Empan
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I.S.B.N.2-7492-0132-2
168 pages

p. 12 à 13
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Le dossier / Transmettre et éduquer

no50 2003/2

2003 EMPAN Le dossier / Transmettre et éduquer

Quel temps pour la transmission ?

Pilar Marti  [*]
Samuel est resté dehors, ce soir. Aujourd’hui, on l’a cherché partout et pendant un moment. Il n’était pas dans sa chambre, ni dans le réfectoire, ni dans le bureau des éducateurs, ni à l’infirmerie, ni dans la grande salle, ni dans le grenier, ni dans le garage. Bien longtemps après, on l’a trouvé dehors, assis sur les escaliers de l’entrée, en train de regarder les étoiles. Il avait laissé la porte entrouverte pour nous signifier qu’il était dehors. En m’asseyant à côté de lui pour regarder aussi les étoiles, je m’en voulais de ne pas y avoir pensé plus tôt. Combien de temps avions-nous passé à regarder le ciel ensemble ? C’était moi-même qui lui avait transmis ce goût pour les étoiles, qui lui avait montré le ciel dans la nuit et la profondeur du monde, qui, peut-être, lui avait transmis ce goût pour le silence, le calme, un certain recueillement en fin de journée.
Transmettre à notre insu ou en le voulant peut-être, c’est dans ce que j’aime que je transmets, c’est dans ce qui vient faire écho chez l’enfant, chez l’autre, que les choses arrivent à se transmettre. On peut se questionner à propos de la pertinence de la transmission quand certains héritages familiaux se font sentir, et viennent étouffer toute tentative. À mon avis, tant que cette transmission ne veut pas obtenir un changement de la part de l’autre, tout est possible. Ce que l’on transmet alors est un regard différent et ouvert, c’est un regard qui donne à voir d’autres choses possibles, d’autres façons de faire, d’autres façons de penser, un regard qui élargit les horizons même si on ne les atteint pas. Sûrement, face à des valeurs spécifiques d’une culture, on aura l’impression que les choses transmises vont glisser comme l’eau sur le métal, mais rien ne peut nous prouver que certaines gouttes d’eau (quelque chose de la rencontre, des mots, du savoir-être, des actions) restent aimantées. « Dans le vécu éducatif partagé des moments choisis du quotidien surgissent des instants privilégiés de partage et de confidences [1]. »
Le temps de la transmission est long, c’est le temps d’apercevoir ce que j’ai, ce que je voudrais transmettre à cet autre concret que j’accompagne, ce que cet autre veut recevoir. Cette transmission est faite dans le dépassement de mes propres paroles, de mon attitude. « L’éducateur, affirme Philippe Meirieu, dit toujours plus que ce qu’il dit, puisque c’est une voix, un visage et un corps qui le disent [2]… » Dans ces rencontres, dans ces échanges, nous glissons quelque chose de nous-mêmes.
Souvent, les équipes éducatives se questionnent sur la transmission dans les prises en charge qui concernent les internats. En effet, elles se sentent bloquées dans leur désir de vouloir transmettre et de ne pas pouvoir le faire faute de temps. La transmission resterait noyée par la structuration, aussi nécessaire et urgente pour certains enfants, du quotidien, du temps, de l’espace, de leur personnalité. Néanmoins, les journées agrippées au quotidien restent hachées, entre les prises en charge différentes, et les séquences manquant de lien entre elles et posées les unes à côté des autres. Les temps de rencontre dans le quotidien sont courts et éphémères. Les équipes sentent le besoin de ne plus regarder les montres pour avoir le temps de la transmission, par exemple dans une partie de cartes où, en plus de veiller au respect des règles du jeu, on va transmettre le fait d’être ensemble, de partager avec plaisir, de rire, etc.
Cela me fait penser à la définition du « temps interstitiel » donnée par Pierre Delion, « un temps où l’enfant met en perspective et assimile ce qu’il vit, ce qu’il a vécu », un temps de préparation, d’anticipation de ce qu’il va faire, d’assimilation de ce qu’il a fait. Ce sont des temps où l’ennui est possible, temps de repos, calmes ou pas, où les enfants regardent par la fenêtre, se lacent les chaussures, se posent face à un chocolat chaud en échangeant avec leur éducateur. Le temps interstitiel est un temps de transmission s’il est partagé. « C’est un savoir-être… cette capacité de n’être personne d’autre pour demeurer soi-même et entretenir avec autrui ce désir de connaissance mutuelle. Ce qui exige de la part de l’éducateur une attitude d’authenticité et de congruence [3]. » Sans ce type de temps dans la prise en charge des établissements, la possibilité de transmission reste restreinte, et le travail de certains éducateurs en perte profonde de sens.
Dans les prises en charge en milieu ouvert, le vécu semble plus riche. Les équipes éducatives ne se posent plus les mêmes questions. Dans un match de foot, dans un quartier de banlieue avec des adolescents difficiles, les heures ne passent plus.
Je m’enrage, je ris, je me salis (avec la boue qui caractérise ce petit terrain entre deux immeubles), je cours, je tombe, je me relève. Ce jour-là, Bastien était particulièrement dépressif ; adolescent prédélinquant, il avait passé deux jours en garde à vue, comme d’habitude. « Je suis au fond du trou », répétait-il souvent. Pendant le match de foot, je ne suis pas arrivée à lui transmettre ce que je voulais pour lui ce jour-là, les gouttes de la joie, de la force, de l’esprit d’équipe, de la nouvelle rencontre avec sa bande glissaient sur un Bastien en métal. Mais une seule goutte est restée aimantée à mon insu : ce jour-là, je lui ai transmis la peur des trous du sol. En courant, je suis tombée à cause d’un trou au sol, j’ai eu mal et j’ai crié. Depuis, Bastien a passé longtemps à contourner les trous du sol en marchant dans la rue, il regardait bien où il mettait les pieds. Cela devenait obsédant. « Tu as crié », il me disait. Et puis, un jour, il est venu me voir et il m’a dit : « Tu t’es relevée après être tombée, tu t’es relevée après avoir eu mal ». Il a décidé alors de recouvrir tous les trous du terrain. Dans un quartier où le goudron manquait, c’était une bonne initiative. Il a travaillé ainsi longtemps. Les gens du quartier sont venus l’aider, les liens se sont rétablis, il a pris une place dans son quartier. Il est devenu à son tour quelqu’un qui transmettait quelque chose, chaque seau, chaque pelletée ne faisaient que transmettre sa nouvelle vision de sentir la vie. « Rien ne se transmet qui ne fasse sens [4]. »
 
NOTES
 
[*] Pilar Marti, éducatrice spécialisée.
[1] Gilles Gendreau et al., Jeunes en difficulté et intervention psychoéducative, Éditions Science et Culture, Québec, Canada, 2001, p. 357.
[2] Philippe Meirieu, Le choix d’éduquer. Éthique et pédagogie, Collection « Pédagogies », Paris, 1991, p. 39.
[3] Pierre Delion, « Autour de la prise en charge, approche psychodynamique », Journée du 15 juin 2001.
[4] Maryse Vaillant, « Identités, filiation et alliance », Le Journal du droits des jeunes, Toulouse, no 150, 1995, p. 28.
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