2003
EMPAN
Le dossier / Généalogies et héritage, parentés et rituels
La peur en héritage
L’exemple de la transmission de la croyance au mauvais œil dans
le contexte maghrébin de France
Slimane Touhami
[*]
Avec l’agonie du « mythe du retour », l’idée d’une communauté
maghrébine s’établissant de manière définitive en France tend actuellement à
prendre corps sous la forme d’une indéniable réalité sociale. Les récents – et
très médiatisés – débats autour de la constitution d’un Islam de France
[1] ou de la mise en place de
carrés musulmans dans les cimetières attestent de cet irréversible processus
d’ancrage d’une population d’origine extranationale. Aux Maghrébins « en »
France ont donc succédé les Maghrébins « de » France. Le lent et chaotique
cheminement d’une condition à l’autre n’a pas laissé indifférent le regard
scientifique. Depuis plusieurs décennies déjà, les sciences sociales ont «
intégré » l’objet de la migration nord-africaine dans le champ de la recherche,
émettant des interrogations différentes selon les contextes socio-historiques
qui ont marqué l’investigation sur ce fait social depuis près de cinquante
ans
[2]. Ainsi, dans une
perspective actuelle, une large part de la réflexion a trait, en rapport avec
le thème de l’intégration, aux questions de l’identité et de l’ « héritage »
maghrébin des enfants de migrants, ce, à travers notamment l’étude de la
transmission de la culture d’origine et des éléments du système culturel
transmis. Si cette thématique a donné lieu à des travaux denses et reconnus,
certaines omissions peuvent toutefois être relevées dans leur contenu, en
particulier en ce qui concerne les caractères transmis de la culture parentale.
Restreindre, en effet, la substance de la transmission parents-enfants aux
seuls attributs basiques du système de référence, comme la religion, la langue,
la nationalité ou les rôles et les statuts individuels, revient à laisser hors
du champ de l’analyse d’autres caractères de la culture qui, non seulement
participent à la constitution de l’identité des enfants de migrants, mais
encore fondent la spécificité de l’être maghrébin.
Ainsi en est-il des croyances traditionnelles
[3]. Alors même qu’elles firent
les beaux jours de ce qu’on appelait autrefois l’école française de
sociologie
[4], elles
semblent aujourd’hui étrangement absentes des études consacrées à la question.
Auraient-elles alors disparu avec l’exil ? Rien n’est moins sûr. Les premiers
résultats d’une étude menée auprès de jeunes d’origine maghrébine dans
l’agglomération toulousaine démontrent le contraire
[5]. Ici, l’adhésion à une croyance, comme
celle relative au mauvais œil, reste largement répandue. En termes de
représentation traditionnelle relevant d’une culture originelle, elle s’impose
ici à la fois comme le produit d’une transmission et comme partie d’un «
héritage » au fondement de l’identité culturelle des enfants de migrants. Il
s’agira, dès lors, dans cet article, d’examiner les circonstances, de présenter
le ou les agents, de cerner les modalités à travers lesquelles s’opère la
transmission d’une croyance qui est loin d’être limitée aux seules frontières
de l’aire culturelle nord-africaine.
Qu’il soit
malojo en
Espagne ou
maloccio en Italie, la
croyance au pouvoir néfaste du regard reste répandue sur tout le pourtour
méditerranéen. Appelée « aïn
[6] » au Maghreb, elle jouit toujours d’une popularité
sans faille. Synonyme d’échec, de maladie ou de mort, elle réactive des peurs
ancestrales, se posant de fait comme un levier majeur dans la mobilisation
d’une activité symbolique qui peut prendre la forme d’un recours au signe ou au
rituel. La crainte quasi obsessionnelle qu’elle fait naître s’appuie sur la
capacité de nuisance du regard porté sur autrui
[7]. Son principe actif est souvent l’envie instinctive,
l’œil servant ici de véhicule à des vœux hostiles, mais il peut être aussi une
source maléfique échappant à la volonté de celui qui le porte
[8]. De l’appréhension que le
mauvais œil suscite, résulte naturellement une méfiance à l’égard de ceux qui
le détiennent potentiellement, à savoir les vieilles femmes, les personnes aux
yeux bleus ou au regard étrange, ceux qui sont connus pour être égoïstes ou
menteurs. N’ont-ils pas d’ailleurs la capacité d’apporter le malheur et la
souffrance ? Comme le rappelle ce proverbe marocain : « C’est au mauvais œil
qu’appartiennent les deux tiers du cimetière. » Toutefois, des moyens de
protection existent. Pour défendre les plus vulnérables, comme les nourrissons,
les enfants ou les jeunes mariés
[9], la manipulation des symboles et l’activité rituelle
sont à portée des mères de famille
[10]. Placer par exemple la « khemsa » – plus connue sous
le terme de Main de Fatma
[11] – sur le seuil de la maison ou la porter en
pendentif est une prophylaxie réputée. Lorsque le maléfice est jeté, les mères
de famille ont alors recours à la magie domestique par le biais, selon les
traditions, du rituel du « cheb
[12] », en Algérie et au Maroc, du rite du sel, des
fumigations au « fassoukh
[13] », etc.
