2003
EMPAN
Le dossier / Généalogies et héritage, parentés et rituels
La dette dans les rapports de générations : une transmission en
changement
Monique Haicault
[*]
La génération des Trente Glorieuses a été authentiquement
politique, car plus que d’autres elle s’est impliquée dans les grands
changements économiques, sociopolitiques et symboliques qui ont affecté les
sociétés occidentales dans la seconde moitié du xxe siècle. On peut la considérer comme un
observatoire vivant de la dynamique des changements dans les rapports sociaux
de générations et de genre (Haicault, 1998).
Ouverts sur plus de démocratie, les changements sociaux ont
affecté en profondeur les conditions matérielles de tous. Plus radicalement
celles des femmes, par l’exercice libre d’une profession, l’autonomie
économique et créatrice, l’accès libre à un logement et à l’espace public, le
contrôle de la sexualité par la contraception, des modes de vie novateurs qui
ont été doublés par une transformation plus novatrice encore des conditions
immatérielles comme l’instruction libre et gratuite, avec l’accès aux
professions, la participation à la vie politique et publique, les droits
civiques et civils, de nouveaux modes de se penser, de se parler, de se
représenter.
Des tensions entre hommes et femmes, certes, mais aussi entre
générations ont secoué la famille. Les anciens systèmes de relations, les codes
institués des échanges intrafamiliaux, de mère en fille, de père en fils et
croisés, se sont déstabilisés. Qu’en est-il des solidarités au sein des
familles agricoles et ouvrières qui servaient, hier encore, de protection à la
menace de précarité et passaient pour immuables, tellement elles paraissaient
naturelles (Schwartz, 1990) ?
L’observation des pratiques intrafamiliales, principalement
celles du « don contre-don », qui impliquent une sorte de dette entre
personnes, met en relief de nouvelles configurations relationnelles. Les unes
témoignent d’une opposition aux anciens modèles – encore vivaces – jusqu’à la
rupture des liens de famille. Les autres tentent d’innover d’autres modes de
relations en tenant à distance les injonctions des vieux modèles. Ces
différentes manières de « contourner la dette » (Bloch et Buisson, 1991) entre
générations témoignent d’un nouvel état des rapports sociaux inter et
intrasexes, imbriqués à ceux de génération, dont les efforts de théorisation
semblent en panne.
L’année 1993, année européenne de la solidarité entre
générations, s’est accompagnée de nombreux travaux qui ont souligné la place
des femmes au cœur de quatre générations, support en quelque sorte des liens
familiaux horizontaux et verticaux.
L’exercice de la solidarité de la « génération pivot » des
dernières décennies présente des traits dont le rappel permet de mieux saisir
la nature des changements. Les femmes qui ont, aujourd’hui, entre cinquante et
soixante ans y occupent une place décisive. Les aides prennent de multiples
formes, matérielles et immatérielles, elles touchent aussi bien les ascendants
que les descendants. Ces systèmes d’échanges sans contrat se rapprocheraient du
rituel « don contre-don » des sociétés traditionnelles ; c’est dire leur poids
dans le fonctionnement des relations familiales et dans la transmission d’un
certain ordre social.
Elles relèvent d’un « allant de soi » des liens familiaux,
d’une doxa familiale qui suppose : services, échanges, aides, assistances,
mises à disposition, au nom de l’amour filial, au nom d’un imaginaire de la
famille qui se veut unie, solidaire, coopérante, harmonieuse. Système de
pensée, de règles et de comportements, la doxa de famille est puissante, au
point que sa transgression menacerait les relations et l’équilibre affectif.
Elle sert de jauge à l’évaluation de l’amour entre proches, à l’acquittement
correct de la dette. Comme dans les sociétés traditionnelles, donc fermées au
changement, le pouvoir des anciennes femmes sur les plus jeunes est ici quasi
absolu pour assurer une transmission intacte. Les exemples ne manquent pas, y
compris dans nos sociétés qui montrent par exemple ce qu’a été, et est encore,
dans beaucoup de communautés culturelles sans long passé démocratique, la
résistance des mères à « l’émancipation » de leur fille (Haicault,
2000).
