Empan
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I.S.B.N.2-7492-0132-2
168 pages

p. 110 à 113
doi: en cours

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Le dossier / Généalogies et héritage, parentés et rituels

no50 2003/2

Dans cet article, nous cherchons à illustrer une forme de « transmission » des savoirs et des savoir-faire pratiquée dans les familles gitanes rencontrées. En effet, de janvier 2001 à novembre 2002, nous avons effectué une recherche dans le cadre d’un appel d’offre interministériel [1] sur « le processus de déscolarisation » en milieu populaire (Gitans et Maghrébins) au niveau des écoles maternelles, primaires et des collèges dans les villes de Perpignan et Toulouse. Dans cette recherche, nous sont apparues de multiples formes de compétences dans le domaine de la transmission des savoirs et des savoir-faire (dans ou hors du système scolaire). Si nous avons choisi des populations particulièrement exposées à la stigmatisation usuelle des étrangers pauvres, c’est que nous pensons que les périphéries sociales les plus défavorisées éclairent au mieux les failles, les faillites parfois, des dispositifs de centralité. Nous cherchions alors à comprendre quelles interactions de milieux, scolaires et familiaux, étaient susceptibles de favoriser la déscolarisation à partir de l’affirmation de normes et de valeurs communautaires peu favorables aux mixités sociales (scolarisation d’enfants de milieux divers, d’origine différente, de statut socioprofessionnel parental différent, mélange de garçons et de filles, etc.).
En effet, notre attention avait été attirée par le niveau culturel (expression, lectures, connaissances historiques en matière de commerce, de restauration de meubles, de peinture d’art, de façonnage du cuir, etc…) de chefs de clans que nous avions été amenés à rencontrer tant en Espagne qu’en France. Nous savions que le statut transfrontalier de diverses familles, qui exige une expérience de va-et-vient dans l’espace gitan catalan (de Tarragone à Lérida), est réservé aux élites gitanes (professionnels du commerce en particulier). Il apparaît alors un lien entre le maintien de ces mobilités et une exigence d’apprentissage de savoirs élémentaires et spécialisés. Nous avons alors tenté, par l’étude de trajectoires individuelles et familiales, de comprendre quels éléments permettaient de distinguer les tíos [2] et, surtout, la nature des dispositifs mis en place dans les clans pour pérenniser ces situations dans les transmissions intergénérationnelles : l’apprentissage, en école ou dans le milieu gitan lui-même (autoformation), est éminemment concerné.
 
Pouvoirs et savoirs des tíos
 
 
Ces personnes citées précédemment, dont le niveau culturel a attiré notre attention, sont âgées de 55 à 70 ans et se trouvent dans cette situation de tío à partir de l’expérience et des savoirs, sources de sagesse, qui leur sont reconnus. Nous avions déjà aperçu le vaste champ relationnel de ces personnages, dans et hors des milieux gitans. Nous avons donc émis l’hypothèse que leur statut de mixité sociale était constitutif de leur distinction ; notre curiosité nous conduisait à vérifier si cette mixité avait débuté dès l’école. Que des personnages aussi emblématiques puissent tirer pouvoir et distinction de parcours scolaires assumés dans la mixité nous paraissait intéressant, tant du point de vue des interactions d’altérité que de la valorisation des apprentissages.
Oui, les tíos rencontrés ont tous vécu des situations de mixité à l’école primaire ou au collège, oui, ils affirment tous que l’origine de leur capacité d’expression et de leurs connaissances est bien tributaire de ces mixités à l’école publique, mais le constat de forts contrastes avec d’autres Gitans du même âge, des mêmes familles, élevés dans les mêmes lieux et conditions, ne nous permettait pas d’accréditer ces propos tels quels. En effet, parmi les nombreux intermédiaires rencontrés, nous avons pu remarquer que des frères ou compagnons de génération de ces tíos instruits pouvaient être analphabètes ou, au contraire, tout aussi cultivés.
Trop souvent les paios [3], c’est-à-dire les non-Gitans, ont une conception généralisée de la qualité intellectuelle des fratries d’où émerge un tío. Leur réussite professionnelle caractérise ces personnages, mais leurs parcours de scolarisation sont généralement très frustres et leurs collatéraux, dans les mêmes générations, ne sont ni plus ni moins instruits ; par contre, ils réussissent moins bien professionnellement. L’apparent niveau plus élevé de connaissances que suggèrent les discussions avec les tíos est plutôt redevable de la façon dont ils ont su, au cours de leur « ascension morale », acquérir patiemment les savoirs indispensables à leur rayonnement professionnel que de la situation de mixité des écoles primaires ou des collèges qu’ils ont fréquentés. Cela est particulièrement vrai des commerçants de produits de luxe et d’art (tapis orientaux, tableaux, antiquités) qui déclinent avec une remarquable précision les critères de datation ou de qualification des produits, l’organisation des marchés de spécialistes, les techniques présidant aux fabrications authentifiables. Ceux qui sont agriculteurs ou maquignons développent les mêmes compétences à partir de savoirs plus élémentaires, moins « prestigieux ». D’autre part, les tíos, dans leur grande majorité, ont pour fonction de dire l’histoire du clan et de la société gitane elle-même. Énoncé de la mémoire des origines, composée de sorte à éviter le piège d’une appartenance religieuse unique et à permettre de comprendre la malédiction qui conduit aux situations misérables du plus grand nombre.
 
