des adultes ou le management.
Qu’entend-on par groupe ? D’après Didier Anzieu et Jean-Yves Martin (1973), « un groupe est une réunion de personnes en nombre restreint poursuivant des buts communs ».
L’expérience relatée ici a débuté il y a deux ans dans une mapad (maison d’accueil pour personnes âgées dépendantes) avec la mise en œuvre d’un groupe de parole auprès des soignants. Le personnel a rapidement investi ce lieu de parole. Les premiers résultats observés ont été jugés concluants par l’institution : sentiment d’équipe renforcé, recherche de solutions communes aux problèmes rencontrés dans le travail, apprentissage de la verbalisation des émotions, etc.
Suite à l’ouverture d’un deuxième établissement, l’arrivée de pensionnaires récemment entrés dans un lieu de vie, nouveau pour eux, incite à réitérer l’expérience : créer un autre groupe de parole à l’attention de ces nouveaux entrants.
Les hypothèses sous-jacentes à la mise en œuvre d’un groupe de parole de résidents, au sein d’une maison de retraite, sont les suivantes :
- la verbalisation en groupe aurait des effets de renforcement de la socialisation ;
- elle permettrait de rencontrer l’autre dans sa différence afin de mieux l’accepter ;
- cette prise de parole occasionnerait de surcroît un renforcement du sentiment identitaire ;
- ce travail faciliterait une meilleure présentation de soi comme de son image en affirmant de façon plus nette son identité, produisant une « renarcissisation » de la personne ;
- il permettrait d’« éliminer les tensions psychiques grâce à la parole : ce qui est exprimé n’est pas imprimé » (S. et J. Choque, 2000, p. 129).
Carl Rogers écrit : « Chacun des membres du groupe s’achemine vers une acceptation plus grande de son être total affectif, intellectuel et physique tel qu’il est, y compris ses potentialités » (1973, p. 7).
L’entrée en institution provoque régulièrement différents bouleversements qui peuvent générer une série de frustrations : rupture avec l’environnement habituel (domicile, voisinage, relations et habitudes multiples), apprentissage de la vie en collectivité avec d’autres personnes inconnues et dépendantes, etc. La « maison de retraite » est souvent vécue comme le dernier domicile avant la fin de vie, l’antichambre anxiogène de la mort. Fréquemment, la personne n’a pas participé à la décision de son entrée en maison de retraite (effectuée par le milieu médical et la famille). Elle est donc dépossédée de ses biens, de ses habitudes, de ses relations comme de son pouvoir et de son droit à la décision, et elle doit faire alors le deuil de sa propre parole.
Nous nous trouvons en présence de personnes fragilisées par une situation de crise. Le nouveau résident peut être désorienté, bouleversé par un rythme de vie inconnu et contraignant. « Un sentiment profond d’abandon risque d’entraîner une attitude de révolte et d’hostilité ou, au contraire, de retrait et de soumission » (C. Badey-Rodriguez, 1997, p. 19). En prenant en compte ces difficultés, et pour faciliter la résolution de cette crise afin de permettre l’intégration, il importe de proposer un lieu de rencontre et de verbalisation.
Pour poser un cadre repérable autant qu’opératoire, le groupe de parole est organisé toutes les semaines durant une heure. Il réunit une dizaine de personnes maximum (pour respecter la loi de dynamique des groupes restreints). Il a lieu dans une salle claire, close et suffisamment petite pour créer une impression d’intimité. Elle doit être un endroit calme, rassurant, contenant, capable de recevoir les angoisses de la personne.
La séance commence par l’évocation des thèmes abordés la fois précédente. Cela permet de créer un lien d’une rencontre à l’autre. Ensuite, les résidents choisissent eux-mêmes le thème de leur échange. La séance doit se terminer impérativement par une note positive ; il importe de ne pas laisser les personnes dans un état émotionnel trop difficile à gérer dans la solitude qui va suivre.
Les hommes et les femmes qui constituent le groupe de parole ont une moyenne d’âge de 85 ans. Ils présentent tous une perte d’autonomie, à l’origine de leur entrée en institution. Cette perte d’autonomie peut être physique (perte de l’usage de la marche, tremblements dus à une maladie de Parkinson…) ou cognitive (perte des repères temporo-spaciaux, problèmes mnésiques dus à une démence de type Alzheimer).
Dans un groupe de cette nature, le rôle du psychologue consiste à favoriser la prise de parole et l’échange, malgré les difficultés physiques (hypo-acousie, troubles du langage, etc.) et psychiques (émotionnelles, troubles du comportement, etc.). Il aide chacun à s’exprimer, il fait respecter cette parole. Garant du cadre, il veille à l’application des règles : on écoute l’autre, on respecte la personne comme sa parole. Il facilite l’expression des émotions, des idées, il aide, à l’occasion, à faire des liens. Il crée un climat sécurisant, il est à l’écoute de l’effet produit par celui qui parle sur les autres.
