2003
EMPAN
Le Dossier : Urgences d’enfance : accueillir, observer, orienter - Le soin
Du symptôme à la pensée
Josette Le Coz
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« … Et sous l’herbe pressant la fange,
Triste passant de ce beau lieu,
Je songe au mal, énigme étrange,
Faute d’orthographe de Dieu. »
V. Hugo, Les chansons des rues et des bois.
« Quand il y a identification projective, l’analysabilité dépend du moi de l’analyste et non de celui du patient. »
G.C. Zapparoli, La peur et l’ennui, puf, coll. « Fil rouge », p. 26.
Un enfant entre au cdef en fin d’après-midi. Il hurle à la séparation. L’éducatrice le porte, le serre contre elle, le console. Rien n’y fait. Quand, au moment du coucher, elle le déshabille pour le mettre en pyjama, elle constate qu’une grande partie de sa peau est brûlée.
L’examen attentif du corps prend ici une importance particulière, car nous ne savons jamais ce qu’a subi l’enfant. Quant aux mots, pour dire le reste, ils mettront parfois plusieurs dizaines d’années pour s’organiser.
Rares sont les enfants qui, au moment de la séparation, ont les moyens psychiques d’affronter cette épreuve. Ils ont jusque-là vécu des carences, des discontinuités, voire de la maltraitance avérée, et n’ont pas pu intérioriser la représentation d’un objet suffisamment bon. La séparation imposée constitue pratiquement toujours un traumatisme. Elle est décidée sur des critères sociaux que personne ne peut remettre en question, car il s’agit toujours de situations très graves. Les équipes du secteur social assument une grande culpabilité et restent quelquefois prisonnières d’un besoin de réparation.
C’est ensuite que l’observation de l’enfant séparé impose de prendre en compte sa réalité psychique. On observe :
- des états de sidération traumatique par arrachement d’avec les parents non individualisés ;
- des symptômes psychotiques (écholalies) en miroir d’une pathologie sévère de la mère qui peuvent s’atténuer rapidement, au moins pour leur expression la plus spectaculaire ;
- des états maniaques (rires immotivés, excitation motrice, violence). Par cette agitation, l’enfant se défend d’un vécu de détresse intense et du sentiment de n’avoir aucune survie assurée. L’expression sexuelle qui accompagne cette agitation n’aide pas l’intégration sociale, que ce soit à l’école ou en famille d’accueil.
L’élaboration du projet, sa mise en place et son suivi relèvent d’un accompagnement psychologique. Il est indispensable d’évaluer l’évolution de l’enfant selon des critères psychiques, d’aider les parents biologiques à assumer leur fonction autant que faire se peut et, plus tard, soutenir les familles d’accueil, qui sont mises à rude épreuve si personne n’écoute leurs interrogations.
Le discours sur le traumatique tel qu’il est tenu par les témoins sociaux empêche de penser et n’a pas de lien direct avec le vécu psychique de l’enfant.
À traumatisme équivalent, même majeur, l’enfant qui a pu intérioriser quelque chose d’une mère représentée « suffisamment bonne » trouve en lui des ressources tout à fait étonnantes pour trouver l’objet satisfaisant. L’enfant qui n’a pas bénéficié de cette première expérience « de base » répète et multiplie les situations traumatisantes.
Bien sûr, tout cela oblige à repenser ce qu’est le soin. Je crois beaucoup au travail de l’absence (cf. Winnicott et Roussillon) et au travail de la haine (M. Klein), quel que soit l’âge de mes patients et quel que soit le cadre.
En pratique, accompagner l’enfant pendant la rencontre du ou des parents pour revoir l’enfant dans un autre cadre me paraît opérant. Il est également important de revoir le bébé sur son lieu de vie pour reparler de la rencontre qui s’est déroulée en salle de visite (avec maman/sans maman – on y va/on n’y va pas) et de participer (avec d’autres) au groupe d’observation analytique pour évoquer ou jouer ce qui s’est passé ailleurs.
La thérapeute qui accompagne ces deux dernières situations sert peut-être de témoin narcissique, garant de la continuité ; elle sait, elle a vu. Elle était présente. L’autre ne sait pas, il faut lui montrer, lui raconter… Travail de l’absence sur fond de continuité : ébauche de symbolisation ?
Repérer et interpréter au quotidien le désir d’emprise narcissique et l’envie destructrice, c’est non seulement soigner – le patient – mais c’est aussi savoir qu’il n’y a que comme ça qu’il a une chance d’aller mieux.