La sociologie de la famille s’est souvent laissé prendre par
une approche familialiste des rapports de générations, notamment pour tout ce
qui concerne les liens familiaux – solidarités, « réseau familial utile », «
économie solidaire » –, également pour la question de la transmission des
règles. Ce « manque d’objectivation » dans la problématique et la conception de
la famille a été souvent dénoncé par Pierre Bourdieu
[1].
Les mères des solidarités familiales
Comment se comportaient les anciennes mères de la génération
pivot ? Le plus souvent invisibles, ces femmes étaient des grands-mères peu
réclamantes dans des familles larges et cohabitantes de la France du milieu du
siècle dernier. Elles acceptaient discrètement leur sort de dominées, cherchant
à le transmettre tel quel à leur fille. Avec la conquête des droits civils et
politiques, une nouvelle génération de femmes est née, une nouvelle génération
de mères, de filles et de grands-mères. Des liens familiaux d’un autre type
sont apparus. La dette de mère en fille a perdu de son évidence. Les aides
reçues ou données sont devenues plus tangibles, jusqu’à un semblant de
négociation. De nouvelles formes de transactions entre générations ébranlent
ainsi, non sans heurts, les anciens modèles.
Don et contre-don dans les échanges entre générations
Les remarques qui suivent s'appuient sur des données
recueillies auprès de femmes et d’hommes âgés de 50 à 68 ans, appartenant à
plusieurs milieux sociaux et vivant le plus souvent en milieu urbain. Les
femmes – anciennes actives pour la plupart – ont toutes eu enfants et
petits-enfants. Comme les hommes interviewés, elles ont souvent un père ou une
mère encore en vie, parfois les deux.
L’analyse s’attache aux contenus des relations entre quatre
générations de femmes, étudiées sur plusieurs décennies. La génération des
jeunes retraités est au carrefour des interactions. Elle entretient des liens
avec ses parents âgés, des liens avec ses enfants – leurs filles correspondent
aux femmes actives de mes recherches –, elle a aussi des relations avec ses
petits-enfants – ceux dont j’ai étudié les modes précoces d’apprentissage des
temps sociaux. Le regard se porte sur les relations qui se nouent dans les
lignées directes de femmes et dans des lignées directes d’hommes, plus rarement
dans le croisement des alliances. Deux types principaux de relations entre
générations ont été dégagés des entretiens : les relations du don obligé, les
relations du contournement de la dette.
La dette des anciens modèles de transmission
À partir des entretiens et des observations – étayées par
d’autres travaux de chercheurs –, on note que « l'obligation de la dette »
concerne davantage la fille que le fils. L’aide aux vieux parents repose sur
les femmes sept fois sur dix (Cribier, 1985). De leur côté, Clément et Drulhe
(1992) ont fait remarquer que les parents âgés ayant une fille, rentrent en
maison de retraite six à huit ans plus tard que ceux qui ont un fils. Ce sont
là de bons indicateurs statistiques du croisement entre rapports de génération
et rapports de genre.
La dette à la mère âgée, une relation silencieuse faite de
souffrances
La dette envers la mère âgée peut revêtir des formes
tyranniques que les femmes rencontrées cachent le plus souvent, jusqu'à ce que
leur corps cède et qu'elles tombent malades. Ce sont ces formes dont il est
question essentiellement. Dans la plupart des cas, les relations s'alimentent
de la culpabilité de la fille, savamment mais inconsciemment entretenue par la
vieille mère qui rappelle au bon moment, en mère victime, l'obligation de la
dette. Odile « doit » quotidiennement à sa mère plusieurs appels téléphoniques
et plusieurs visites par semaine. Cette mère aisée, grande-bourgeoise, exerce
sans le vouloir – et sans le voir – une véritable tyrannie sur cette belle
femme, jeune grand-mère qui, par contre, voit rarement sa petite-fille et sa
propre fille, mariée en Italie, car elle « ne peut s'absenter plus de deux
jours loin de sa mère ». Elle consacre beaucoup de son énergie et de son temps
à cette mère possessive, à laquelle, depuis l'enfance, dire non a toujours été
impensable. Odile a vécu en symbiose avec sa mère, en quête d'amour. Elle a
reproduit une relation semblable avec sa propre fille. Celle-ci est partie au
moment où sa santé commençait à lui signifier : danger. Éduquée au don, au
dévouement, à la perfection du service, Odile mène une vie de femme autonome.