Relativement au groupe de parole, les attentes de l’institution sont diverses :
Ce travail doit permettre de rompre l’isolement et rassembler des personnes qui ont perdu le lien social. Il a pour but, avant toute autre chose, de faciliter l’adaptation des nouveaux résidents à la vie collective.
Pour certains, il devrait faciliter le ré-apprentissage à la vie en groupe après, dans certains cas, des années passées dans la solitude. Indirectement, il facilite les contacts, il permet de faire connaissance avec les autres pensionnaires.
Les activités du groupe de parole devraient maintenir, et peut être améliorer, certaines fonctions cognitives, en sollicitant la mémoire, l’attention, etc.
Elles devraient aussi permettre de rompre, au moins de temps en temps, la spirale de plainte dans laquelle certains résidents sont emprisonnés de longue date. Il faut rappeler que la plainte est souvent, pour eux, l’ultime et unique moyen d’expression de leur désarroi.
Pour les résidents qui participent à ce groupe, les avantages principaux sont les suivants :
Les échanges aident à donner du sens à ce qu’ils vivent. Le fait de partager le même « type » d’épreuve leur permet de dédramatiser leur expérience commune, de se sentir moins seuls. « Vous aussi, vous avez laissé votre maison ? » demande madame Y. en réaction à la formulation de sa voisine concernant le manque des objets familiers de son domicile et de son environnement.
On observe effectivement que l’élaboration autour des souvenirs provoque un renforcement mnésique ; ce dernier permet d’évacuer des angoisses, de partager des difficultés, des interrogations sur le vécu passé, présent et futur. Le groupe devient aussi un lieu d’échange d’affects, plus particulièrement de la joie, qui permettent de restaurer une certaine image de soi. Cette dimension hédoniste est primordiale dans cette période de deuil que représente l’entrée en maison de retraite.
La participation à cette activité permet au sujet de se réapproprier une parole, parfois en voie de disparition. Il peut ainsi lutter contre la dépersonnalisation. Le groupe de parole devient alors un véritable lieu d’étayage pour la personne.
Les résidents participant au groupe expérimentent une réelle dimension de plaisir, parfois paradoxale : « C’est bon de se rappeler l’ancien temps ! » nous dit une résidente avec un large sourire après avoir échangé, pendant un long moment, autour des difficultés rencontrées pendant la deuxième guerre mondiale : les privations alimentaires, les bombardements, etc.
Les participants ont pu évoquer, d’une part, comment ils se sortaient des difficultés rencontrées dans ce contexte de vie si difficile, et d’autre part le courage qu’il fallait pour survivre à toutes ces agressions. À travers leur vécu, raconté, partagé, ils peuvent « revivre » des pans de vie et présenter au groupe une autre image que celle d’aujourd’hui, peu valorisante. Il y a une gratification forte, un gain narcissique à présenter cette « nouvelle-ancienne image de soi ». Celle-ci aide la personne à maintenir son identité.
Avant la mise en œuvre du groupe de parole, les résidents partageant la même table ne se parlaient pas durant le repas. Mais lorsqu’ils se retrouvent au groupe de parole, ils se reconnaissent : « Ah ! Je vous connais, on se voit à table… ». Durant la séance, ils échangent, « on est là pour ça… ». Peu à peu, certains retissent les liens cognitifs et relationnels qui les amènent, à nouveau, à parler pendant le repas avec tel ou tel participant du groupe.
Toutefois, le groupe de parole n’a pas que des aspects positifs, il a ses propres limites, quelques inconvénients secondaires :
Il a tendance, parfois, à renforcer les sentiments identitaires des membres du groupe au détriment des autres résidents. Il accroît certains comportements de défense, de rejet des autres : ceux qui ne peuvent participer à cause de leurs troubles trop importants, qui n’ont pas les mêmes difficultés, « ceux qui n’appartiennent pas au groupe ».
Dans certains cas, l’image acquise par la personne grâce au travail dans le groupe « ne tient pas ». Hors du groupe, la personne replonge dans son quotidien. Nous faisons l’hypothèse que cela crée toutefois un point de référence qui peut devenir, pour le résident concerné, une perspective réconfortante.
Certains participants atteints de troubles mnésiques peuvent rapidement oublier ce vécu. Ils ne peuvent alors utiliser le groupe de parole comme une situation ressource. Il semblerait malgré tout, au fur et à mesure de la participation au groupe, que le sujet ait une reconnaissance gratifiante de l’expérience : Mme X. arrivant dans le salon de rencontre avec un grand sourire : « Ah oui ! On est déjà venus ici… ».
Cette activité ne peut être proposée à tous les résidents. Toute détérioration physiologique trop élevée – surdité, aphasie, dépendance… – empêche les échanges et interdit ipso facto l’intégration du groupe de parole.
