Empan
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I.S.B.N.274920058X
152 pages

p. 97 à 98
doi: en cours

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Les groupes : maillon psychothérapique

no48 2002/4

2003 EMPAN Les groupes : maillon psychothérapique

Filo, le clown, raconte son expérience en psychodrame

Anne-Marie Gallot  [*]
Quatre ans à la dreb, entreprise de déconstruction, reconstruction, étayage, bricolage !
M’inscrire à la dreb fut pour moi une aventure périlleuse, quelquefois même dangereuse. Pourtant, je savais bien que je ne serais pas la seule à entamer ce chantier.
J’arrive, le premier jour, non pas préparée, mais outillée. Une échelle (important s’il faut se hisser, car évidemment pour construire un ouvrage, il faudra grimper), une corde pour s’assurer, un seau, une petite pelle ! Cela pourra servir…
Nous sommes sept (comme les sept nains !), prêts à commencer notre ouvrage, deux conducteurs de travaux sont là pour nous guider, nous conseiller, nous outiller (torche, plan en mains)…
Ma vie est là, devant moi, en chantier, je ne sais pas par où commencer, d’une main je m’agrippe à mon échelle, de l’autre à ma pelle, mais que faire ? J’ai l’impression de me retrouver seule, ne m’a-t-on jamais rien appris ?
Nous allons creuser ! Creuser, où ça ? Et mon échelle ? Elle ne me sert à rien, ma belle échelle ? Ah ! non, pas creuser ! Non, pas me salir ! Regardez, je n’ai qu’une pelle, une toute petite pelle et ici tout est bétonné, tout est dur, des couches et des couches de sédiments superposées, j’essaie, rien, tout est trop dur, je ne sais pas où creuser.
Autour de moi, chacun s’applique, cherche une faille, une fêlure, un morceau de tendre dans lequel s’engouffrer. C’est sûr, si je creuse, je vais tomber, dégringoler… j’ai peur.
Et voilà, j’y suis… La chute, la descente interminable… Je m’accroche, je cherche un appui… Non, tout lâche, un puits sans fond… Ah si ! Ça y est, je touche le fond, je n’y vois plus rien, suis-je toute seule ? Les autres sont-ils tombés avec moi ? Les fondations n’étaient vraiment pas solides.
Plus haut, j’entends des voix : « Attention aux éboulis, nous vous lançons le casque, un peu de lumière ! »
Ah oui ! Ce sont nos guides, ils me parlent, me raniment : « Bougez, avancez tout droit, vous n’avez rien à craindre ! »
Je reste là, inerte, pas bouger, ni avancer, ni reculer, sidérée, silence ! Je vais rester là un temps interminable, j’ai dû m’assommer, je dois saigner mais dans le noir je ne vois rien, je n’ai pas mal, pas bouger. Un peu de chaleur, des murmures, les autres sont là, travaillent à tâtons, chacun cherche sa voie, on creuse ensemble, je rampe, je dégouline, je sue, je ne peux pas me relever, si je continue je crois que je ne reverrai jamais plus le jour. Tiens ! voilà que la lumière se fait plus intense, ce sont eux là-haut qui essaient de nous éclairer, à deux ils portent une grande torche, je suis sûre qu’ils peinent, ils ne peuvent pas venir nous chercher, nous encouragent à poursuivre, ils suivent sur le plan, tâtonnent, où envoyer la lumière ?
Peu à peu, tu parles ! (trois ans après) c’est long !, Je m’habitue à ce halo de lumière, j’évite les éboulis, j’apprends à me servir des étais, le sous-sol devient moins poreux, je me relève un peu. Je sais que je n’avance pas vite, mais lorsque je me retourne, le terrain que j’ai dégagé semble plus solide. Dommage que nos conducteurs ne voient pas l’intérieur des travaux, peut-être ressentent-ils les reflets de la clarté ? Et je rampe, et je rampe, pendant quatre ans je rampe sous terre, pour consolider un terrain défait, j’étaye, je bricole… Je reconstruis, faire du neuf avec du vieux, ce n’est pas facile, mais les équipiers sont là, me prêtent leurs outils, je prends goût à leurs ouvrages, au mien aussi.
– Où en es-tu ? Et toi ?
– J’avance, pierre à pierre je rebâtis, je jette les pierres trop abîmées, je réorganise les autres, j’assemble, je nettoie les plus sales, je garde les plus jolies.
– L’ouvrage n’a pas encore rejailli sur terre, mais les travaux sont en cours… En assemblant ces pierres, je reconstruis un peu ma vie.
Lorsque je sors de ce chantier, je souris, les suées n’ont pas été vaines, je suis fière de ce que je construis. Je me sens à la fois moulue et fourbue, mais cette fois-ci, j’ai creusé… Je suis remontée, ma vie ne me fait plus peur. J’ai envie de m’associer à la dreb : devenir conductrice de travaux, moi aussi. Peu à peu, j’ai appris que chaque vie est un chantier que l’on peut transformer, consolider, étayer, en s’appuyant sur ses propres matériaux et en découvrant des agencements variés. Accompagner les autres, c’est aussi continuer mon chantier. S’engager à la dreb, c’est prendre le risque de tomber et de se relever un peu plus fort, c’est apprendre à bricoler avec nos pelles et nos étais. C’est aussi s’engager sur un chemin sinueux et humain avec l’assurance de rencontrer des conducteurs de travaux qui reçoivent les éboulis, qui trébuchent parfois sur nos pierres et qui sont émus de nos traversées.
 
NOTES
 
[*]Anne-Marie Gallot, éducatrice spécialisée, Notre-Dame de l’Espérance, 26, avenue Charles-de-Gaulle, 81500 Lavaur.
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