2003
EMPAN
Actualités du social
Et la famille ?
Patrice Bosc
[*]
C’était encore, il y a peu, la question banale par excellence.
C’est aujourd’hui une question très complexe. En France, elle s’est à la fois
réduite et élargie. Réduite jusqu’à la monoparentalité, élargie jusqu’à inclure
les rencontres de l’un ou de l’autre d’un couple. Questionnée dans son étendue
jusque dans sa composition, elle interdit l’usage du singulier et on peut se
demander ce qui autorise à garder une même appellation pour une réalité
protéiforme qui va jusqu’à inclure dans sa définition un ensemble quasi
vide.
Vide, lorsque décimée et toujours présente et agissante chez
celui qui a fuit la guerre. Absente, manquante, marquante.
Presque au bord du vide, pour l’enfant en institution qui garde
le souvenir de sa mère, la blessure du manque des siens.
Trop présente, trop pleine, pour les rejetons de sociétés
anciennes, qui désignent à chacun sa place dans l’embarcation.
Je me souviens de (nous l’appellerons Cédric) Cédric. Sa mère
l’avait abandonné et il ne connaissait pas son père.
Il dessinait.
Il dessinait sa famille.
Il avait 5 ou 6 ans.
Il a fait un premier rond, des yeux, une bouche, et il a dit :
« C’est la maman » ou « C’est maman », je ne sais plus. Il a tracé des signes
sibyllins qui se voulaient écriture et qui la désignaient.
Puis, il a fait un autre rond, plus petit, des yeux, une
bouche. Il a écrit encore ; puis il a pris une gomme et a dit : « Non, le papa,
il a pas de nom ! »
J’ai entendu, j’ai vu quand même une place et qu’il existait
(le papa et lui ?).
Autre temps, autre séquence
Nous sommes dans une institution qui accueille des
primo-arrivants. Ils sont sans ressources sur le sol français, et mineurs. Bon
nombre d’entre eux n’ont plus de parents mais, qui plus est, les adultes du
pays d’origine ont perdu leur crédibilité : crédibilité perdue du fait d’actes
de leur part ou de celle des adultes. Comment
parvenir encore à penser en pareils cas ? Comment parvenir à penser à partir de
cette injustice ?
Comment retrouver une confiance en l’humain, quand un fait de
guerre, une tactique pour enrôler, a consisté justement à nier l’humain, à le
rendre inconciliable avec des actes ? Se compter alors parmi les humains
implique de réprimer le souvenir de l’acte. Le rappel fait souffrir, déprime.
Il peut aussi dynamiser le psychique.
C’est affaire de temps ou de
rencontre.
Nous sommes ici au point le plus extrême de la famille. Cassée.
Éparpillée. Perdue.
Autre temps, autre séquence,
moins dramatique, quoique le drame…
C’est un adolescent. Il a des frères et des sœurs, des
demi-frères, des demi-sœurs, deux beaux-pères (des demi-pères, comme me l’a dit
l’un d’eux ?)
Les grands frères, qui vivent sous le même toit que lui, sont
du premier ami de la mère. La géographie des origines de la famille va de la
Bretagne au Vietnam. Il a un frère jumeau qui lui colle à la peau et « aux
attitudes ».
Il fait le grand écart entre le trop proche et le trop
lointain, n’aime que la marge, vit une adolescence dans une aire où l’errance
ne bute que sur des images qui peinent à se fixer.
D’autres encore, des réfugiés
Ils viennent de Chine et n’ont personne sur ce sol. Ils ont «
les autres » de la communauté qui sont là pour rappeler le standard du «
comment faire pour vivre et s’installer ». Ils ont le diktat de la famille à
des milliers de kilomètres qui attend que leur fils ou leur fille ne déroge pas
au devoir, qu’ils suivent la procédure.
Cette procédure ne fait pas place aux états d’âme, au temps
pour se chercher, mais trace au cordeau la route qui fera une place à ceux de
la communauté.
Plus peut-être que d’autres, l’histoire, voire l’Histoire, les
circonscrit. Peut-être pas.
Y a-t-il autre chose à faire que
de faire avec ce qui arrive ? Fait-on autre chose que de mettre nos
pas là où le sens de la marche les anticipait déjà ? Sans quoi, c’est le
paysage qui décide, la nature du terrain, de l’environnement, comme disent les
psychologues.
Peut-on faire autre chose que ce
qui est possible ?
Peut-on désirer autre chose que
l’impossible ?
Peut-on dire que la famille existe ?
Ou bien reconnaître qu’elle est, en tant qu’institution
humaine, soumise au pacte qui nous lie, pacte des plus coûteux mais des plus
fondamentaux, autour duquel le malaise de la civilisation donne l’occasion au
sujet de s’ingénier à construire son symptôme.
Disons que ça ne va pas de soi d’avoir un père et une mère, de
prendre en route une histoire qui a déjà commencé quoi qu’il advienne et, avec
ça, de construire son histoire.
À charge pour chacun d’inscrire,
à l’instar du petit garçon dont je parlais au début, sous le trait qui
circonscrit la famille, la légende qui va avec.
[*]
Patrice Bosc, psychologue clinicien,
cmpp, 36 rue du Languedoc, 31000
Toulouse.