Les femmes poussent à la scolarisation, les tíos à l’autoformation
 
 
Lors de nos observations, nous avons constaté que les femmes, dans les familles où se transmet la réussite commerciale, effectuent généralement des parcours de scolarisation plus poussés que les hommes. Elles sont ainsi particulièrement concernées par la scolarisation des enfants, et des filles avant tout : les garçons, eux, sont pris en charge très tôt par les hommes de la lignée afin de venir rapidement à une formation par la pratique. Un tío perpignanais nous dira : « On peut pousser les filles plus loin que les garçons, jusqu’à quatorze ou quinze ans. Elles restent à la maison, et l’école est une sortie qu’elles aiment bien. C’est là-bas qu’elles montrent comment elles sont coquettes, avec les autres filles et les paias. Les garçons, les hommes s’en occupent plus tôt, pour en faire quelque chose. Par exemple, on donne très vite, à cinq ou six ans, un surnom au garçon ; comme ça, on sait ce qu’il vaut et à qui il ressemble. Les filles, ça vient beaucoup plus tard. Quand elles sont mariées. […] J’ai fait avec mon fils comme mon beau-père a fait pour moi. À douze ans, quand il a su assez lire et compter, il m’a accompagné dans mes tournées. Je ne lui faisais pas faire la « vente à l’espagnole », comme les autres, je l’emmenais avec moi chez mes clients. Pas la peine d’attendre dix ans pour qu’il ait un travail. À seize ans, il savait tout du métier, et moi je savais qu’il réussirait, parce que je le voyais marchander, discuter, respecter le client. »
Ces hommes qui prennent en charge la formation des jeunes au commerce par ce processus d’autoformation ne consacrent pas leur attention à leurs seuls enfants. Lors de leurs tournées, par exemple dans le nord de la France pour des ventes de tissus, ils se font accompagner de plusieurs voitures regroupant des adolescents autour d’un vendeur confirmé et d’un ou plusieurs fourgons remplis de linge. Ces adolescents apprendront le métier par la « vente à l’espagnole ». Le procédé, que nous n’avons pu directement observer, nous a été souvent décrit. Dans les villes où le commerçant retrouve sa clientèle, les adolescents font du porte-à-porte dans les quartiers pauvres. Ils négocient du linge de pacotille (chaussettes, mouchoirs, serviettes par douze, draps par quatre, etc…). Chacun prend la même quantité de linge : au retour des ventes, le diagnostic de compétence est imparable, les sommes rapportées différenciant les uns des autres. Cette forme de vente est illégale, et n’est guère pratiquée, chez les Gitans catalans, que pour ces apprentissages, ou encore lorsqu’il s’agit, en quelques jours, de constituer une cagnotte pour un mariage. Les plus performants de ces adolescents peuvent espérer être embauchés par des commerçants gitans pour des ventes régulières sur des marchés publics. Là encore, les femmes ont des rôles de premier plan : elles accompagnent les groupes pour la vente à l’espagnole, la pratiquent elles-mêmes et, souvent, réunissent les adolescents pour leur dispenser des conseils professionnels ; parfois même, elles les accompagnent pour les démarchages de porte-à-porte. Lorsque plusieurs jeunes partent pour rassembler des fonds en vue d’un mariage, ce sont elles qui intercèdent auprès des commerçants pour organiser leur tournée, et même parfois qui sont les seules accompagnatrices expérimentées.
 
