2003
EMPAN
Le dossier / Généalogies et héritage, parentés et rituels
Transmission des savoirs et des savoir-faire des tíos
Hasnia-Sonia Missaoui
[*]
Dans cet article, nous cherchons à illustrer une forme de «
transmission » des savoirs et des savoir-faire pratiquée dans les familles
gitanes rencontrées. En effet, de janvier 2001 à novembre 2002, nous avons
effectué une recherche dans le cadre d’un appel d’offre interministériel
[1] sur « le processus de
déscolarisation » en milieu populaire (Gitans et Maghrébins) au niveau des
écoles maternelles, primaires et des collèges dans les villes de Perpignan et
Toulouse. Dans cette recherche, nous sont apparues de multiples formes de
compétences dans le domaine de la transmission des savoirs et des savoir-faire
(dans ou hors du système scolaire). Si nous avons choisi des populations
particulièrement exposées à la stigmatisation usuelle des étrangers pauvres,
c’est que nous pensons que
les périphéries
sociales les plus défavorisées éclairent au mieux les failles, les faillites
parfois, des dispositifs de centralité. Nous cherchions alors à
comprendre quelles
interactions de milieux,
scolaires et familiaux, étaient susceptibles de favoriser la
déscolarisation à partir de l’affirmation de normes et de valeurs
communautaires peu favorables aux mixités sociales (scolarisation d’enfants de
milieux divers, d’origine différente, de statut socioprofessionnel parental
différent, mélange de garçons et de filles, etc.).
En effet, notre attention avait été attirée par le niveau
culturel (expression, lectures, connaissances historiques en matière de
commerce, de restauration de meubles, de peinture d’art, de façonnage du cuir,
etc…) de
chefs de clans que nous
avions été amenés à rencontrer tant en Espagne qu’en France. Nous savions que
le statut transfrontalier de diverses familles, qui exige une expérience de
va-et-vient dans l’espace gitan catalan (de Tarragone à Lérida), est réservé
aux élites gitanes (professionnels du commerce en particulier). Il apparaît
alors un lien entre le maintien de ces mobilités et une exigence
d’apprentissage de savoirs élémentaires et spécialisés. Nous avons alors tenté,
par l’étude de trajectoires individuelles et familiales, de comprendre quels
éléments permettaient de distinguer les
tíos
[2] et,
surtout, la nature des dispositifs mis en place dans les clans pour pérenniser
ces situations dans les transmissions intergénérationnelles : l’apprentissage,
en école ou dans le milieu gitan lui-même (autoformation), est éminemment
concerné.
Pouvoirs et savoirs des tíos
Ces personnes citées précédemment, dont le niveau culturel a
attiré notre attention, sont âgées de 55 à 70 ans et se trouvent dans cette
situation de tío à partir de
l’expérience et des savoirs, sources de sagesse, qui leur sont reconnus. Nous
avions déjà aperçu le vaste champ relationnel de ces personnages, dans et hors
des milieux gitans. Nous avons donc émis l’hypothèse que leur statut de mixité
sociale était constitutif de leur distinction ; notre curiosité nous conduisait
à vérifier si cette mixité avait débuté dès l’école. Que des personnages aussi
emblématiques puissent tirer pouvoir et distinction de parcours scolaires
assumés dans la mixité nous paraissait intéressant, tant du point de vue des
interactions d’altérité que de la valorisation
des apprentissages.
Oui, les tíos
rencontrés ont tous vécu des situations de mixité à l’école primaire ou au
collège, oui, ils affirment tous que l’origine de leur capacité d’expression et
de leurs connaissances est bien tributaire de ces mixités à l’école publique,
mais le constat de forts contrastes avec d’autres Gitans du même âge, des mêmes
familles, élevés dans les mêmes lieux et conditions, ne nous permettait pas
d’accréditer ces propos tels quels. En effet, parmi les nombreux intermédiaires
rencontrés, nous avons pu remarquer que des frères ou compagnons de génération
de ces tíos instruits pouvaient être
analphabètes ou, au contraire, tout aussi cultivés.
