2003
EMPAN
Les groupes : maillons éducatif, pédagogique et social
Production de soi et de l’altérité dans les groupes
Teresa Carreteiro
[*]
Cet article a pour but d’analyser une pratique de groupe intitulée « Le roman familial et la trajectoire sociale », qui repose sur l’idée que la formation peut s’allier fortement à la recherche. Dans un premier temps, la démarche sera présentée pour faciliter la compréhension du lecteur. Nous montrerons quels sont les objectifs visés par cette formation et énoncerons les conceptions théoriques qui lui donnent soubassement. Dans un second temps, l’analyse portera sur l’hypothèse que le groupe représente un condensé des relations sociales et indiquera comment ce type de travail peut être un déclencheur de transformations sociales.
L’impératif individualiste est devenu prépondérant dans nos sociétés ; nous assistons de plus en plus à l’affaiblissement des collectifs
[1], l’individu est considéré d’avantage comme le seul responsable de son propre sort, comme s’il n’était pas lié à des réseaux sociaux, à tel point que le sociologue Richard Sennett s’exclame que « le moi est devenu le plus grand fardeau de l’individu
[2] ». Nous assistons également à la production d’une importante littérature qui va mettre en question l’individualisme effréné, en d’autres termes, l’individu sans racine, l’individu projet de soi-même.
Parmi les apports théoriques et méthodologiques portant sur le rôle de la psyché des sujets individuels et collectifs et leur articulation, l’un des plus intéressants nous a semblé être l’approche « Roman familial et trajectoire sociale ». Cette perspective a été proposée par Vincent de Gaulejac, qui a créé avec d’autres auteurs et collègues, dans les années 1970, une organisation appelée Germinal
[3]. Celle-ci avait mis en place un séminaire de développement personnel qui avait pour but d’établir une liaison entre deux champs participant à la construction du processus identitaire, le champ familial et celui de la trajectoire sociale. La perspective était d’analyser les formes d’influence de ces deux contextes, les contradictions, les doubles messages qui pourraient être destinés à l’enfant et les projets déposés
[4] sur l’enfant, ainsi que l’héritage socio-familial qu’il reçoit de ses ascendants.
Ces groupes continuent d’être conduits dans le cadre de plusieurs institutions universitaires et d’instituts de formation ; ils se composent en général de huit à douze personnes qui se réunissent pendant trois ou quatre jours pour travailler autour d’une thématique précise. Plusieurs thèmes ont été développés depuis, tels que le roman amoureux, la trajectoire socioprofessionnelle, les histoires d’argent et la honte. Pour chacun de ces groupes ont été créés des supports méthodologiques différents liés à la thématique d’investigation. Néanmoins, les rapports entre les enjeux psychiques, familiaux ou sociaux sont constamment présents dans l’analyse entreprise et dans la thématique proposée à l’analyse.
L’une des originalités de la méthode est de mettre en liaison la réalité objective des faits sociaux et la réalité de l’expérience subjective. L’hypothèse, ici, est que l’histoire personnelle est produite par la multidétermination de facteurs (psychiques, sociaux, idéologiques, économiques, politiques, entre autres) et que la construction subjective va dépendre de l’art de chaque sujet à se construire en permanence à partir de ces axes différents qui le traversent.
Tous les séminaires ont pour objectif de pouvoir créer les conditions d’analyse qui permettent de comprendre comment les sujets sont des produits de l’histoire et comment en même temps, ils cherchent continuellement depuis le début à être acteurs de leur vie. Les analyses nous montrent comment, dans chaque histoire, qui est à la fois individuelle et sociale, il existe une tension forte entre le sujet produit par l’histoire et l’agent d’historicité, autrement dit, le sujet qui se veut être l’acteur de l’histoire et être reconnu comme constructeur de l’histoire.