Que peut donc suggérer, négocier, l’institution scolaire face à ces dispositions ?
 
 
L’école pourrait peut-être mieux prendre en compte la diversité des logiques qui traversent le milieu gitan, parmi lesquelles certaines sont à même de rapprocher les enfants de la vie scolaire alors que d’autres ont tendance au contraire à les en éloigner.
Par diversité de ces logiques, nous entendons les différentes formes de mixité qui nous semblent favoriser la scolarisation et l’acceptation des contraintes du règlement scolaire par les enfants : situation des enfants issus de couples gitans qui ont quitté les territoires communautaires, enfants issus d’unions mixtes, surtout s'il s'agit d'un mariage entre une femme gitane et un paio, femmes gitanes seules qui quittent la communauté pour cause de divorce, de décès de proches, et qui valorisent la scolarisation de leurs enfants ou obtiennent elles-mêmes des diplômes tel le bafa… À cela, il faut ajouter l’expérience de la mixité à l’école (enfants gitans et non gitans, filles et garçons mélangés, enfants issus de milieux favorisés ou non…), qui joue également un rôle important comme dans cette école maternelle où nous avons noté une mise en synergie des altérités – adultes, mères, classes cosmopolites… –, avec une expérience de surmotivation dans les apprentissages – lecture, dessin, communication… Tous ces facteurs semblent propices à l’adoption collective de comportements sociaux favorables à la scolarisation (respect des horaires et des divers rythmes scolaires, implication des familles…), surtout chez des populations se référant à une forte culture communautaire.
Si nous rappelons succinctement l’importance de ces différentes formes de mixité, ainsi que leur apport à une meilleure adaptation à l’école, c’est qu’il nous semble retrouver les mêmes résultats pour les adolescents gitans ayant quitté l’école très tôt et qui continuent de manière « informelle » à se former grâce, entre autres, aux tíos. En effet, les dispositions à la prise en charge par leur communauté, l’autoformation, omniprésente dès douze ou treize ans, sont de vraies compétences développées par les tíos ; elles permettent aux enfants d’acquérir des savoir-faire mais posent des problèmes dès lors qu’on se situe dans la perspective du prolongement de leur scolarisation. D’autant plus que cet éloignement de l’école conforte les populations gitanes dans leur crainte du détournement des leurs par les savoirs et les savoir-faire des paios.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Missaoui, H.S. 2003. L’école, le collège : y rester ou en sortir. La construction du potentiel de formation parmi les familles d’enfants gitans et maghrébins de Barcelone à Perpignan, Montpellier et Toulouse, Éd. Trabucaire.
·  Missaoui, L. 1999. Gitans et santé, de Barcelone à Turin. Les compétences de l’étranger de l’intérieur : ethnicité et métissages chez les Gitans catalans et andalous autour des problèmes de santé publique, Éd. Trabucaire.
·  Simmel, G. 1998. Les pauvres, Paris, puf.
·  Tarrius, A. 2002. La mondialisation par le bas. Les nouveaux nomades de l’économie souterraine, Éd. Balland.
·  Tarrius, A. 1997. Fin de siècle incertaine à Perpignan. Drogues, pauvretés, communautés d’étrangers, jeunes sans emploi et renouveau des civilités dans une ville moyenne française, Éd. Trabucaire.
 
NOTES
 
[*] Hasnia-Sonia Missaoui, doctorante en sociologie, Laboratoire cers-cieu, université Toulouse-Le Mirail.
[1] Recherche effectuée dans le cadre d’un appel d’offres interministériel sur le « processus de déscolarisation », sous la direction scientifique de Alain Tarrius, avec l’accompagnement de Lamia Missaoui.
[2] Il s’agit de « l’oncle » ; nous utiliserons le terme de tío pour l’ensemble des familles gitanes, sachant qu’en réalité il est surtout utilisé par les Gitans andalous, dits « espagnols » ; mais des rôles strictement semblables existant parmi les Gitans catalans, nous généralisons l’usage de ce terme.
[3] Le paio est un non-Tsigane. L’altérité de cette désignation concerne toutes les populations qui ignorent l’observance des coutumes tsiganes. Toutefois, dans les rapports de voisinages, certaines populations non tsiganes relèvent d’un statut d’altérité ambigu : certains paios qui ont longtemps vécu en compagnie des Tsiganes, ou encore les femmes maghrébines proches.
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