Suite à la proposition qui lui est faite d’intégrer le groupe, le résident, en toute liberté, choisit d’y participer ou non. Ce refus, qui pourrait être vécu comme un échec par la structure, devrait plutôt être interprété comme un acte personnel d’autonomie : la personne s’autorise un espace de décision et de liberté. C’est l’un des rares moments institutionnels où le « non ! » doit être respecté.
Chaque semaine, lorsqu’il rentre dans la chambre pour proposer de participer au groupe de parole, le psychologue autorise la personne à choisir. Pour les pensionnaires, les actes de choix, au sein d’une mapad ou de la famille, deviennent de plus en plus rares. Ils sont donc des plus importants pour préserver leur identité d’« adulte âgé ».
Il peut exister une difficulté dans la composition du groupe. Les personnes qui ne présentent pas de déficiences neurologiques acceptent très mal l’image renvoyée par les participants plus dégradés, présentant des difficultés de langage, d’orientation, de manque du mot, de handicap physique, etc.
Quel est le point de vue des familles sur le groupe de parole ?
L’entrée en maison de retraite se fait, le plus souvent, sous la contrainte conjointe des états physiques et psychologiques de la personne âgée. La demande la plus forte de la famille reste que le parent soit « entouré afin de rompre son isolement ». Les enfants souhaitent pouvoir « offrir des animations ».
Le fait que leur parent participe au groupe les soulage du sentiment de culpabilité dû à la séparation. Ils sont rassurés lorsqu’ils s’aperçoivent que leur parent vit dans la structure comme « quelqu’un ayant quelque chose à dire, à partager ». Certains ont des doutes quant à la participation effective du résident à ce travail et formulent leur surprise à le voir prendre place activement au sein d’un groupe.
Conclusions et perspectives
À ce stade de l’expérience, avec le manque de recul actuel, il semble difficile de se prononcer avec plus de détails ou de certitudes quant à la pertinence et l’efficacité, dans la durée, d’un travail de cette nature.
Toutefois, les premiers retours, pour les résidents comme pour les familles et pour l’institution, sont positifs autant que prometteurs. Il paraît nécessaire de poursuivre plus avant l’expérience et les observations. Il semble souhaitable de dupliquer des groupes de parole de même nature dans des environnements similaires pour mieux mesurer leur pertinence et leur efficacité. Il nous importe surtout de convaincre les institutions accueillant ce type de personnes de mettre en œuvre de tels groupes pour faciliter l’intégration et l’adaptation des personnes âgées. Ces dernières peuvent tirer un très grand profit de la dynamique évidente de ce type d’activité groupale.
Au sein d’une même institution, les interactions systémiques entre le groupe de parole de soignants et le groupe de parole de résidents permettent des synergies à visée thérapeutique entre le fonctionnement de l’institution et de ses acteurs, d’une part, et celui des résidents et de leurs familles, d’autre part.
Ce thème, non abordé dans ce compte rendu d’expérience, est encore peu étudié mais il devrait, lui aussi, faire l’objet de recherches et d’observations dans le futur.
Je tiens à remercier tout particulièrement M. Henri-Pierre Ghighi, gérant des maisons de retraite mapad Henri-IV et mapad Côte-Pavée, d’avoir accueilli et facilité la mise en œuvre de ces expériences, ainsi que Mme Sylvie Moreau, directrice, qui a été à l’origine de la demande de création du groupe de parole pour les résidents de la mapad Côte-Pavée.
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Anzieu, Didier ; Martin, Jean-Yves. 1973. La dynamique des groupes restreints, Paris, puf.
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Badey-Rodriguez, Claudine. 1997. Les personnes âgées en institution : vie ou survie ? Paris, Seli Arslan.
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Bianchi, Henri, et al. 1989. La question du vieillissement, Paris, Dunod.
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Choque, Stella ; Choque, Jacques. 2000. Animation pour les personnes âgées, Rueil-Malmaison, Lamarre.
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Kaës, René, et al. 1990. Crise, rupture et dépassement, Paris, Dunod.
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Neyret-Chompre, Valérie. 1998. Accompagnement à un changement de vie, mémoire de dess de géronto-psychologie.
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Placines, Bertrand ; Haritchabalet, Isabelle ; Neyret-Chompre, Valérie. 2000. « Une approche systémique des interactions entre trauma et démence », Perspective psy, n° 39, décembre.
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Rabain, Jean-François, 1996. Dans De Mijolla, Alain, et al., Psychanalyse, Paris, puf.
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Rogers, Carl R. 1973. Les groupes de rencontre, Paris, Dunod.
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Valérie Neyret-Chompre, géronto-psychologue,
mapad Henri-IV, 55, avenue Louis-Bréguet, 31400 Toulouse ;
mapad de la Côte-Pavée, 3, rue Xavier-Darasse, 31500 Toulouse.