2003
EMPAN
Le dossier / Transmettre et éduquer
Quel temps pour la transmission ?
Pilar Marti
[*]
Samuel est resté dehors, ce soir. Aujourd’hui, on l’a cherché
partout et pendant un moment. Il n’était pas dans sa chambre, ni dans le
réfectoire, ni dans le bureau des éducateurs, ni à l’infirmerie, ni dans la
grande salle, ni dans le grenier, ni dans le garage. Bien longtemps après, on
l’a trouvé dehors, assis sur les escaliers de l’entrée, en train de regarder
les étoiles. Il avait laissé la porte entrouverte pour nous signifier qu’il
était dehors. En m’asseyant à côté de lui pour regarder aussi les étoiles, je
m’en voulais de ne pas y avoir pensé plus tôt. Combien de temps avions-nous
passé à regarder le ciel ensemble ? C’était moi-même qui lui avait transmis ce
goût pour les étoiles, qui lui avait montré le ciel dans la nuit et la
profondeur du monde, qui, peut-être, lui avait transmis ce goût pour le
silence, le calme, un certain recueillement en fin de journée.
Transmettre à notre insu ou en le voulant peut-être, c’est dans
ce que j’aime que je transmets, c’est dans ce qui vient faire écho chez
l’enfant, chez l’autre, que les choses arrivent à se transmettre. On peut se
questionner à propos de la pertinence de la transmission quand certains
héritages familiaux se font sentir, et viennent étouffer toute tentative. À mon
avis, tant que cette transmission ne veut pas obtenir un changement de la part
de l’autre, tout est possible. Ce que l’on transmet alors est un regard
différent et ouvert, c’est un regard qui donne à voir d’autres choses
possibles, d’autres façons de faire, d’autres façons de penser, un regard qui
élargit les horizons même si on ne les atteint pas. Sûrement, face à des
valeurs spécifiques d’une culture, on aura l’impression que les choses
transmises vont glisser comme l’eau sur le métal, mais rien ne peut nous
prouver que certaines gouttes d’eau (quelque chose de la rencontre, des mots,
du savoir-être, des actions) restent aimantées. « Dans le vécu éducatif partagé
des moments choisis du quotidien surgissent des instants privilégiés de partage
et de confidences
[1].
»
Le temps de la transmission est long, c’est le temps
d’apercevoir ce que j’ai, ce que je voudrais transmettre à cet autre concret
que j’accompagne, ce que cet autre veut recevoir. Cette transmission est faite
dans le dépassement de mes propres paroles, de mon attitude. « L’éducateur,
affirme Philippe Meirieu, dit toujours plus que ce qu’il dit, puisque c’est une
voix, un visage et un corps qui le disent
[2]… » Dans ces rencontres, dans ces échanges, nous
glissons quelque chose de nous-mêmes.
Souvent, les équipes éducatives se questionnent sur la
transmission dans les prises en charge qui concernent les internats. En effet,
elles se sentent bloquées dans leur désir de vouloir transmettre et de ne pas
pouvoir le faire faute de temps. La transmission resterait noyée par la
structuration, aussi nécessaire et urgente pour certains enfants, du quotidien,
du temps, de l’espace, de leur personnalité. Néanmoins, les journées agrippées
au quotidien restent hachées, entre les prises en charge différentes, et les
séquences manquant de lien entre elles et posées les unes à côté des autres.
Les temps de rencontre dans le quotidien sont courts et éphémères. Les équipes
sentent le besoin de ne plus regarder les montres pour avoir le temps de la
transmission, par exemple dans une partie de cartes où, en plus de veiller au
respect des règles du jeu, on va transmettre le fait d’être ensemble, de
partager avec plaisir, de rire, etc.
Cela me fait penser à la définition du « temps interstitiel »
donnée par Pierre Delion, « un temps où l’enfant met en perspective et assimile
ce qu’il vit, ce qu’il a vécu », un temps de préparation, d’anticipation de ce
qu’il va faire, d’assimilation de ce qu’il a fait. Ce sont des temps où l’ennui
est possible, temps de repos, calmes ou pas, où les enfants regardent par la
fenêtre, se lacent les chaussures, se posent face à un chocolat chaud en
échangeant avec leur éducateur. Le temps interstitiel est un temps de
transmission s’il est partagé. « C’est un savoir-être… cette capacité de n’être
personne d’autre pour demeurer soi-même et entretenir avec autrui ce désir de
connaissance mutuelle. Ce qui exige de la part de l’éducateur une attitude
d’authenticité et de congruence
[3]. » Sans ce type de temps dans la prise en charge des
établissements, la possibilité de transmission reste restreinte, et le travail
de certains éducateurs en perte profonde de sens.
Dans les prises en charge en milieu ouvert, le vécu semble plus
riche. Les équipes éducatives ne se posent plus les mêmes questions. Dans un
match de foot, dans un quartier de banlieue avec des adolescents difficiles,
les heures ne passent plus.
Je m’enrage, je ris, je me salis (avec la boue qui caractérise
ce petit terrain entre deux immeubles), je cours, je tombe, je me relève. Ce
jour-là, Bastien était particulièrement dépressif ; adolescent prédélinquant,
il avait passé deux jours en garde à vue, comme d’habitude. « Je suis au fond
du trou », répétait-il souvent. Pendant le match de foot, je ne suis pas
arrivée à lui transmettre ce que je voulais pour lui ce jour-là, les gouttes de
la joie, de la force, de l’esprit d’équipe, de la nouvelle rencontre avec sa
bande glissaient sur un Bastien en métal. Mais une seule goutte est restée
aimantée à mon insu : ce jour-là, je lui ai transmis la peur des trous du sol.
En courant, je suis tombée à cause d’un trou au sol, j’ai eu mal et j’ai crié.
Depuis, Bastien a passé longtemps à contourner les trous du sol en marchant
dans la rue, il regardait bien où il mettait les pieds. Cela devenait obsédant.
« Tu as crié », il me disait. Et puis, un jour, il est venu me voir et il m’a
dit : « Tu t’es relevée après être tombée, tu t’es relevée après avoir eu mal
». Il a décidé alors de recouvrir tous les trous du terrain. Dans un quartier
où le goudron manquait, c’était une bonne initiative. Il a travaillé ainsi
longtemps. Les gens du quartier sont venus l’aider, les liens se sont rétablis,
il a pris une place dans son quartier. Il est devenu à son tour quelqu’un qui
transmettait quelque chose, chaque seau, chaque pelletée ne faisaient que
transmettre sa nouvelle vision de sentir la vie. « Rien ne se transmet qui ne
fasse sens
[4]. »
[*]
Pilar Marti, éducatrice spécialisée.
[1]
Gilles Gendreau
et al., Jeunes en
difficulté et intervention psychoéducative, Éditions Science et
Culture, Québec, Canada, 2001, p. 357.
[2]
Philippe Meirieu,
Le choix
d’éduquer. Éthique et pédagogie, Collection « Pédagogies », Paris,
1991, p. 39.
[3]
Pierre Delion, « Autour de la prise en charge, approche
psychodynamique », Journée du 15 juin 2001.
[4]
Maryse Vaillant, « Identités, filiation et alliance »,
Le Journal du droits des jeunes, Toulouse,
n
o 150, 1995, p. 28.