Cela n’est sûrement pas renoncer à soigner… Dans toute structuration psychique comme dans toute institution, ces éléments archaïques existent et, plus on s’accroche à son cadre interne ou à son Œdipe, plus on évite de s’y confronter, moins on a de chance de les analyser et plus cette haine destructrice est agie dans le réel.
« Accueillir, observer, orienter », je trouve que cela s’apparente à « laisser advenir un cadre » – et il est vrai que les enfants pour lesquels personne n’arrive à imaginer un projet vont particulièrement mal.
Le groupe d’observation analytique
E. Bick, psychanalyste de l’Institut de psychanalyse de Londres et psychothérapeute d’enfants à la Tavistock Clinic à Londres, a mis au point une méthode d’observation des bébés sans pathologie, dans leur milieu naturel. L’observateur se rend au domicile une heure par semaine à jour fixe, écrit son observation et la lit une fois par semaine à un groupe de participants, tous professionnels, qui se permettent de penser et d’exprimer tout ce qui leur vient à l’esprit sur ce texte.
Cela permet de suivre au plus près l’évolution d’un bébé pendant deux ans, mais ce n’est pas le seul but visé par cette méthode. L’observation, quelle que soit la qualité de l’observateur, est forcément subjective, il est essentiel d’en prendre conscience et seule la dimension de l’échange permet de penser et d’élaborer plus loin. Cette méthode fait partie de la formation des analystes et des psychothérapeutes d’enfants en Angleterre.
À partir de cette méthode, des observations à domicile d’enfants en danger ou engagés dans un processus pathologique se sont avérées thérapeutiques. L’observateur n’arrive pas avec un savoir, un jugement ou des conseils ; il se met à disposition et se contraint à respecter un horaire et un jour d’intervention.
Nous nous sommes intéressés à cette méthode, car une de ses applications – le groupe analytique – permet de prendre en charge des enfants petits ou très perturbés, s’exprimant beaucoup par la motricité, le passage à l’acte, voire la violence.
Il s’agit de groupes restreints avec deux observateurs formés à la méthode d’E. Bick écrivant ensemble un compte-rendu de séance et le rapportant à un groupe de professionnels extérieurs impliqués dans un travail identique.
Pourquoi ce travail dans notre institution ? Proposée comme thérapie dans des structures de soins, cette méthode est d’abord une méthode d’observation, par conséquent tout à fait compatible avec notre mission au cdef.
La mise en place et le respect du cadre sont essentiels ; au cdef, il est difficile de garantir à un enfant un temps pour lui, toujours le même dans la semaine. G. Haag a montré l’importance de cette rythmicité sur fond de continuité dans l’organisation de la perception, de la vie émotionnelle et de la pensée.
L’un des grands arguments qui exclut toute « thérapie » dans notre institution, c’est la durée des prises en charge et l’impossibilité de les prendre en compte pour différer une orientation. C’est, en effet, un problème, et les structures de soins proposent à l’enfant de participer au « groupe » pendant deux ans, voire trois ans.
L’écoute attentive de l’expérience de Marie-Blanche Lacroix et de Maguy Monmayrant nous a permis d’envisager un groupe fonctionnant sur du très long terme, avec des enfants qui partent et d’autres qui sont admis ; chaque départ amène à élaborer la séparation avec, à terme, la capacité d’accueillir un autre enfant.
Dans nos rencontres habituelles avec les enfants, il nous paraît difficile de laisser s’instaurer un transfert massif quand on sait qu’on ne pourra pas l’accompagner jusqu’à sa résolution. L’avantage du groupe permet au transfert de s’établir moins sur la personne de l’observateur (et il y en a deux) que sur la notion même de groupe.
À chaque enfant sera dit qu’il participera au groupe jusqu’à ce qu’une solution de vie, la meilleure possible, soit trouvée pour lui à l’extérieur.
Il y a huit ans, le groupe s’adressait à des enfants de 3 à 4 ans sur l’unité des Églantiers. Nous le portions de l’extérieur et, pour le garantir, nous avions fixé le cadre en dehors des heures disponibles pour l’institution (après 17 h) ; nous avons « squatté » différents lieux.
Actuellement, à la pouponnière, le groupe s’adresse à des enfants plus petits (18 mois à 3 ans). Il est porté par la demande des auxiliaires, des puéricultrices et de la pédiatre. L’horaire est intégré au temps de travail (9 h 30) et mon bureau, plus grand, sert de cadre géographique.
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la séparation permet la rencontre, rencontre d’un enfant qui évolue à l’abri des excitations et des passions. Mais il ne faut pas que l’entourage social stigmatise cette séparation comme une punition. En effet, la difficulté de ces prises en charge tient à l’effondrement narcissique des parents qu’il faut un tant soit peu restaurer pour qu’une sollicitation dans le registre objectal soit possible.
