2003
EMPAN
Actualités du social
La fonction des lieux d’accueil pour l’exercice du droit de visite
Anne Généro-Monshipour
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La famille connaît de multiples bouleversements, provoqués notamment par une forte augmentation des divorces et des séparations des couples. Les enfants concernés par cette situation sont nombreux. En effet, aujourd’hui, un mariage sur trois se solde par un divorce, et la proportion est encore plus forte quand il s’agit de concubins. Avec le temps, environ un quart des enfants de parents séparés perdent contact avec leur père. L’évolution de la famille, notamment en matière de filiation et de parentalité, induit de multiples réflexions sur les conséquences qu’elle peut engendrer, en particulier, dans l’avenir des enfants et de la société, sur le sort que l’on réserve au père, sur les conséquences de cette absence…
La fonction paternelle dans la construction de la personnalité de l’enfant
Face à ce constat, il importe de réfléchir sur les conséquences de la non-reconnaissance de la place du père et de sa mise à l’écart. En effet, les travaux des historiens, ceux des anthropologues et des psychanalystes, ont montré qu’une fonction paternelle est fondamentale : c’est celle d’interdire la fusion mère-enfant, celle qui coupe symboliquement le lien primordial à la mère. Cette coupure permet à l’enfant d’entrer dans le monde du langage et de la culture, et les réfère tous les deux à un interdit fondateur de la parenté : l’interdit de l’inceste. La fonction paternelle constitue donc un épicentre crucial dans la structuration psychique du sujet.
Néanmoins, la présence du père n’entraîne pas forcément sa présence symbolique dans le sujet et, à la limite, la fonction paternelle n’implique nullement l’existence d’un père réel. Toutefois, le père inscrit dans la réalité, s’il est investi de son légitime pouvoir d’intervention – structurant du point de vue de l’inconscient –, est la meilleure entité symbolique pour ordonner la fonction paternelle. Ce qui garantit cette place tierce à l’enfant, c’est son inscription dans ses deux filiations (c’est-à-dire ses liens de parenté maternelle et paternelle). En d’autres termes, c’est le respect de la parole de l’autre parent (en ce qui concerne l’enfant), et donc le respect de l’autre filiation, qui assure cette place tierce et, par conséquent, inscrit l’enfant dans l’altérité. « Mais ce sur quoi nous voulons insister, c’est que ce n’est pas uniquement de la façon dont la mère s’accommode de la personne du père qu’il conviendrait de s’occuper, mais du cas qu’elle fait de sa parole, disons le mot, de son autorité, autrement dit de la place qu’elle réserve au Nom-du-Père dans la promotion de la Loi » (Lacan, 1966).
Les difficultés du couple, celles de la rupture conjugale et celles de l’organisation de la filiation, sont donc étroitement imbriquées. C’est dans cette absence du tiers, symbolique et réelle, que nous situons les effets pathogènes les plus importants lors d’un divorce ou d’une séparation, effets susceptibles par la suite de perturber l’équilibre psychologique de l’enfant.
Le Point Rencontre afccc, un lieu d’accueil pour l’exercice du droit de visite
La présence du père après le divorce est souvent déterminée par la capacité des deux parents à coopérer après la rupture. Quand l’un des deux ou les deux n’a pu faire le deuil de la conjugalité, il s’ensuit des difficultés pour pouvoir dissocier la parentalité de la conjugalité. Ces pères sont alors plus susceptibles de perdre le contact avec leurs enfants.
Le Point Rencontre est né d’un groupe de travail pluridisciplinaire qui soulignait la souffrance des enfants de parents divorcés, particulièrement lorsque ces enfants sont empêchés de rencontrer l’un de leurs parents, ce dernier étant le plus souvent le père.
Le Point Rencontre est donc un lieu qui s’adresse à toute situation où l’exercice du droit de visite est interrompu, difficile ou trop conflictuel. Cette décision, en général transitoire, est prise lorsque le juge (juge des affaires familiales ou juge des enfants) considère qu’il n’a d’autre possibilité pour préserver les relations personnelles de l’enfant avec son parent non hébergeant. Le travail du Point Rencontre s’inscrit à l’intérieur du cadre de la justice, donc de la loi.
La création de ces lieux vise à offrir un espace tiers dans le but de favoriser la reprise des liens entre l’enfant et le parent dont il est séparé, avec un soutien approprié, de sorte à réduire les risques de violence physique et psychique au niveau des enfants et des parents.
Dans ces situations, pour lesquelles il y a très souvent confusion des rôles et des places au sein de la structure familiale, le Point Rencontre vient alors reconnaître au parent visiteur sa place de père ou de mère, et à l’enfant le droit d’être reconnu comme tel par son père et sa mère. Quand ils se sentent reconnus socialement dans leur fonction parentale, l’évolution des relations est plus satisfaisante. Ce travail de restauration de la fonction paternelle n’est pas d’apprendre à un père à être père, en fonction d’un idéal, d’une norme, mais de dire qu’un père est nécessaire à la structuration psychique de l’enfant. Bien entendu, les intervenants peuvent donner un conseil, une aide, mais ils permettent à un père d’être père dans la mesure de ses capacités et tentent de restituer la place de chacun dans la famille.
