2003
EMPAN
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Notes de lecture
[*]
Ces ados qui « en prennent »,
Sociologie des consommations toxiques
adolescentes, Sophie Le
Garrec, Toulouse, érès, 2001, 206 p.
Avec les Vingt-Cinq Piteuses et la réorganisation du travail
qui les ont accompagnées s’est amorcé un changement très important dans les
sociétés occidentales et partout où le salariat est le pivot de la
structuration sociétale : le temps de travail est de moins en moins déterminant
; ce sont les temporalités sociales qui se constituent hors du temps de travail
qui sont les moments de l’expérimentation sociale la plus recherchée et la plus
valorisée. N'est-il pas pertinent de généraliser cette occurrence à d'autres
domaines de la vie en société ? N'est-il pas heuristique de faire le transfert
de cette transformation sociale capitale à d'autres moments du cycle de vie
?
Le long et patient travail d'observation de Sophie Le Garrec
auprès de lycéennes et de lycéens pour reconstituer leur propre point de vue
permet d'établir la justesse de l’intuition : le temps scolaire, dont les
horaires quotidiens passés dans les salles de classe, redoublés par les longs
horaires de révision et d'exercice, sont peut-être plus lourds que les
cartables, n'est plus ce temps dominant qui présidait à l'organisation des
temps libres restants. Certes, il continue à représenter la pression éducative,
parentale autant que scolaire, pour tracer la direction d'une carrière à venir
ou, du moins, pour éviter les routes chaotiques et pénibles empruntées malgré
eux par les parents les moins bien lotis. Plus encore : cette pression s'exerce
dans le cadre d'une « démocratie familiale » sous condition : tout est toléré
aux jeunes, sauf l’échec scolaire ! École et famille ne manifestent finalement
qu'un souci : l'avenir professionnel de leurs rejetons, sans que ni l'une ni
l’autre puissent enlever l'incertitude en la matière ; le passé parental tout
comme l'histoire biographique des hommes et des femmes adultes qui contribuent
à leur socialisation ne garantissent pas à ces jeunes gens et à ces jeunes
filles leur propre identité professionnelle à venir, pas plus qu'ils ne
constituent le modèle des identités sexuées adultes de demain.
C'est ce qui fait du présent de ces jeunes scolarisés au lycée
« une temporalité liminale », c'est-à-dire le temps flou d'un entre-deux, le
temps inquiétant de l’attente d'une sortie dans le monde adulte et
professionnel. Le fait que les temporalités institutionnelles (familiales et
scolaires) prennent ce caractère liminal est ce qui permet à ces jeunes
observés de construire un « temps à côté », un temps de parenthèse et d'évasion
par rapport à la pesanteur des temporalités sociales ordinaires. À l'instar des
temporalités émancipées du travail, dans le cycle de vie adulte, le
temps à côté (qu'il faut entendre au
pluriel) n'est pas une coquille vide : il est de l'ordre de ce que Lévi-Strauss
avait appelé un « signifiant flottant », un signifiant dont il s'agit
d'expérimenter toutes sortes de signifiés pour trouver l'identité et la voie
qui conviennent.
Le livre de Sophie Le Garrec est novateur d'un autre point de
vue. La détermination du « temps à côté » est en réalité le contexte proprement
endogène au milieu lycéen qui permet d'offrir une nouvelle donne
d'intelligibilité à une question d'une brûlante actualité : les usages
de produits toxiques par les jeunes
scolarisés au lycée. Ce livre ne dira pas au lecteur le caractère pionnier
d'une prise en compte des « polyconsommations » de toxiques (entendus dans le
sens du rapport Roques, c'est-à-dire sans opérer une discrimination de la
toxicité en fonction du caractère légal ou illégal du produit). La plupart des
travaux antérieurs observaient séparément les consommations de tabac, d'alcool,
de cannabis et d'autres toxiques ; en substituant à une approche atomistique
des consommations une observation des usages concrets en contexte scolaire et
en contexte urbain, l'auteur a très rapidement mis au jour que l’usage d’un
seul produit était exceptionnel. En outre, il nous est montré que ces
polyconsommations et leurs significations ne sont pas arrêtées une fois pour
toutes : les premières expériences (la première cigarette, le premier verre
d'une boisson alcoolisée forte, le premier « pétard ») sont souvent associées
au déplaisir physique en dépit de l'excitation suscitée par la curiosité ; il
faut du temps pour atteindre et explorer les modifications d'états de
conscience, en quête d'expériences différentes qui contribuent au façonnement
de soi. Ainsi prend forme une trajectoire typique d'entrée en consommation puis
d’évolution jusqu'à un désintérêt relatif (l'usage devient exceptionnel). À
côté de ces trajectoires modales, le repérage de trajectoires atypiques,
enkystées dans un registre de néantisation, peut interpeller autrement les
spécialistes de santé publique : les jeunes qui s'engagent dans ces
cheminements atypiques ne devraient-ils pas faire l'objet d'une attention
particulière ? Ne constituent-ils pas la « population en danger » que devraient
viser les campagnes de prévention ?
