2003
EMPAN
Le dossier / Généalogies et héritage, parentés et rituels
Nous venons à travers vous, mais non de vous
[*]...
Ou comment aider à survivre à une historicité violente
Bruno Ranchin
[**]
J’avance dans ce métier, si riche et si particulier, celui
d’éducateur représentant « l’éducation spéciale
[1] », celui dont Fernand Deligny écrivait qu’il est un «
déclencheur de circonstances
[2] ».
Plus j’avance, plus je découvre et plus j’observe l’importance
du jeu intergénérationnel dans l’appréhension des personnes en situation
d’exclusion. Plus je constate ce que j’appellerai les incidences des héritages
transgénérationnels.
« Nous sommes tous engendrés. Nous gardons des liens avec ces
origines, malgré plus ou moins de “secrets” : entre ceux qui sont dits “sans
histoire” et ceux qui “font des histoires”, personne n’échappe – qu’elle soit
consciente ou non, refusée ou non, manquante ou pesante – à la transmission qui
fait passage entre les temps et constitue les familles [3]. »
Mathilde, 28 ans, est accueillie depuis juillet au centre
d’hébergement. Elle arrive à une période sombre de l’année. Aujourd’hui même,
il y aura un an exactement que son père s’est pendu dans sa chambre, un jour
après son anniversaire, deux jours après celui de son épouse et, surtout, si
peu de temps après une dispute violente avec Mathilde. Je passe à
l’appartement. Je sais bien que, depuis quinze jours, Mathilde se coupe du
monde, des rares personnes qu’elle côtoie. Elle est défaite mais ne m’accueille
pas avec réticence. Depuis qu’elle avait été séquestrée et battue par son
compagnon pendant quelques mois, elle ne s’était plus convoquée avec le noir et
le silence. Juste la semaine avant, elle avait perdu celui qu’elle appelait «
le père de mon père » sans la moindre émotion, sans le moindre regret. Il était
juste pour elle le seul qui ne s’était pas déplacé à l’enterrement de Roger,
son propre fils, son seul fils, retrouvé au bout d’une corde. Il était aussi
celui qui s’était muré dans son silence de résistant déporté.
Mathilde, sombre, passe d’un sujet à l’autre dans la
conversation, comme quand elle va très mal. Elle a choisi cette période pour
arrêter son traitement, elle veut laver son corps de « la chimie ambiante »,
celle qui avait accompagné son père dans sa « descente aux ténèbres » des deux
dernières années. Elle ne fait plus confiance qu’aux plantes et à sa capacité
de survie.
Roger n’est plus là pour goûter cette bonne bouteille qu’elle a
chipée lors de ses vendanges tardives qu’elle s’est juré de ne plus refaire
tant elle a été exploitée par ce vieux couple d’« exploitants bourguignons ».
C’était pourtant son pèlerinage annuel depuis plus de cinq ans.
Roger n’est plus là pour échanger sur les contenus des cours
d’histoire du Diplôme d’accès à l’université. Il aurait été fier de voir sa
fille reprendre les études, elle qui avait arrêté en cinquième, qui était
partie de la maison à seize ans pour « se faire le monde ». Et puis, il en
connaissait un rayon, sur la deuxième guerre mondiale, sur celle d’Algérie et
sur les engagements syndicaux des années 1960, lui qui avait déroulé sa vie
dans la grande boîte qui employait à peu près tout le monde aux alentours de
cette ville glaciale, lui qui avait justement monté un syndicat dans cette
usine. Mathilde arrête l’histoire, cela n’a plus de sens. Et elle décroche
aussi des autres cours. Elle s’accroche encore à l’espagnol, on ne sait jamais,
si un jour elle rejoint ce vieux copain parti au Chili… C’est beau, le Chili. «
Tant pis, Bruno, je n’ai pas pris les cours par correspondance, mais il y a ces
petits guides bien faits, si je veux rattraper mon retard, qui résument bien
les choses et pour un prix modique, tu sais, les “Qui suis-je ?” ! »
Elles n’ont plus de grands-parents, Mathilde et ses sœurs,
elles n’ont pas connu les parents de sa mère, morts si jeunes. Quant à sa
grand-mère paternelle, elle l’a toujours vue mutique, et son père ne parlait
jamais de ses parents.