Altérité et rencontre avec les différences
Dans le groupe, une attention forte est portée aux nombreuses influences qui traversent les sujets lorsqu’ils se proposent à faire un travail sur leur propre trajectoire, prenant comme appui des supports qui servent de soubassements méthodologiques au groupe. L’analyse a pour objet d’articuler l’ensemble des aspects présents, les données de réalité historique et sociale qui interviennent dans la production du sujet quand ils confectionnent leurs supports de travail, leurs modes de les communiquer, les formes d’expression de leurs émotions. Parmi les consignes qui sont formulées et qui structurent le contrat, le groupe est appelé à être sujet de l’expérience et sujet réflexif de sa propre vie, et également à être attentif aux travaux faits par les membres du groupe, ainsi qu’à la dynamique groupale. De pouvoir à la fois réfléchir et expérimenter le sens des expériences, les contradictions qui les ponctuent, les zones d’ombre, les zones éclairées, les secrets, les interdits socio-psychiques, tout en essayant de relier les phénomènes sociaux et collectifs à travers lesquels l’expérience racontée émerge. Parmi les objectifs de la coordination, il y a celui de créer une dynamique forte entre expérience et réflexion, tout en gardant une attitude de respect vis-à-vis du cadre et de l’ensemble des sujets. Si les coordinateurs du groupe sont plus habilités, vu leurs capacités d’analyse clinique, leur connaissance théorique et pratique de la méthode proposée, nous estimons que tout sujet peut également être facilitateur de l’expérience de l’autre et de la dynamique groupale. Nous pensons que la fonction d’analyse (compréhension) doit être présente dans le groupe tout entier et ne pas être uniquement une prérogative des animateurs. Dans ce sens, nous encourageons des questionnements d’exploration et des hypothèses qui veulent établir des liens entre les aspects sociaux et psychiques. Néanmoins, comme coordinateurs, nous tenons à ce que les questions et les hypothèses soient émises en respectant la singularité et l’intimité de chaque sujet. La réalisation de cette condition n’est pas toujours évidente. Si nous nous référons à la psychanalyse, nous savons que tout sujet et toute organisation sociale connue, comme tout groupe artificiel, tel celui qu’on propose, sont traversés par des forces pulsionnelles qui entrent en conflit et qui, parfois, peuvent vouloir faire de l’autre un simple objet de sa jouissance. Lorsque ce phénomène est présent, il est nécessaire de centrer le travail sur la régulation du groupe.
Néanmoins, le « non-respect » de l’altérité peut être produit par un processus différent de la jouissance de l’autre, il peut se construire à partir des enjeux présents dans des rapports de classes. Les « habitus » liés à l’appartenance aux classes sociales étant incorporés (Bourdieu
[5]) de façon assez prégnante, ils peuvent ne pas laisser aux sujets qui les portent l’espace pour une attitude réflexive et critique. Ils peuvent conduire à une sorte de vision normative. Étant donné que ces groupes reçoivent des personnes venant de différents horizons sociaux, ils proposent l’élaboration d’un travail de mise en lien de plusieurs registres, où les différences sociales et les conflits sociaux trouvent une place importante. L’analyse et le traitement de ceux-ci seront un des éléments essentiels de la dynamique de groupe. Nous pouvons donc dire que les groupes créent d’emblée une sorte de déstabilisation en ce qui concerne les rapports de classes, étant donné que chaque participant peut être confronté avec des appartenances sociales diverses et qu’il y a des effets de ces appartenances aussi bien chez lui que chez les autres. Les groupes se constituent ainsi comme un micro-horizon social où les enjeux sociaux ne sont pas occultés.
S’interroger sur les valeurs de classes, analyser les conflits qu’ils génèrent dans les trajectoires individuelles et sociales, être attentif aux répercussions qu’elles peuvent avoir à l’intérieur des groupes, constituent déjà une possibilité de créer des effets de changements dans un champ social plus large, en permettant à plusieurs participants de décentrer leur regard vers d’autres phénomènes sociaux.