L’enfant porte l’espérance narcissique mais, s’il évolue mal du fait des premières interactions, il ne répond pas aux attentes. Un enfant qui va mal n’est pas gratifiant et son existence devient une plaie narcissique à vie pour ses parents.
Pour qu’une première organisation psychique puisse se mettre en place, le bébé humain doit pouvoir être porté dans le psychisme de sa mère, il doit pouvoir la pénétrer, être hébergé à la manière des marsupiaux dans son monde interne qu’il construit sur le modèle digestif. Il doit pouvoir déposer en elle les contenus trop énigmatiques qu’il rencontre pour les récupérer plus tard « détoxiqués ».
Toute la question est au fond, pour chaque sujet, de pouvoir emprunter à autrui pour se construire, sans pour autant tomber dans l’aliénation ; la marge de manœuvre est parfois très étroite. Le but des thérapies consiste alors à redonner du jeu aux processus de transmission en permettant au sujet de recouvrer un certain degré de liberté identificatoire (B. Golse).
La transmission transgénérationnelle se joue entre des générations à distance, souvent sans contact direct, elle s’exerce dans le sens descendant et emprunte surtout les voies du langage (interdits, non-dits). C’est ainsi que l’enfant, par sa réalité corporelle, son activité et sa capacité à mimer corporellement ce qu’il vit de la rencontre, dénonce ou reprend à son compte certaines « mythologies » transgénérationnelles.
La transmission intergénérationnelle, au contraire, se joue entre des générations au contact, elle s’exerce dans les deux sens, descendant et ascendant, elle emprunte les voies de la communication verbale et non verbale et peut être observée directement (N. Abraham-Torok).
Régression en présence d’un tiers et réparation des « temps manqués » de la relation primordiale (A. Doumic-Girard), mise en relation des différents systèmes préconscients (D.W. Winnicott), repérage des différents mandats transgénérationnels inconscients (S. Lebovici), la clarification des projections (B. Cramer) permet leur ré-appropriation, leur réintégration psychique par la mère, ce qui allège sa relation avec son enfant, dont les symptômes perdent alors de leur utilité psychodynamique.
La narrativité, la mise en récit, prenant en compte la rêverie maternelle, a une fonction structurante et contenante. Le thérapeute apparaît ainsi comme un objet tiers qui doit être « suffisamment malléable » (M. Miller) et narratif afin de co-écrire avec les triades une histoire qui ne soit peut-être pas l’histoire événementielle réelle mais qui puisse donner toute sa cohérence existentielle à la souffrance et aux historicisations, afin de remettre les difficultés de l’enfant en perspective avec sa biographie et celle de son groupe familial, social et culturel (B. Golse).
Et puis l’enfant grandit, devient adolescent, son abord individuel n’est pas toujours possible ; la mise en mots de son histoire par les différents intervenants et l’élaboration en équipe de ses difficultés restent le meilleur dispositif contenant. C’est ainsi qu’une prise en charge des parents de toxicomanes a pu s’avérer opérante en l’absence de l’enfant (Kati Varga).
Mais il faut aussi affronter les moments de « crise » où le discours ne suffit pas. Des structures de soins, matériellement et chimiquement contenantes, éviteraient certaines prises de risque inutiles.
L’investissement de l’enfant par le groupe anticipe sur celui du groupe par l’enfant, c’est la base du « contrat narcissique », concept développé par Piera Aulagnier.
Une certaine force de mon organisation psychologique semble subsister, de sorte qu’au lieu de tomber malade psychiquement, je ne peux détruire– ou être détruit –que dans les profondeurs organiques.
S. Ferenczi, Journal clinique, Paris, Payot, 1990, p. 284
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Bick, E. L’observation de bébés : une étape indispensable, dans C. Geissmann, Houzel-Bayard (sous la direction de) 2000. Un enfant, ses parents et le psychanalyste, Compact.
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Klein, M. 1999. Envie et gratitude et autres essais, Paris, Gallimard, coll. « Poche » (première édition, Gallimard, 1968).
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Roussillon, R. 1991. Paradoxes et situations limites de la psychanalyse, Paris, puf (notamment « Un paradoxe de la représentation : le médium malléable et la pulsion d’emprise », p. 130-146).
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Varga, K. 2001. L’adolescent violent et sa famille, Paris, Payot Rivages, coll. « Poche ».
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Zapparoli, G.C. 1982. La peur et l’ennui, Paris, puf, coll. « Le fil rouge ».
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Josette Le Coz, psychiatre,
cdef.