Sa mère, Gison, lui a écrit il y a peu de temps… Elle l’aime, elle lui pardonne, elle ne lui en veut plus
même si elle est partie trop tôt de la maison familiale… même si
elle lui reproche implicitement le départ de Roger. Tout comme ses sœurs, qui
ne veulent plus lui parler. Le jour de la fête des pères, Gison est montée sur
l’Aubrac et a répandu les cendres de Roger, là où il le souhaitait. Puis elle a
prévenu ses filles le jour même, Mathilde en dernier. Mathilde, liquéfiée par
la nouvelle… elles s’étaient pourtant bien promis de le faire ensemble
!
Et moi, je tente depuis de faire comprendre à Mathilde, parce
que je sens des non-dits familiaux qui pèsent sur plusieurs générations,
qu’elle doit reprendre ce travail qu’elle a tenté plusieurs fois auprès de
psychologues, sans jamais le prolonger. (« Pour qu’il y ait continuité
générationnelle, il faut le passage d’un témoin dont la mission est de se
souvenir
[4]. »)
Mathilde a senti que ce travail pourrait lui permettre de
rompre avec ce passé transgénérationnel si pesant pour elle qu’elle n’agit plus
que pour les autres membres de sa fratrie et ceux qui restent. Elle n’agit
aussi que par rapport à eux. Il lui faudrait « décoller du passé, sortir de la
répétition… Le travail sur son histoire peut être à l’origine de la
restauration d’une communication-transmission-transformation d’une mémoire
amputée et mortifère en forces de vie
[5] ».
Sabine est, elle aussi, arrivée au centre d’hébergement depuis
juillet. Elle a 23 ans mais, à l’écoute de son parcours de vie, j’ai souvent
l’impression qu’elle en a beaucoup plus. Elle s’est fait mettre dehors de chez
elle par son père et, depuis, est passée de squat en foyer, de la rue en
appartement, chez les autres. Elle a fui sa région d’origine parce que sa mère
ne faisait que la harceler par ses recherches incessantes : coups de téléphone
et lettres paradoxales. Elle porte quelque chose de lourd par rapport à son
père qu’elle dit avoir confié à la psychologue de l’établissement. Elle n’était
jamais arrivée à pousser la porte d’un psychologue, et là, d’avoir pu faire
quelques séances et de déposer cette chose si lourde pour elle, cela représente
beaucoup. Elle s’est enfin autorisée à mettre à jour des pans de savoirs
contenus mais restés inconnus, insus. (« L’insu, c’est ce qu’on sait sans le
savoir, ce qu’on sait tout en étant interdit de le savoir ou manquant de mots
pour le dire, ce qu’on sait au-delà ou en deçà des mots pour le dire
[6]. ») Son père était violent
avec elle, tout comme son frère. Elle se dit avoir été rejetée par toute la
famille pour avoir dit sans cesse ce que tout le monde pensait tout bas, et
puis parce qu’elle s’opposait à ses parents. Sa mère aussi était violente avec
elle, mais surtout quand elle buvait. Son père lui disait souvent qu’elle
ressemblait trop à sa propre sœur, qui était l’intellectuelle de la famille,
qui ne vivait pas comme les autres, qui était une marginale.
D'une formation de redynamisation de choix professionnel qui
lui a permis d'effectuer un stage de découverte dans une crèche parentale, elle
a ensuite été embauchée dans celle-ci en contrat emploi-solidarité. Au départ,
son contact auprès des enfants fut une véritable révélation. Même si parfois la
peur de ne plus pouvoir se contrôler était très envahissante, quand un enfant
la faisait sortir de ses gonds. À présent, elle me fait part de ses doutes.
Tout cela n’est pas pour elle, ça l’enferme dans ce « monde d’adultes » ! Au
moins, dans la rue, elle n’avait pas de contraintes, elle touchait la liberté.
Là, c’est trop. Un appartement, un boulot, c’est trop tôt. Elle a pris sa
décision. Incontournable. Elle partira juste après la fin du contrat, elle
respectera son engagement à l’égard de la crèche. Puis elle changera de ville.