Trop souvent les
paios
[3], c’est-à-dire les non-Gitans, ont une conception
généralisée de la qualité intellectuelle des fratries d’où émerge un
tío. Leur réussite professionnelle
caractérise ces personnages, mais leurs parcours de scolarisation sont
généralement très frustres et leurs collatéraux, dans les mêmes générations, ne
sont ni plus ni moins instruits ; par contre, ils réussissent moins bien
professionnellement. L’apparent niveau plus élevé de connaissances que
suggèrent les discussions avec les
tíos est plutôt redevable de la façon dont ils
ont su, au cours de leur « ascension morale », acquérir patiemment les savoirs
indispensables à leur rayonnement professionnel que de la situation de mixité
des écoles primaires ou des collèges qu’ils ont fréquentés. Cela est
particulièrement vrai des commerçants de produits de luxe et d’art (tapis
orientaux, tableaux, antiquités) qui déclinent avec une remarquable précision
les critères de datation ou de qualification des produits, l’organisation des
marchés de spécialistes, les techniques présidant aux fabrications
authentifiables. Ceux qui sont agriculteurs ou maquignons développent les mêmes
compétences à partir de savoirs plus élémentaires, moins « prestigieux ».
D’autre part, les
tíos, dans leur
grande majorité, ont pour fonction de dire l’histoire du clan et de la société
gitane elle-même. Énoncé de la mémoire des origines, composée de sorte à éviter
le piège d’une appartenance religieuse unique et à permettre de comprendre la
malédiction qui conduit aux situations misérables du plus grand
nombre.
Les femmes poussent à la scolarisation, les
tíos à l’autoformation
Lors de nos observations, nous avons constaté que les femmes,
dans les familles où se transmet la réussite commerciale, effectuent
généralement des parcours de scolarisation plus poussés que les hommes. Elles
sont ainsi particulièrement concernées par la scolarisation des enfants, et des
filles avant tout : les garçons, eux, sont pris en charge très tôt par les
hommes de la lignée afin de venir rapidement à une formation par la pratique.
Un tío perpignanais nous dira : « On
peut pousser les filles plus loin que les garçons, jusqu’à quatorze ou quinze
ans. Elles restent à la maison, et l’école est une sortie qu’elles aiment bien.
C’est là-bas qu’elles montrent comment elles sont coquettes, avec les autres
filles et les paias. Les garçons, les
hommes s’en occupent plus tôt, pour en faire quelque chose. Par exemple, on
donne très vite, à cinq ou six ans, un surnom au garçon ; comme ça, on sait ce
qu’il vaut et à qui il ressemble. Les filles, ça vient beaucoup plus tard.
Quand elles sont mariées. […] J’ai fait avec mon fils comme mon beau-père a
fait pour moi. À douze ans, quand il a su assez lire et compter, il m’a
accompagné dans mes tournées. Je ne lui faisais pas faire la « vente à
l’espagnole », comme les autres, je l’emmenais avec moi chez mes clients. Pas
la peine d’attendre dix ans pour qu’il ait un travail. À seize ans, il savait
tout du métier, et moi je savais qu’il réussirait, parce que je le voyais
marchander, discuter, respecter le client. »
Ces hommes qui prennent en charge la formation des jeunes au
commerce par ce processus d’autoformation ne consacrent pas leur attention à
leurs seuls enfants. Lors de leurs tournées, par exemple dans le nord de la
France pour des ventes de tissus, ils se font accompagner de plusieurs voitures
regroupant des adolescents autour d’un vendeur confirmé et d’un ou plusieurs
fourgons remplis de linge. Ces adolescents apprendront le métier par la « vente
à l’espagnole ». Le procédé, que nous n’avons pu directement observer, nous a
été souvent décrit. Dans les villes où le commerçant retrouve sa clientèle, les
adolescents font du porte-à-porte dans les quartiers pauvres. Ils négocient du
linge de pacotille (chaussettes, mouchoirs, serviettes par douze, draps par
quatre, etc…). Chacun prend la même quantité de linge : au retour des ventes,
le diagnostic de compétence est imparable, les sommes rapportées différenciant
les uns des autres. Cette forme de vente est illégale, et n’est guère
pratiquée, chez les Gitans catalans, que pour ces apprentissages, ou encore
lorsqu’il s’agit, en quelques jours, de constituer une cagnotte pour un
mariage. Les plus performants de ces adolescents peuvent espérer être embauchés
par des commerçants gitans pour des ventes régulières sur des marchés publics.
Là encore, les femmes ont des rôles de premier plan : elles accompagnent les
groupes pour la vente à l’espagnole, la pratiquent elles-mêmes et, souvent,
réunissent les adolescents pour leur dispenser des conseils professionnels ;
parfois même, elles les accompagnent pour les démarchages de porte-à-porte.
Lorsque plusieurs jeunes partent pour rassembler des fonds en vue d’un mariage,
ce sont elles qui intercèdent auprès des commerçants pour organiser leur
tournée, et même parfois qui sont les seules accompagnatrices
expérimentées.