La réflexion théorique du Point Rencontre insiste sur l’idée de structuration de la personnalité de l’enfant. L’enfant a besoin de ses deux parents. Permettre aux enfants de garder des relations personnelles avec leurs deux parents au-delà de leur séparation est un droit qui est d’ailleurs rappelé dans la Convention internationale des droits de l’enfant. Il a besoin de connaître son histoire, de se situer dans sa généalogie en étant confronté à la réalité de son autre parent et, ainsi, s’inscrire dans sa double filiation. L’objectif des intervenants n’est pas la réparation du parent absent, mais la construction d’une identité autonome de l’enfant grâce à l’ouverture à un autre discours sur ses origines et son identité, sans qu’interfère le conflit parental.
Dans leur quête de sens, les enfants se forgent une théorie, une théorie à respecter. Pour exemple, Jean, 8 ans, dit à son père : « Je ne t’ai jamais aimé mais je ne sais pas pourquoi. » Dans de tels contextes, il est tentant pour l’intervenant d’aller également du côté du pourquoi, mais la question n’est pas là. Il s’agit davantage d’être le témoin de cette quête et d’accompagner l’élaboration du sujet. Lacan (1969) dit à ce propos : « La vérité a plusieurs visages et l’analyste devrait rester en méfiance, de ne pas devenir fou d’une vérité. »
Le Point Rencontre se définit également dans un rôle de prévention. Il s’agit de restaurer les liens familiaux, car la solidité et la continuité de ces liens est un préalable nécessaire au détachement de l’enfant et à sa prise d’autonomie. Le Point Rencontre a donc une action de séparation essentielle dans le cas d’une relation fusionnelle entre la mère et l’enfant. En tant qu’intervenant, nous reconnaissons la place du père, nous introduisons du tiers car nous invoquons l’ordonnance et donc, par là, la figure du juge dans sa fonction de garant d’un ordre autant social que symbolique. Cette séparation du couple mère-enfant peut être considérée comme une étape capitale dans un processus thérapeutique permettant à chacun de rester dans une démarche d’individuation. Cependant, l’intervention de l’équipe du Point Rencontre n’a pas le caractère d’une prise en charge thérapeutique. Il s’agit d’un travail d’accompagnement fondé sur le respect du cadre qui à la fois protège et interdit, conduisant alors à des effets thérapeutiques. Le Point Rencontre n’est donc pas un lieu de thérapies mais il peut avoir des effets thérapeutiques.
Il appartient aux professionnels du Point Rencontre de tenter de restituer un ordre symbolique, d’aider le père et la mère à séparer ce qui ressort du conjugal de ce qui relève du parental, et de faire en sorte que l’enfant ait « accès » à ses deux parents. Tout cela dans le but de promouvoir cet accès au symbolique en les aidant à occuper chacun une place structurante et différenciée. « Ce qui compte, ce sont les repères, et la façon dont on permet la prise en compte par l’enfant de la vérité de sa filiation » (Gréchez, 1996). Les enjeux de l’accession à la paternité s’élaborent au quotidien et peuvent passer inaperçus tant aux intervenants qu’au père lui-même. Il est donc nécessaire de « décoder » les messages implicites, de mettre du sens, de permettre à chacun une ouverture à l’égard de sa parole et de son histoire.
Nous pouvons dire que le Point Rencontre est un lieu où la souffrance des enfants et des parents est déposée, partagée. Nous reconnaissons la souffrance de chacun et nous aidons le sujet à l’élaborer afin qu’elle n’entrave plus ou qu’elle entrave moins le fonctionnement psychique.
L’essentiel des conflits, suite à un divorce ou à une séparation, se présente comme une bataille des parents autour de la « possession » de l’enfant, qu’il s’agisse d’obtenir sa garde ou de restreindre, voire de supprimer, le droit de visite et d’hébergement de l’autre parent. Cependant, très souvent, ce litige masque le vrai conflit : par exemple, tenter de restaurer un narcissisme blessé, exister en tant que parent alors qu’on a été exclu en tant que conjoint…
Le cadre de l’ordonnance, en permettant à l’enfant d’accéder à ses deux parents, « impose » un remaniement des liens familiaux. Cependant, l’objectif du Point Rencontre n’est pas de maintenir un droit de visite à tout prix. Il est de permettre à l’enfant de connaître son histoire, son origine et de se construire avec ses deux parents. Nous avons à écouter sa souffrance, sa colère ou sa haine et à le dégager d’une culpabilité inconsciente. Il est essentiel que l’enfant ne souffre pas trop et que chaque visite garde un sens. Il faut rappeler que le passage par le Point Rencontre n’est qu’une étape devant mener à un déroulement normal du droit de visite et d’hébergement chez le parent visiteur sans l’intervention d’un tiers. Nous ne travaillons donc pas seulement le moment présent, mais l'avenir.
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Anne Généro-Monshipour, psychologue, intervenant au Point Rencontre du Poitou, 33, avenue Rhin et Danube, 86000 Poitiers.