Elle ne veut pas se fixer à un endroit, ne peut pas pour l’instant. Tout comme
c’est elle qui tient à fixer le cadre de nos rencontres. Elle ne veut pas trop
de familiarité, même si parfois elle va très loin dans les confidences. Elle ne
veut pas de conseils mais tient compte de mes suggestions. Elle veut briser la
chaîne des violences générationnelles. Elle riait quand son père la battait.
Quand j’interroge Sabine sur « le père de son père », elle se contente de me
dire que son père ne faisait que reproduire ce que son propre père lui avait
fait subir. C’est fou, le nombre de pères qui reproduisent le modèle de leur
propre père. Mais ce genre de transmission désastreuse, comme nous l’explique
Didier Dumas
[7], ne tient
pas plus d’une génération. Ces pères n’agissent qu’en perpétuant – en les
vénérant – les agissements de leur propre père. De sa mère, Sabine ne parle que
très peu. Elle ne semble pas avoir une rancœur aussi forte qu’envers son père.
Même si c’est « cette bonne femme qui a avalisé tout ce que disait le pater ».
Elle frappait parce qu’elle buvait. Elle ne se déchaînait que quand elle
buvait. Elle avait donc une raison, un alibi. Mais c’est Sabine qui prenait,
parce que c’est elle qui l’ouvrait. Et cette question en suspens, celle qui la
taraudait, celle qu’au fond elle aurait tant aimé poser à sa mère : « Pourquoi
tu me frappais comme papa, pourquoi tu le laissais faire sans rien dire,
pourquoi tu laissais faire le frérot, sans oser un mot, pourquoi t’as
tout laissé faire, même ça ? » Pas la
peine, affirmait Sabine, sa mère aurait de toute façon répondu : « On ne parle
pas de ces choses-là. » (« Cet inconscient qui détermine le style avec lequel
on est parent est un inconscient de lignée, un inconscient qui s’est non
seulement construit à partir de ce qu’ont été les pères et les mères dans les
générations antérieures, mais dont, en plus, les effets se transmettent et se
perpétuent plus particulièrement de mères en filles, ou de pères en fils
[8]. ») Toi aussi, Sabine, tu
as déjà senti qu’un travail avec un psychologue pourrait te permettre de te
dégager de cet inconscient de lignée et, comme le dit un philosophe, de «
devenir ce que tu es ». Tu sens intuitivement d’où te viennent ces bouffées de
violence, quand, à la crèche où tu travailles, un enfant te tient tête et que
tu as envie, parfois, de le fracasser contre le mur. Pour l’instant, tu sors un
moment et tu fais redescendre ces pulsions qui t’envahissent. Un jour
peut-être, tu seras cette éducatrice travaillant auprès de jeunes enfants, et
plus nécessairement par réparation. Ou bien une tendre mère de famille. Pour
l’instant, tu ne parles que de partir. Et moi d’évoquer mes voyages, en en
rajoutant quelque peu, comme pour te démontrer qu’on peut partir, et puis
revenir, se construire à travers ces aventures décalées tout en ayant un
métier, une base, des repères. Partir, sans fuir. Alors, oui, pour moi, « le
voyageur est celui qui, en chaque pays parcouru, par la seule rencontre des
autres et l’oubli nécessaire de lui-même, y recommence sa naissance…
».
Soudain, c’est l’éducateur qui est en moi qui, par la seule
rencontre de Nalan et l’oubli nécessaire de lui-même, a recommencé sa
naissance. Tu m’as éclaté en pleine face, avec tes presque vingt ans, un
vendredi après-midi de permanence. Il s’agit de me rendre à l’appartement qui
était mis à ta disposition et de faire l’état des lieux sortant en ta
compagnie. Nous avons décidé d’arrêter la prise en charge en équipe. Tu as
replongé sec dans le produit et nous ne pouvons plus prendre le risque de
t’héberger sans te protéger en attendant ton admission, dans trois semaines,
dans ce centre spécialisé de Rodez. Alors, on parie sur ton seul lien, ta mère,
quelques jours dans ton bled gersois, avant l’entrée à Rodez, pour un nouveau
départ. Je monte les escaliers la gorge un peu serrée, avec ce que je sais de
toi, presque rien, des bribes de réunions.