Encore est-il nécessaire de prendre la mesure de la richesse du
« temps à côté » : si ce cadre est si important pour comprendre les
significations de ces usages des toxiques, ces pratiques n'épanouissent toute
leur portée et tout leur sens qu'en association avec d'autres pratiques (les
jeux), en des lieux et moments déterminés (en particulier les soirées, mais pas
exclusivement) et au sein d'un groupe de pairs. Les jeux, ce sont « les arènes
des habiletés », c'est-à-dire des mondes d'action particuliers où il s'agit de
faire montre de ses qualités « techniques », de faire la preuve de l'étendue
des possibilités de leur utilisation, et de s'éprouver dans l'exploration de
soi comme homo faber. Et le moteur de
la plupart de ces jeux, c'est le pari : à travers les prouesses et les
performances, selon l'ordre du genre, les lycéens et les lycéennes trouvent le
moyen de se positionner dans leur groupe de copains et de copines. Trouver sa
position, éventuellement l'améliorer, surtout ne pas subir l'humiliation d'un
déclassement ou d'un rejet, bref, « asseoir une réputation » et la défendre ;
l'enjeu est bien de séduire ses proches, et on les séduit moins par son
physique que par le fait qu’on « assure ». Séduire : le grand mot est lâché !
Lycéens et lycéennes recherchent par ces jeux à authentifier chaque part
d'identité qu'ils gagnent sur l'incertitude et en particulier l'identité
sexuelle, de façon à être reconnus et à se choisir comme partenaires d'un
couple plus ou moins éphémère, selon la perspective actuelle de la « monogamie
sérielle ».
Mais pour que ces jeux aboutissent à ces « conquêtes »
personnelles et réciproques, il y faut la double médiation des pratiques
alcoolo-toxico-tabagiques et des groupes de pairs. Les premières ont une double
fonction : elles constituent une partie de la démonstration de ses habiletés.
Le fin du fin consiste à rendre invisible chacune des consommations par des
gestuelles adéquates et à connaître par expérience le maximum de possibilités
du répertoire des usages de chaque produit pour arriver à une maîtrise des
effets selon les finalités recherchées (se bouger, se booster, se détendre, se
péter, s'endormir, etc.). Seconde fonction, qui articule ces pratiques sur le
groupe des pairs : pouvoir exprimer ses émotions, pouvoir laisser paraître ses
faiblesses et ses aspérités, alors que la séduction appelle à toujours montrer
sa force et l'aspect le plus lisse de soi. Les usages de toxiques permettent
d'assumer une parole ou une action trop dérangeante (« je délirais… », «
j'étais pas moi… »).
Le groupe de pairs est, lui, véritable acteur qui transfigure
le « temps à côté » en une quête permanente d'ailleurs, en une battue
frénétique contre l'ennui, en une invention perpétuelle d'un « savoir s’amuser
». Cet acteur est de l’ordre d'un « entre-soi générationnel ». Or, ce qui
apparaît à travers les jeux, c'est l'importance de l'ajustement, pourrait-on
dire, de la division sexuelle. Et cet « ajustement » s'opère non seulement à
travers les activités ludiques soutenues par les usages de toxiques, mais aussi
par des jugements sur ces pratiques et sur les personnes qui les accomplissent.
Le groupe de pairs apparaît alors selon une division du travail par genres :
garçons et filles s'impliquent dans les jeux mais leurs rapports respectifs à
ces activités ludiques se distinguent, en particulier dans les jugements que
les uns et les autres portent sur ces activités et sur ceux et celles qui les
accomplissent. Ainsi peuvent s'élaborer des spécificités identitaires de genre
et se construire des modes de relation adaptés au même et à l'autre.
Si le lecteur croit trouver dans ce livre « le facteur » des
usages des toxiques, il peut arrêter ici sa lecture. Le « temps à côté » n'est
pas la variable dont on pourrait se servir comme d'un levier, l'instrument
d'une intervention d'autorité, en toute bonne conscience morale, pour chasser
efficacement cette « fâcheuse déviance ». L’ouvrage a un autre intérêt et une
autre portée : il exhibe les significations de combinaisons d'activités non
scolaires et d'usages de toxiques, ainsi que leur évolution dans le parcours
biographique des jeunes. Ainsi sont offertes au débat public de nouvelles
données et une autre intelligibilité concernant les pratiques
alcoolo-toxico-tabagiques pour décider démocratiquement de la conservation ou
du changement de nos postures et de nos positions en la matière.