Elle rencontre des hommes qui l’aiment, mais qui profitent aussi de ses
qualités de femme oblative et supportent mal le partage avec la vieille mère.
Actuellement enfermée dans cette relation sans contre-don, elle est entrée en
dépression.
Combien de femmes comme Odile, rencontrées ici et là, dans des
milieux plutôt bourgeois, qui ne parviennent pas à transformer ce mode très
policé de relations enraciné depuis l’enfance ! Certaines ont reconnu qu'elles
ont parfois vécu ces rapports comme une corvée, mais n'ont jamais pensé le
dire, ni même se l'avouer ou chercher des palliatifs. Il est vrai que les
services humainement acceptables dans ces contextes sont encore rares.
Suzon, quant à elle, s’était mise dans l'obligation d'aller
passer un week-end sur deux chez sa belle-mère, à cent kilomètres de là, son
mari fatigué lui ayant laissé cette charge. Il l’avait assumée quelque temps,
mais irrégulièrement, avec son frère : il se contentait de régler les affaires
de bourse de la vieille dame, alors peu dépendante. Aujourd'hui âgée à son
tour, Suzon, ayant vu mourir père, mari, belle-mère, s'étonne d'avoir pu subir
une telle contrainte, sans aucune reconnaissance et en silence. Elle conclut
par ces mots : « Il faut dire que c'était impossible dans cette famille, comme
dans la mienne, de ne pas faire cela ! ». Depuis l’entretien, Suzon, qui a été
opérée de deux cancers – intestins et foie –, prend peu à peu conscience
qu’elle est en train d’« exiger » de sa fille les mêmes services.
Dans un tel système de redevances, le stock affectif qui
sous-tend le tout s'épuise vite. La vieille mère estime de son côté qu'elle ne
reçoit pas assez d'amour et s’écrie : « On ne se parle plus », « Il ne m'a pas
téléphoné depuis trois mois », « Je ne sais pas pourquoi », « Je m'endors et me
répète, pourquoi ? pourquoi ? sans trouver de raison ». Quant aux enfants, ils
estiment leurs efforts insuffisamment « reconnus ». Ils souhaiteraient vivre de
telles relations comme un don et non comme un dû.
Cette génération est démunie, tiraillée entre la dette et la
compassion pour les très vieux parents malades, seuls, dépendants, dégradés.
Que faire ? Les abandonner, les prendre chez soi, les mettre en maison de
retraite ? L’allongement forcé de la vie (« forçonné », avoue l’une de ces
femmes) est-il vraiment un bienfait quand il entraîne autant de souffrances
?
La dette des fils à leur mère
La doxa qui pèse sur les fils est beaucoup moins contraignante.
Souvent, ils la déjouent en reproduisant un comportement semblable à celui des
pères séparés à l’égard de leurs enfants, connoté d’oubli ou d'ajournement des
tâches à remplir. S’ils refusent moins ostensiblement, ils se fâchent par
contre moins souvent que les filles. Les formes dures de rupture des relations
d’un fils avec une vieille mère sont plus rares. Elles sont vécues toutefois
encore plus douloureusement, car ces femmes âgées, souvent veuves, déversent
sur le fils un flot de fantasmes et d’attentes non comblées. Les tensions
proviennent souvent des questions d'héritage ou bien des relations difficiles
de la mère avec l’épouse du fils, nœud qu’il ne parvient pas facilement à
desserrer. André dira : « On n’a plus rien à se dire avec ma mère, et
d'ailleurs ma femme ne la supporte pas. »
Un mode de relation transmet ses tonalités les plus fines. Des
positions de pouvoir générées puis transmises en famille créent ainsi des
contenus de relations qui, faute d’avoir été repensées et exprimées, permettent
en toute légitimité de donner ou de reprendre, de gratifier ou d’ignorer,
d'être présent ou absent.