« C’est encore un échec. Voilà, je me fais encore virer »,
commence-t-elle en se resservant un verre de rosé tout en devinant que je suis
l’éducateur qu’elle doit rencontrer une dernière fois. Gaffe au moindre mot que
tu vas prononcer, Bruno. Mais c’est déjà comme si c’était un autre moi-même qui
commence à lui parler : « Non, ce n’est pas un échec, c’est un pas de plus.
Peut-être que c’était trop tôt. La porte reste entrouverte. Après Rodez, tu
avais envisagé le centre de postcure de notre association. Et après, qui sait
si tu ne pourrais pas poursuivre le chemin déjà parcouru ? »
Se sent-elle en confiance ? A-t-elle besoin de déverser ce
qu’elle a de trop en elle, auprès d’un homme qui saura écouter ce qu’un autre
homme lui a fait subir ? Elle me raconte dans les moindres détails ce viol dont
elle a été victime, deux ans plus tôt, par cet homme qui lui a « brisé la vie
». (« Le but du travail émotionnel n’est pas de découvrir le sens de l’émotion,
mais de favoriser son expression
[9]. » C’est à l’éducateur de favoriser les conditions
qui permettront l’expression de ce travail pour un nouveau « cheminement » des
personnes.)
C’est à cause de cet homme qu’elle dit avoir basculé dans le
produit. Auparavant, elle avait bien « essayé des choses, mais c’était festif
».
« Je suis lâche. Je voudrais mourir pour ne plus avoir à
supporter cette horrible souffrance. Mais je suis trop lâche pour me supprimer.
Et puis j’aime trop la vie. Alors, je me shoote pour oublier et je souhaite
qu’une chose, l’
od
[10], pour disparaître à
jamais ! » me crie-t-elle.
– Non, Nalan, tu n’es pas lâche. Tout le monde a peur de la
mort. Moi-même, j’ai peur de la mort. Et puis la vie ne vaut-elle pas d’être
vécue ? Ne recèle-t-elle pas aussi des trésors et des moments forts ? C’est
aussi ce que tu dis, non ?
– Oui, mais il a brisé ma vie, en me réduisant à ce qu’il m’a
obligée de faire. Et mes parents, eux, ce qu’ils m’ont transmis, entre un père
alcoolique et n’étant que violence (elle se ressert une lampée de vin rosé à
bon marché) et une mère acceptant tout, par tradition, par culture et par
soumission. Il va falloir que je revienne chez elle, je ne vais pas supporter,
elle n’a fait que subir. Quand j’y vais, je m’enferme dans cette chambre. Et je
me shoote pour oublier. »
Nalan se shooterait-elle si elle n’avait pas été victime de cet
homme ? Je n’en suis plus si sûr. Il me semble en effet que son environnement
familial a conditionné bien des choses. (« Le repérage des déterminants sociaux
dans son histoire familiale et dans sa propre trajectoire est un élément
essentiel du processus de construction de soi
[11]. ») Un jour, Nalan, j’espère, tu feras cette part
des choses.
« D’autres se sont sortis du produit, du truc horrible que ce
salaud t’a fait subir. D’ailleurs, au fond de toi, tu veux t’en sortir puisque
tu as voulu toi-même tenter les cures et postcures. »
Je m’appuie sur ce que je me souviens de son parcours. Je lui
signifie en tant qu’homme de l’inqualifiable des actes de son agresseur. Et je
lui prends la main dans les miennes. Elle est au fond du désespoir et, en même
temps, elle est reconnue dans sa souffrance par un autre homme.
« C’est pathétique, ce que je te montre. Le tableau.
Pathétique, non ? » Rien n’est pathétique dans ce que tu vis, Nalan ! Elle
avait tenté de porter plainte, puis n’avait pas trouvé la force de continuer,
terrorisée par les confrontations successives, lui, la faisant passer pour une
ex-petite amie voulant se venger de lui. Le médecin l’avait crue mais lui avait
aussi dit que les traces du viol ne prouvaient rien et pouvaient aussi être
considérées comme une manifestation d’hémorroïdes. Cela avait fini de
l’anéantir. Est-ce l’alcool qui t’avait permis de me livrer tout cela ?