Nous pouvons dire que ce stage n’a pas pour but que les participants entreprennent chacun une découverte de soi, mais plutôt une production de soi, considérant que cette production est en même temps le résultat d’un effort individuel, le fruit d’une construction collective. Dans cette perspective, il est impossible de postuler une séparation rigide entre vie privée et vie collective. Dans ce sens, nous pouvons dire que l’espace du groupe construit une passerelle constante entre sphère privée et vie publique. Il pointe l’indissociabilité de ces deux aspects. Si l’analyse, à un certain moment, se porte plus sur les phénomènes familiaux, elle garde en arrière-plan les phénomènes sociaux et les scènes personnelles ne disparaîtront pas. C’est cette production en permanence des sujets dans le monde qui constitue l’angle de travail, articulant sujet individuel et sujet social.
C’est à partir des rapports de l’action et des discours des sujets libres que ceux-ci peuvent se différencier, montrer leurs valeurs et être reconnus dans leur altérité
[6], et reconnaître l’altérité de l’autre.
Tous les travaux qui ont pour but de travailler le respect de l’altérité radicale et de faire qu’aucun sujet ne peut être mis dans un rapport d’échange
[7] ont pour signification qu’aucun sujet, d’un point de vue éthique, ne peut être considéré comme une marchandise ou un objet pouvant servir à la jouissance des autres ou un outil manipulable. Comme le dit Kant, « chaque homme doit être traité comme une fin et non comme un moyen ».
Nous pensons que notre travail contribue à la mise en place du respect de l’altérité, de la quête de la dignité, de l’analyse de la production psychique et de son lien avec la scène sociale, et permet d’établir un pont entre l’espace privé et l’espace public en montrant comment chacun peut envahir l’autre, s’en séparer fortement ou établir avec lui des connexions subtiles. Nous estimons donc qu’il œuvre à de nouvelles formes d’être dans le monde, à dessiner une figure proche de celle qu’Hannah Arendt nomme amor mundi, forme de rapport tourné vers le monde et qui est à même de mettre en avant la cordialité, l’amitié, la solidarité et le respect (Ortega, 2001).
Néanmoins, nous ne devons pas vivre d’illusions. Nous savons bien, depuis Freud, comment ces phénomènes peuvent se cristalliser dans des ensembles compacts n’admettant pas les différences, ayant des membranes peu perméables à la construction d’autres fraternités. Nous devons donc faire en sorte que l’altérité soit une visée constante et qu’un travail de confrontation sur les différences puisse avoir lieu, se maintenir et s’approfondir.
À ces conditions, le séminaire (ou des groupes de ce style) permettra à chacun, en ayant pris une certaine conscience du contexte qui a exercé son emprise sur lui et de sa propre zone de liberté, de se construire autrement, de reconnaître les autres et d’accéder, comme le disait Freud, à un certain degré « d’originalité et d’autonomie ». Il va éprouver le désir d’être un agent d’historicité car, en se confrontant au poids de son histoire et de celle d’autrui, il a pu intégrer en lui la volonté de se considérer comme un « être historique » (W. Benjamin), faisant l’histoire plutôt que la subir.
[*]
Teresa Cristina Carreteiro, professeur titulaire du département de psychologie à l’université fédérale Fluminense, 56, quai Jeammapes, bât. A, 75010 Paris.
[1]
C. Dejours,
Souffrance en France, Paris, Le Seuil, 1999.
[2]
R. Sennett,
O declinio de homen publico, Rio de Janeiro, Companhia das letras, 1993.
[3]
Pour un historique de ces groupes, voir Alex Lainé,
Faire de sa vie une histoire, Paris, Desclée de Brouwer, 1999.
[4]
À ce propos, V. de Gaulejac,
La névrose de classe, Paris, Hommes et groupes, 1989.
[5]
P. Bourdieu, J.-C. Passeron,
La reproduction, Paris, Éd. de Minuit, 1972.
[6]
F. Ortega,
Para una politica da amizade, Rio de Janeiro, Ed. Relumé-Dumara, 2001.
[7]
E. Kant,
Coleçao os Pensadores, São Paulo, Ed. Victor Civita, 1973.