Ces transmissions reproduisent des configurations de liens
familiaux dont la sociologie, avec la psychologie des généalogies, finira bien
par dégager les fils et la trame. La socialisation d’une sorte de droit sur
l’autre s’inscrit, pour le cas français, dans une longue tradition. Avec
Napoléon, le droit sur la vie même de l'enfant n'a-t-il pas été maintenu comme
un droit parental ? Le dogme de l'autorité parentale, exprimé par « Qui aime
bien châtie bien », assorti de « C'est pour ton bien » (Miller, 1984), se
retrouve dans beaucoup de comportements éducatifs, quand bien même ils ne
seraient plus que verbaux. La loi du père, stigmatisée par un psychanalyste
français comme dogme universel et naturel, est assortie d'une figure maternelle
de femme pourvoyeuse, substitutive, toujours prête à « faire à la place » dès
lors qu’elle tire son identité de l’illusion de son excellence ; deux imagos
parentaux coriaces qui font système et nourrissent aussi les rapports de
sexe.
Les grands-mères, ressources du réseau familial utile
Les observations portent ici sur les relations des personnes
retraitées de moins de 70 ans avec leurs filles, leurs fils et leurs
petits-enfants. Ces jeunes grands-mères et jeunes grands-pères sont sollicités
cette fois par la demande des enfants, voire des petits-enfants. Quelles
figures de relations enchevêtrées peut-on dégager des analyses ? Comment se
manifeste l’ancien modèle de la dette obligée qui met en scène, cette fois, au
moins trois générations ?
Rappelons qu’en France une femme sur deux devient grand-mère
avant 52 ans, alors qu'elle a encore une belle carrière de femme devant elle
puisque 91 % des Françaises atteignent 60 ans sans problème ; leurs mères n’y
parvenaient pas une fois sur deux (Desplanques, 1996). Une position stratégique
unique dans l'histoire de l'humanité, qui concerne de toutes petites familles,
de deux à quatre petits-enfants. Les échanges sont donc en principe plus
simples, avec moins d'interactions potentielles. Cependant, ils paraissent plus
compliqués, parfois douloureux eux aussi.
Les grands-mères ressources, nombreuses dans tous les pays
anciennement industrialisés, sont fortement sollicitées par leurs filles
actives pour alléger les gardes ou les suppléer quand les services publics font
défaut. En France, il y aurait entre onze et treize millions de grands-mères,
beaucoup sont ou ont été des grands-mères ressources.
Les échanges se font entre mères et filles plus qu'entre
belles-mères et belles-filles, ou qu'entre mères et fils ou gendres. On reste
dans le clan familial, puisqu'on transmet des pratiques semblables, des
orientations éducatives similaires. Une recherche sur la prime éducation
familiale a bien montré la force de cette transmission éducative de mère en
fille (Haicault et Fouquet, 1992). Quand les orientations pédagogiques
diffèrent, il s'ensuit souvent une distance, voire une rupture. En cas de garde
irrégulière, la fille ou la belle-fille peut exiger que la grand-mère se
déplace pour venir garder le jeune enfant chez lui.
Dans beaucoup de milieux observés, la garde est régulière et
quasiment institutionnalisée. Le jeune enfant est souvent amené chez la
grand-mère maternelle. Une famille rurale du sud-ouest de la France illustre
cette situation relativement fréquente. À sa retraite, la mère est venue
habiter tout près de sa fille. La petite fille, cinq ans, est portée encore
endormie, très tôt chaque matin, chez sa grand-mère – les horaires de la mère,
aide-soignante, l’y obligent. L'enfant est alors recouchée avant d’être
conduite à l'école par cette grand-mère qui la récupère le soir avant que les
parents ne la reprenne. L’horizon de vie personnelle de la grand-mère est
occupé par la régularité et l’allant de soi du service. Le propos ici n’est pas
de savoir si chacun y trouve son compte, mais de saisir la force du lien qui
crée de telles situations.