Qu’avait provoqué en toi la rupture d’hébergement ? Ou bien encore, étaient-ce
toutes mes forces et tout mon être qui, se fondant dans l’empathie,
permettaient « cette reconnaissance intuitive de ce qui se joue dans le jardin
secret des représentations intérieures
[12] » ? Sans doute un « peu beaucoup » de tout cela. Et
puis, surtout, sur quoi peux-tu t’appuyer, Nalan ? Même si j’ai cru déceler un
brin de reconnaissance et de soulagement dans ce dernier regard et dans cette
bise chaleureuse que tu m’offrais dans l’enfilade des marches d’escalier, au
milieu de quelques sacs de voyage ? Que te reste-t-il de cet héritage familial
que tu m’avais évoqué en soulignant sa « nuisibilité » ? « L’urgence n’est pas
seulement celle de transmettre, Nalan : elle est aussi d’interrompre une
transmission
[13].
»
«Dans les familles marquées par des décès précoces, des
suicides, des dépressions, des accidents ou des maladies à répétition,
l'histoire semble ne pas être au service de la pulsion de vie. Comment échapper
à la morbidité de ceux à qui l’on doit l’existence ? Il convient de
déconstruire le
roman familial là où
il entretient l’illusion, pour le réécrire à sa façon, s’adapter aux exigences
du présent, se “décoller” du passé. L’historicité rend compte de la capacité
d’un sujet de s’appuyer sur son héritage, d’en assumer le poids, l’actif comme
le passif, pour créer à son tour une histoire, la sienne, dans un double
mouvement de singularisation et de transmission
[14].
Il me semble essentiel que nous ayons constamment cette notion
d’historicité en perspective, nous les représentants de « l’éducation spéciale
», et que nous nous positionnions comme des « passeurs » auprès des personnes
que nous sommes amenés à accompagner et qui veulent se dégager de l’emprise
familiale, c’est-à-dire des « figures d’identification positives » légitimant
cette aspiration et favorisant ce passage. À nous de trouver les moyens de
faire comprendre aux Nalan, Sabine et Mathilde que l’important, comme le
postulait Sartre, n’est pas ce que l’on fait de l’homme, mais ce qu’il fait de
ce que l’on a fait de lui. À nous d’assumer une autre responsabilité à l’égard
des personnes qui tentent de survivre à une historicité violente et qui ont du
mal à accepter telle ou telle forme de transmission. Cette responsabilité est
justement celle de transmettre. « L’éducation est le point où nous décidons si
nous aimons le monde suffisamment pour assumer sa responsabilité et, par un tel
geste, le sauver de la ruine qui serait inévitable si n’était le renouveau et
l’arrivée des jeunes. Cette responsabilité a aussi un autre nom :
transmission
[15]. »
Rien n’est définitif. Rien n’est programmé, écrit, prédestiné, déterminé. Tout
peut se décadenasser, se décliver, se réécrire. « Nous sommes les fils et les
filles de l’appel de la vie à elle-même. Nous venons à travers vous, mais non
de vous
[16]. » Nos
parents ne nous ont pas tout donné. Ma mère m’a nourri, soigné, porté, mais
elle ne m’a pas donné ma profondeur, pas plus que mon âme, elle n’a pas dessiné
ma sensibilité. Mon père m’a transmis son nom, m’a enseigné la loi, a mis des
limites à mon désir, mais il n’a pas constitué ma culture, ne m’a pas délivré
ma sociabilité, n’a pas dicté mes élaborations. La vie nous vient de bien
au-delà de nos parents. Je suis relié, à travers eux, à des savoirs séculaires
qui proviennent aussi de moi. Les données changent lorsque je perçois cela. Je
peux me construire en dépassant ma réalité, en la rendant plus vaste. En
cheminant vers ma propre liberté. « Libre de voyager… Libre de s’arrêter. Libre
de choisir ceux qui nous enseignent. Libre d’agir, de penser et de
parler
[17]. »
Nos parents, nous en tant que parents, devons nous interroger
sur le mouvement dont nous sommes porteurs. « Et si l’essentiel était que les
parents acceptent et respectent ce qui, venu d’au-delà d’eux, les traverse et
fait d’eux un père, une mère ? Qu’ils acceptent ce mouvement et leur enfant
sera assuré de grandir dans le sentiment de sa valeur
[18]. » Là est la véritable transmission
entre générations.