La revue « Le Temps de l'Histoire »,
L'Association pour l'histoire de l'éducation
surveillée et la protection judiciaire des mineurs vient de faire paraître le
no 4 de juin 2002 sur les «
Images de l'enfance et de la jeunesse “irrégulières” »
À partir du xixe siècle, l'image prend une importance
toute nouvelle. Elle sort du cadre des Beaux-Arts et s'introduit dans les
journaux et les livres, s'étale sur les murs des villes sous forme d'affiches ;
devenue carte postale, elle circule comme le courrier ; le dessin et la
peinture sont concurrencés par la photographie. À la fin du siècle, elle
s'anime : le septième art est né. Après la seconde guerre mondiale, une «
petite lucarne » révolutionne le rapport à l'information, à la culture, au
monde… Instruments de propagande, les images servent le politique. Elles jouent
un rôle dans l'évolution des mœurs. Si elles servent parfois à freiner un
mouvement d'émancipation (nous pensons au rôle de l'iconographie
antiféministe), elles accompagnent d'autres fois l'action des réformateurs.
Elles témoignent ainsi de la transformation des sensibilités.
Le domaine de l'enfance et de la jeunesse « irrégulières » n'a
pas échappé à cette inflation iconographique. Fixes ou animées, documentaires
ou fictionnelles, les images du mineur malheureux ou dangereux ont un impact
sur la représentation générale des « problèmes de la jeunesse » qui, pour
impossible à évaluer qu'il soit, ne peut être considéré comme
négligeable.
Lors d'un colloque organisé à la Sorbonne par l'ahes-pjm, le cnfe-pjj et le credehss-Université Paris I, nous avons cherché
à rendre compte de la construction et/ou de l'utilisation de quelques-unes de
ces productions iconographiques : cinématographiques, télévisuelles,
picturales, caricaturales, etc. Pour l'essentiel, ce numéro du
Temps de l'Histoire reprend les
travaux de cette journée.
Archétypes et représentations
Archéologie de l'apachisme. Les représentations des
Peaux-Rouges dans la France du xixe siècle (Dominique Kalifa).
De Delacroix à Poulbot, l'image du gamin de Paris
(Jean-Jacques Yvorel).
La jeunesse irrégulière dans la télévision française des
années soixante : une absence troublante (Marie-Françoise Lévy).
La jeunesse irrégulière sur grand écran : un demi-siècle
d'images (Myriam Tsikounas, Sébastien Lepajolec).
L'enfance irrégulière au cœur des institutions
Figures de l'arriéré scolaire et caricatures d'Édouard
Claparède : Genève, 1908 (Martine Ruchat).
Le studio Henri Manuel et le ministère de la Justice : une
commande non élucidée (Françoise Denoyelle).
L'image du jugement dernier dans la salle d'audience du
tribunal pour enfants de Paris : une tapisserie de Georges Devêche (1946)
(Jacques Bourquin).
Ker Goat/Belle-Île : deux centres mythiques (Mathias
Gardet).
Le rôle des équipements médiatiques dans l'esthétisation des
souffrances et des professionnalités (Éric Lepointe, Vincent Meyer).
Images de la jeunesse irrégulière : des lieux pour les voir
(Michel Basdevant).
En ces temps où la référence à l'image est tellement
dominante – nous sommes assaillis par elle –, il nous a paru important de
travailler autour des représentations iconographiques passées et présentes de
l'enfance et de l'adolescence irrégulières, celles qui vont de Gavroche aux «
sauvageons » des banlieues, en passant par les apaches de 1900 et les blousons
noirs de 1960 ; la peinture, le dessin, la caricature, le cinéma, la télévision
les ont largement diffusées.
Diffusion : Éditions du
cnfe-pjj, 54 rue Garches, 92420
Vaucresson – Tél. : 01 47 95 98 27 ou 01 47 95 78 20.
[*]
Note rédigée par Marcel Drulhe, professeur de sociologie,
Centre d'études des rationalités et des savoirs,
cers (
umr
cnrs 51l7) et Épidémiologie et analyses en santé publique,
inserm U.558.
Cette note de lecture est publiée avec l’aimable autorisation
des Presses Universitaires du Mirail, Université de Toulouse-Le Mirail, 5
allées Antonio-Machado, 31058 Toulouse cedex 9.