Des relations entre générations en train de basculer
Des essais de négociations et de prise de conscience sont
repérables, qui montrent que d’autres configurations relationnelles sont en
train d’émerger. Cette novation ne semble pas tenir à la seule volonté des
personnes, ni aux changements dans les modes de vie, ni au passage vers
d’autres types d’affectivité, mais au moins à tout cela. Une autre étape des
relations entre personnes, y compris familiales, est en train de naître,
cherchant plus d’autonomie et d’engagement réfléchi.
Un essai de négociation trop tardive
L’analyse des bribes de l'histoire longue d'une ancienne
professeure de français est éloquente. Mère de trois filles adultes, cette
ancienne militante politique, féministe, écologiste instruite, est aussi
artiste. Elle écrit et fait de la poterie. Divorcée depuis longtemps de son
mari, ancien cadre, habitant la même grande ville, elle le voit toujours. Lui,
semble par contre échapper aux relations complexes de ses filles et gendres
avec leur mère. Judith s'est occupée depuis sa naissance d'un premier
petit-fils qu'elle gardait le mercredi, l'emmenant vers ses lieux de loisir.
Elle a transmis avec sensibilité et finesse le meilleur d'elle-même, ornant ses
« dons » d’une ouverture sur la beauté du monde, de la terre, des textes, des
valeurs, avec gaieté et joie du corps ; promenades ensemble à vélo dans la
ville et à la campagne, initiation au film, à la photographie, à la
pensée.
Plus tard, elle a fait de même pour la petite sœur, avec déjà
moins de bonheur, car la relation à sa fille et à son gendre s'étant
détériorée, la garde était devenue incertaine.
Clairvoyante, elle ne peut s'empêcher de faire sentir ce qui
lui paraît « clocher » dans l'éducation donnée par le gendre avec la complicité
silencieuse de sa fille. Mais, surtout, elle n'a jamais négocié ce qu'elle
apportait, ou acceptait de donner, afin de mettre au clair l'absence évidente
de contre-don. Le contre-don tacite étant les petits-enfants eux-mêmes, la
fille « punissait » sa mère en la privant d’eux. Judith se confronte à un
puissant modèle dont elle semble la seule à vouloir modifier les règles. Il est
en effet porté et transmis par la très vieille mère espagnole, plaque tournante
de toutes les informations, qui inculque ses propres valeurs par petites doses,
au bon moment.
Des bouts d’entretien montrent le poids des doxas familiales et
sur quel fonds de pouvoir et d'emprise psychologique se tissent des rapports
d'appropriation réciproques, constitutifs souvent des sagas
générationnelles.
« Ma mère est légitimée par les voies plurielles de la tribu,
celles qui n'étaient pas dans son idéologie ont été rejetées, moi, mon frère,
ma sœur. L'exclusion de mon frère l'a conduit à son cancer, à la mort. “Il a
payé sa discorde avec la famille”, disait ma mère. Selon elle, moi aussi je
paye en plein. J'ai compris ça, aussi je ne parle plus de mes problèmes de
tremblements, je le cache quand je vais la voir.
«Ma mère faisait régner une sorte de terreur par la crainte
du châtiment. Elle considère comme secte tout ce qui sort de l'église de son
village espagnol. Mes enfants me font payer le fait que j'ai échappé à la
tribu, que j'ai divorcé. Pour eux, les gens qui divorcent sont forcément
coupables. »
L’amour de Judith pour ses petits-enfants, la joie qu’elle tire
de ce qu’elle transmet sont pris en otage par ses filles et ses gendres. La
relation de service dans laquelle elle s’est mise fait qu’elle ne peut plus
rien négocier, tout étant considéré comme dû dès lors qu’elle serait payée du
seul fait de garder les enfants. La menace de la priver d’eux est constante
mais jamais vraiment exprimée. Cela est plus fréquent qu’on ne le croit.
Parfois, c’est le fils qui va priver sa mère du petit-enfant, ou qui va la
tenir à distance, sans que jamais les choses ne soient abordées clairement.