Que peut donc suggérer, négocier, l’institution scolaire face à
ces dispositions ?
L’école pourrait peut-être mieux prendre en compte la diversité
des logiques qui traversent le milieu gitan, parmi lesquelles certaines sont à
même de rapprocher les enfants de la vie scolaire alors que d’autres ont
tendance au contraire à les en éloigner.
Par diversité de ces logiques, nous entendons les différentes
formes de mixité qui nous semblent favoriser la scolarisation et l’acceptation
des contraintes du règlement scolaire par les enfants : situation des enfants
issus de couples gitans qui ont quitté les territoires communautaires, enfants
issus d’unions mixtes, surtout s'il s'agit d'un mariage entre une femme gitane
et un paio, femmes gitanes seules qui
quittent la communauté pour cause de divorce, de décès de proches, et qui
valorisent la scolarisation de leurs enfants ou obtiennent elles-mêmes des
diplômes tel le bafa… À cela, il faut
ajouter l’expérience de la mixité à l’école (enfants gitans et non gitans,
filles et garçons mélangés, enfants issus de milieux favorisés ou non…), qui
joue également un rôle important comme dans cette école maternelle où nous
avons noté une mise en synergie des altérités – adultes, mères, classes
cosmopolites… –, avec une expérience de surmotivation dans les apprentissages –
lecture, dessin, communication… Tous ces facteurs semblent propices à
l’adoption collective de comportements sociaux favorables à la scolarisation
(respect des horaires et des divers rythmes scolaires, implication des
familles…), surtout chez des populations se référant à une forte culture
communautaire.
Si nous rappelons succinctement l’importance de ces différentes
formes de mixité, ainsi que leur apport à une meilleure adaptation à l’école,
c’est qu’il nous semble retrouver les mêmes résultats pour les adolescents
gitans ayant quitté l’école très tôt et qui continuent de manière « informelle
» à se former grâce, entre autres, aux tíos. En effet, les dispositions à la prise en
charge par leur communauté, l’autoformation, omniprésente dès douze ou treize
ans, sont de vraies compétences développées par les
tíos ; elles permettent aux enfants
d’acquérir des savoir-faire mais posent des problèmes dès lors qu’on se situe
dans la perspective du prolongement de leur scolarisation. D’autant plus que
cet éloignement de l’école conforte les populations gitanes dans leur crainte
du détournement des leurs par les savoirs et les savoir-faire des
paios.
·
Missaoui, H.S. 2003.
L’école, le collège : y rester ou en sortir. La
construction du potentiel de formation parmi les familles d’enfants gitans et
maghrébins de Barcelone à Perpignan, Montpellier et Toulouse, Éd.
Trabucaire.
·
Missaoui, L. 1999.
Gitans et santé, de Barcelone à Turin. Les
compétences de l’étranger de l’intérieur : ethnicité et métissages chez les
Gitans catalans et andalous autour des problèmes de santé publique,
Éd. Trabucaire.
·
Simmel, G. 1998.
Les pauvres, Paris,
puf.
·
Tarrius, A. 2002.
La mondialisation par le bas. Les nouveaux
nomades de l’économie souterraine, Éd. Balland.
·
Tarrius, A. 1997.
Fin de siècle incertaine à Perpignan. Drogues,
pauvretés, communautés d’étrangers, jeunes sans emploi et renouveau des
civilités dans une ville moyenne française, Éd. Trabucaire.
[*]
Hasnia-Sonia Missaoui, doctorante en sociologie, Laboratoire
cers-cieu, université Toulouse-Le
Mirail.
[1]
Recherche effectuée dans le cadre d’un appel d’offres
interministériel sur le « processus de déscolarisation », sous la direction
scientifique de Alain Tarrius, avec l’accompagnement de Lamia
Missaoui.
[2]
Il s’agit de « l’oncle » ; nous utiliserons le terme de
tío pour l’ensemble des familles
gitanes, sachant qu’en réalité il est surtout utilisé par les Gitans andalous,
dits « espagnols » ; mais des rôles strictement semblables existant parmi les
Gitans catalans, nous généralisons l’usage de ce terme.
[3]
Le
paio est un
non-Tsigane. L’altérité de cette désignation concerne toutes les populations
qui ignorent l’observance des coutumes tsiganes. Toutefois, dans les rapports
de voisinages, certaines populations non tsiganes relèvent d’un statut
d’altérité ambigu : certains
paios qui
ont longtemps vécu en compagnie des Tsiganes, ou encore les femmes maghrébines
proches.