Cette crainte du mauvais œil n’a pas disparu avec la migration
en France. Elle semble au contraire se maintenir avec force au sein des
représentations collectives des populations d’origine maghrébine. Cultivée par
les mères de famille dans un espace domestique en partie protégé des influences
de l’extérieur, la croyance au mauvais œil tient par conséquent une place
privilégiée dans la sphère de la tradition conservée en exil. Or, elle n’en est
pas moins un élément négligeable du code culturel destiné à être transmis. Ce
qui n’empêche pas qu’on la retrouve par la suite intériorisée chez les acteurs
nés en France. Ce constat trouve principalement son explication dans le rôle
occupé par les mères de famille auprès de leurs enfants en termes de défense et
de prévention contre des menaces invisibles qui pèseraient sur ces derniers.
Très tôt, et ce, dès leur naissance, les nourrissons sont l’objet de pratiques
symboliques visant à les mettre à l’abri du regard malveillant. Dans le cadre
de familles algériennes installées à Toulouse, on épingle par exemple une
petite « khemsa » en or sur les langes du bébé pour prévenir l’attaque du
mauvais œil
[14]. La
dépression, les cauchemars répétés, l’amaigrissement soudain ou encore la
succession d’événements malchanceux chez les enfants étant souvent interprétés
par les mères comme les signes du sortilège, on pratique, dès que la situation
l’exige, à partir de la prime enfance et jusqu’à l’âge adulte, les rituels
conjuratoires traditionnels
[15]. Aux gestes se joint également la parole. Dès l’âge
de sept ou huit ans, les enfants doivent intégrer les mises en garde et les
suspicions émises par les mères à l’égard de personnes considérées comme
douteuses. Ils devront se méfier de ne pas trop s’approcher de telle voisine ou
de tel membre de la parentèle, sous risque d’être frappés par le regard
malveillant. De fait, inscrits dans un univers domestique qui fait souvent
office de conservatoire de la tradition, c’est d’une manière tout à fait
informelle et sans le moindre signe de contrainte que les enfants intériorisent
la croyance traditionnelle. Les mères sont ici les principaux agents d’une
transmission qui s’opère sans passer par le canal d’un apprentissage clair et
reconnu. Il n’y a pas en effet de réelle intention maternelle de transférer cet
objet – l’être maghrébin destiné à être reproduit par les parents par voie de
socialisation peut s’en passer – mais, par l’implication récurrente des enfants
dans l’activité rituelle domestique et par la crainte qu’elles manifestent en
leur présence, elles contribuent, par le biais de ce qui peut être qualifié
d’une « contagion » des représentations, à ancrer cette croyance dans leur
univers mental. Parallèlement aux mères, d’autres agents placés en différentes
instances de socialisation participent à ce processus. Les histoires racontées
au moment de l’adolescence dans les cercles d’amitié du quartier, du voisinage
ou par les « cousins » à l’occasion des vacances au « pays » renforcent la
prégnance de la croyance, parachevant ainsi l’œuvre impulsée par les
mères.
À Toulouse, croire au mauvais œil, pour les enfants de
migrants, ne relève pas de l’anachronisme. Les données de terrain confirment en
effet l’étendue de l’adhésion à une telle croyance, y compris dans les groupes
les plus acculturés. Sans toutefois défendre la thèse d’une reproduction à
l’identique – le rapport entretenu à l’objet chez les acteurs pouvant prendre
des formes variables, qui vont du crédit absolu à un scepticisme relatif –, une
caractéristique doit être encore mise en évidence, celle de l’appropriation, en
guise de corollaire, d’une partie non négligeable des significations inhérentes
à la culture d’origine. Par le port, dès l’adolescence, de la Main de Fatma ou
de l’œil apotrope
[16],
de façon autonome et dans une visée prophylactique ou, plus spécifiquement pour
les filles
[17], par
l’accès à une part notable du savoir rituel au terme de la socialisation
familiale, c’est une portion importante du code sémiotique traditionnel et,
plus largement, d’aspects entiers de l’univers symbolique maghrébin qui se
retrouvent, en fin de compte, hérités
[18].
·
Bourdieu, P. ; Sayad, A.
1964. Le déracinement. La crise de
l’agriculture traditionnelle en Algérie, Paris, Éd. de
Minuit.
·
Chebel, M. 1999.
Le corps en Islam, Paris,
puf.
·
Claysse-Dauchy, R.
1996. Médecine traditionnelle du
Maghreb. Rituels d’envoûtement et de guérison au Maroc, Paris,
L’Harmattan.