Chacun préfère taire ce qui le fait souffrir, comme s’il fallait à tout prix
préserver l'imaginaire de la « famille heureuse ».
À côté de ces femmes qui tentent, un peu tard dans leur vie, de
sortir du non-dit des relations, d'autres se tournent hardiment vers la
recherche d’une « voie du milieu ».
Le don contre-don négocié : une autre figure des relations entre
générations
Une autre figure de relation avec les parents âgés et avec les
enfants et petits-enfants émerge des entretiens et des observations. Elle vise
à établir des contrats, à négocier les liens, la dette, à affirmer l’autonomie
de chacun. Elle suppose un travail sur soi, conscient, qui, bien que rare,
semble annonciateur de changements sociaux débordant le champ des relations
entre personnes.
Déjà jeune grand-mère, cette femme actuellement thérapeute,
cultivée et fine, raconte comment elle a évolué dans sa relation à son père,
alors âgé de 81 ans.
« Aujourd'hui, il est moins sur ses starting blocks qu'avant,
en tout cas il n'est plus dans la revendication, la quête. Il appelle tous les
quinze jours, avant que je vienne déjeuner, et me demande ce qui me ferait
plaisir ; il me signifie ainsi qu'il m'attend, je sais que cela lui fait
plaisir. Je ne vis plus les choses comme avant, ce que je n'aime pas en lui ne
m'affecte plus, sa raideur, son intimidation. Il m'arrivait de pleurer en
rentrant, en me disant : “Il ne reconnaîtra jamais sa dureté, son manque de
souplesse”, j'aurais voulu qu'il évolue. Maintenant je le vois, mais ça ne
m'agace plus, je laisse venir, je vois de mieux en mieux que les autres sont un
miroir, je regarde plus sereinement les autres et moi-même, ce qui fait que la
vie est moins bêtement répétitive, on a l'impression de moins récidiver, car je
mets plus de conscience dans tout ce que je vis. »
Elle a su trouver un mode relationnel, entre la soumission à
l'obligation de la dette et la violence du rejet. Son attitude est le fruit
d’une réflexion assidue, personnelle, qui lui a permis de conserver son
autonomie tout en enrichissant la relation à son père et, par suite, avec son
fils, ses petits-enfants et même avec les hommes.
Ces nouvelles femmes « travaillent » leur relation aux enfants,
aux petits-enfants, cela éclaire leur vie, enrichit l’entourage, car tout est
lié. L'idée de la nécessité de la parole, de l'écoute au bon moment, leur
paraît essentiel pour maintenir de bonnes relations familiales. Écoute du cœur,
secret de la bonne relation installée dans une temporalité plus souple, dosage
subtil de ce qu'il faut dire et ne pas dire, car « on raconte trop en famille
». Une relation imprégnée du respect de l'autre affirme sa nouveauté par son
refus d’un droit sur l’autre, tel que la famille l’exprime dans son langage le
plus ordinaire – « mon enfant, mon mari, ma femme, ma mère, etc. » – et qui
bien souvent exerce ce droit que les jeunes générations rejettent à leur
manière.
Une sophrologue qui rencontre beaucoup de femmes en recherche
explique son travail dans ce domaine : « Se désengager ne veut pas dire
indifférence ou abandon, mais le moyen d'établir de nouveaux rapports. Se
désengager, c'est certes savoir dire non sans animosité, à ma mère si elle
abuse, à ma fille si elle m'instrumentalise. C'est aussi, dans notre ressenti,
quitter la rancœur pour trouver plus de liberté et de douceur intérieure. C'est
très difficile, tout un travail que je fais sur moi-même, seule et avec
d’autres, mais qui retentit sur mes relations de proximité affective et
familiale. »
Y a-t-il, du côté des hommes, des changements aussi forts dans
les relations entre générations ? Des grands-pères de la « voie du milieu »
existent probablement qui savent contourner les contraintes sans les rejeter,
ni les nier, qui savent établir des relations plus déliées avec leurs enfants
et petits-enfants, des relations inventives. Le poids des doxas est peut-être
moins lourd sur eux que sur les femmes, elles qui sont au cœur de la
transmission des règles de l’énorme sphère de la reproduction sociale. J’ai
rencontré des couples grand-père / petit-fils dans les jardins publics, ou
pêchant ensemble ou bien marchant dans la montagne. S’il y a transmission, elle
semble plus technique et instrumentale que relationnelle, un champ de recherche
à continuer d’explorer.