Nous raccompagnons mes parents à la gare… Ce week-end fut trop
court, mais si bon. Il y avait bien eu ce moment de grande tension où nous
avons, mon père, ma mère et moi, remonté l’armoire de la grand-mère maternelle,
la seule de mes aïeuls que j’ai connue mais avec qui je suis passé complètement
à côté. Je regarde avec envie, sur le quai numéro deux, le visage serein de ma
compagne, elle qui a connu ses arrières-grands-parents, qui a passé de longs
moments chez ses grands-parents et qui entretient encore, lors de longues
après-midi, des relations privilégiées avec ses deux grands-mères. Elle
entretient ce qui est appelé « l’arc de vie
[19] », qui « met en valeur l’idée d’un continuum
d’existence de la vie à la mort… De multiples réseaux de solidarité interâge se
mettent ainsi en place
[20] ».
Mes parents rentrent ainsi dans mon pays natal et c’est la
première fois que je n’ai pas la boule en travers de la gorge. Je pense savoir
pourquoi, c’est la présence des deux petits loupiots qui sont là sur le quai,
qui m’accompagnent et qui ont déjà trois ans. Nathaël me dit : « Papa, papa, je
suis triste, papy Gustou et mamy Geneviève sont partis
au voyage. »
[*]
Khalil Gibran.
[**]
Bruno Ranchin, éducateur spécialisé, 1320, chemin de
Cantoperdric, 31600 Eaunes.
[1]
Itard utilise le premier l’expression « éducation spéciale »
dans la
Lettre au rédacteur des Archives sur les
sourds-muets qui entendent et qui parlent (7 décembre 1826),
Archives générales de médecine, 1826, t. XII, p. 676-678.
[2]
Fernand Deligny,
Graine de
crapule, conseils aux éducateurs qui voudraient la cultiver, Paris,
Édition Victor Michon, 1945.
[3]
Martine Lani-Bayle, « De mon temps… »,
Cultures en mouvement, n
o 45, mars 2002, p. 24-28.
[4]
Fabienne Leblond, « La mémoire de situations extrêmes,
formation et transmission intergénérationnelles »,
Cultures en mouvement, n
o 45, mars 2002, p. 31-35.
[5]
Fabienne Leblond,
ibid.
[6]
Martine Lani-Bayle,
op.
cit.
[7]
Didier Dumas,
Sans père et sans
parole, Paris, Hachette, 1999.
[8]
Didier Dumas,
ibid.
[9]
Max Pagès, cité par Vincent de Gaulejac, dans
L’Histoire en héritage, Roman familial et
trajectoire sociale.
[11]
Vincent de Gaulejac,
L’Histoire
en héritage, Roman familial et trajectoire sociale, Paris, Desclée
de Brouwer, 1999.
[12]
Maurice Capul et Michel Lemay,
De
l’éducation spécialisée, Toulouse, érès, 1996.
[13]
René Kaës (sous la dir. de),
Transmission de la vie psychique entre
générations, Paris, Dunod, 1993.
[14]
Vincent de Gaulejac,
L’Histoire
en héritage, Roman familial et trajectoire sociale, op.
cit.
[15]
Hannah Arendt, citée par Flavio Brayner dans « La transmission
comme responsabilité du monde »,
vei Enjeux, n
o 120, mars 2000.
[16]
Khalil Gibran,
Le
prophète, Paris, Casterman, 1956.
[17]
Voix indiennes.
[18]
Lucien Tenenbaum,
La bascule des
mal-aimés, Éditions Le souffle d'or.
[19]
Cf. Richard Vercauteren, Marco Predazzi et Michel Loriaux,
L’inter-génération, une culture pour rompre avec
les inégalités sociales, Toulouse, érès, 2001.
[20]
Martine Lani-Bayle,
op.
cit.