·
Dewitte, P., dir.,
1999. Immigration et intégration, l’état des
savoirs, Paris, La Découverte.
·
Doutte, E. 1908.
Magie et religion dans l’Afrique du
Nord, Alger, Jourdan.
·
Khellil, M. 1991.
L’intégration des Maghrébins de
France, Paris, puf.
·
Schnapper, D. 1991.
La France de l’intégration, Paris,
Gallimard.
·
Westermarck, E. 1935.
Survivances païennes dans la religion
mahométane, Paris, Payot.
·
Zucker, C. 1972.
Psychologie de la superstition, Paris,
Payot.
[*]
Slimane Touhami, doctorant en anthropologie, École des hautes
études en sciences sociales, 7, allée Jules-Guesde, 31000 Toulouse.
[1]
Sur ce sujet, voir D. Licht, « L’Islam de France au forcing »,
Libération, mercredi 11 décembre 2002,
p. 18-19.
[2]
Les premières études concernant la migration algérienne furent
produites au début des années 1950. Voir P. Simon, « L’immigration et
l’intégration dans les sciences sociales depuis 1945 », dans P. Dewitte, dir.
Immigration et intégration, l’état des
savoirs, Paris, La Découverte, 1999, p. 83.
[3]
Les croyances traditionnelles représentent une composante de
tout système culturel. Longtemps désignées sous le terme connoté de «
superstitions », les croyances traditionnelles se définissent comme des
représentations aux objets de conviction généralement liés à l’Invisible :
magie, entités supra humaines, etc. Voir à ce propos : N. Belmont, «
Superstitions et religion populaire », dans
La
pensée symbolique, Paris, Gallimard, 1979, p. 54.
[4]
Marqués à leur début par un certain évolutionnisme, les travaux
de l’école française de sociologie sur les cultures du Maghreb s’inscrivent
dans l’époque coloniale. Pour ne citer que quelques études : E. Doutte
, Magie et religion dans l’Afrique du Nord,
Alger, Jourdan, 1908 ; E. Mauchamps,
La
sorcellerie au Maroc, Paris, Darbon Aîné, 1911 ; G.
Laoust-Chantreaux,
La vie féminine à Ait-Hichem,
1937-1939, Aix-en-Provence, Edisud, 1990 ; etc.
[5]
Il s’agit des résultats d’un travail de terrain effectué fin
2002 dans les quartiers de la Reynerie et de Bellefontaine, auprès d’hommes et
de femmes d’une vingtaine d’années, enfants de migrants algériens et
marocains.
[6]
Traduisible par « œil » en arabe dialectal et
littéraire.
[7]
C. Zucker,
Psychologie de la
superstition, Paris, Payot, 1972, p. 26.
[8]
E. Westermarck,
Survivances
païennes dans la religion mahométane, Paris, Payot, 1935, p.
35.
[9]
Ces derniers sont en effet particulièrement exposés à la
jalousie malveillante.
[10]
Conjurer le mauvais œil est un savoir qui relève d’une magie
domestique pratiquée par les mères de famille.
[11]
Le terme arabe de « khemsa » se traduit littéralement par le
chiffre cinq. La Main de Fatma est un symbole notoire qui représente une main
ouverte, pouce et auriculaire courbés vers l’extérieur. Souvent présentée comme
l’attribut de la culture maghrébine, elle n’a cependant aucune signification
religieuse.
[12]
Ce rituel de conjuration, opéré dans un cadre domestique, est
fréquemment observé. Lorsque la mère de famille soupçonne une attaque de
mauvais œil contre un membre de la famille, généralement un de ses enfants,
elle s’empare d’une pierre d’alun, la fait tourner sept fois autour de la tête
de la victime tout en prononçant « Bismillah » (au Nom de Dieu), puis fait
chauffer la pierre dans un réchaud. S’il y a bien eu attaque de « aïn », elle
prend la forme d’un œil sous l’action de la chaleur. Elle se débarrasse ensuite
du reliquat en le faisant disparaître dans les toilettes. Au terme de ce
rituel, l’enfant est normalement libéré du maléfice.
[13]
Le « fassoukh » est la résine d’une plante relativement
commune, la férule. Elle est employée de différentes manières pour repousser
les mauvaises influences.
[14]
Données relevées sur le terrain des quartiers
toulousains.
[15]
Données relevées sur le terrain des quartiers
toulousains.
[16]
L’œil figuré représente également une défense contre le mauvais
œil. En verre bleu et d’une taille d’un centimètre de diamètre, il se porte
généralement en pendentif.
[17]
Beaucoup de filles, en effet, maîtrisent et pratiquent, pour
elles ou leurs proches, les rituels de défense contre le mauvais œil. Par là,
elles accèdent par transmission aux savoirs magiques maternels.
[18]
Ce qui n’empêche pas, ultérieurement, une revisite du contenu
de l’héritage.