Pour finir, donnons la parole à un expert en relations,
grand-père lui-même, qui proclame de manière optimiste l’avenir d’une
solidarité extrafamiliale généralisée :
« Il faut faire éclater toutes ces histoires de famille,
comme celles des nations, aller au-delà, mettre l'accent sur l'humanité
une et ne plus parler d'égalité dans
la famille, car c'est sur d'autres bases qu'il faut penser, ne plus se limiter
à son moi d'abord, ma famille d'abord, mon pays d'abord. Il faut repenser en
termes de globalité. Dans nos réactions, on réagit chacun dans son précarré, il
faudrait apprendre à mieux s'écouter et à se parler. Voir aussi dans les
attitudes de l'autre quelque chose qui doit retenir l’attention et non pas se
sentir visé, car victime ou coupable, c'est pareil. Les autres parlent toujours
avec leurs symptômes, leurs réactions. Écouter, car le propre du fonctionnement
familial, comme en politique, repose sur la non-écoute de l'autre, on regarde
la télé, on écoute des bêtises, mais pas assez nos enfants et nos parents.
»
Les héritages symboliques sont de bons témoins de l’état des
rapports sociaux entre générations. Contradictoires, faits d’alliances, de
solidarité, de soumission, de révoltes, de pouvoir, ces rapports sociaux sont
invisibilisés dans les enchevêtrements des relations affectives familiales sous
le poids des modèles toujours prêts à renaître.
Les figures traditionnelles de la dette obligée et consentie
s'appuyaient sur des rapports intrafamiliaux, relevant de modèles qui se sont
transmis de mère en fille, de mère en fils.
Des mouvements secouent les relations sur trois ou quatre
générations, non sans douleur, non sans heurts. De nouvelles figures de liens
familiaux, plus rares et en recherche, pourraient annoncer d'autres manières de
vivre les relations familiales et, plus généralement, les relations entre
personnes devenues autonomes, ouvertes à l’écoute et capables alors de
négociation.
·
Bloch, F. ;
Buisson, M. 1991. « Du don à la
dette, la construction du lien social familial », Revue du mauss, no 11, Paris, La Découverte.
·
Clément, S. ;
Drulhe, M. 1992. « De l’offre
rationalisée à une demande polymorphe », Vieillir
dans la ville, Paris, L’Harmattan.
·
Cribier, F. (dir.).
1985. Pénélope : Vieillesses des
femmes, Paris, ministère des Droits des femmes.
·
Desplanques, G. 1996.
« La situation familiale des personnes âgées », Données sociales, insee, Paris.
·
Haicault, M. ;
Fouquet, A. 1992.
Apprentissage des temps sociaux, l’héritage du
quotidien, insee, cnrs,
lest.
·
Haicault, M. 1998. «
Les jeunes retraités, une génération intervalle dans le temps et l’espace
urbain », revue Prévenir, Vieillir,
no 35, p. 123-130.
·
Haicault, M. 2000.
L’expérience sociale du quotidien, corps, espace,
temps, Presses de l’Université d’Ottawa, coll. « Théorie sociale
».
·
Miller, A. 1984.
C’est pour ton bien, racines de la violence dans
l’éducation de l’enfant, Aubier.
·
Schwartz, O. 1990.
Le monde privé des ouvriers, hommes et femmes du
Nord, Paris, puf.
[*]
Monique Haicault, sociologue lest, avenue Jules-Ferry, 13626
Aix-en-Provence cedex. Tél. 04 42 37 85 00. E-mail
haicault@ univ-aix. fr
http :// www. univ-aix. fr/
lest
[1]
Il s’agit notamment d’une intervention orale de Pierre Bourdieu
au
gdr Famille du
cnrs en 1993.