Empan
érès

I.S.B.N.2-7492-0132-2
168 pages

p. 156 à 159
doi: en cours

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no50 2003/2

Ces ados qui « en prennent », Sociologie des consommations toxiques adolescentes, Sophie Le Garrec, Toulouse, érès, 2001, 206 p.

Avec les Vingt-Cinq Piteuses et la réorganisation du travail qui les ont accompagnées s’est amorcé un changement très important dans les sociétés occidentales et partout où le salariat est le pivot de la structuration sociétale : le temps de travail est de moins en moins déterminant ; ce sont les temporalités sociales qui se constituent hors du temps de travail qui sont les moments de l’expérimentation sociale la plus recherchée et la plus valorisée. N'est-il pas pertinent de généraliser cette occurrence à d'autres domaines de la vie en société ? N'est-il pas heuristique de faire le transfert de cette transformation sociale capitale à d'autres moments du cycle de vie ?
Le long et patient travail d'observation de Sophie Le Garrec auprès de lycéennes et de lycéens pour reconstituer leur propre point de vue permet d'établir la justesse de l’intuition : le temps scolaire, dont les horaires quotidiens passés dans les salles de classe, redoublés par les longs horaires de révision et d'exercice, sont peut-être plus lourds que les cartables, n'est plus ce temps dominant qui présidait à l'organisation des temps libres restants. Certes, il continue à représenter la pression éducative, parentale autant que scolaire, pour tracer la direction d'une carrière à venir ou, du moins, pour éviter les routes chaotiques et pénibles empruntées malgré eux par les parents les moins bien lotis. Plus encore : cette pression s'exerce dans le cadre d'une « démocratie familiale » sous condition : tout est toléré aux jeunes, sauf l’échec scolaire ! École et famille ne manifestent finalement qu'un souci : l'avenir professionnel de leurs rejetons, sans que ni l'une ni l’autre puissent enlever l'incertitude en la matière ; le passé parental tout comme l'histoire biographique des hommes et des femmes adultes qui contribuent à leur socialisation ne garantissent pas à ces jeunes gens et à ces jeunes filles leur propre identité professionnelle à venir, pas plus qu'ils ne constituent le modèle des identités sexuées adultes de demain.
C'est ce qui fait du présent de ces jeunes scolarisés au lycée « une temporalité liminale », c'est-à-dire le temps flou d'un entre-deux, le temps inquiétant de l’attente d'une sortie dans le monde adulte et professionnel. Le fait que les temporalités institutionnelles (familiales et scolaires) prennent ce caractère liminal est ce qui permet à ces jeunes observés de construire un « temps à côté », un temps de parenthèse et d'évasion par rapport à la pesanteur des temporalités sociales ordinaires. À l'instar des temporalités émancipées du travail, dans le cycle de vie adulte, le temps à côté (qu'il faut entendre au pluriel) n'est pas une coquille vide : il est de l'ordre de ce que Lévi-Strauss avait appelé un « signifiant flottant », un signifiant dont il s'agit d'expérimenter toutes sortes de signifiés pour trouver l'identité et la voie qui conviennent.
Le livre de Sophie Le Garrec est novateur d'un autre point de vue. La détermination du « temps à côté » est en réalité le contexte proprement endogène au milieu lycéen qui permet d'offrir une nouvelle donne d'intelligibilité à une question d'une brûlante actualité : les usages de produits toxiques par les jeunes scolarisés au lycée. Ce livre ne dira pas au lecteur le caractère pionnier d'une prise en compte des « polyconsommations » de toxiques (entendus dans le sens du rapport Roques, c'est-à-dire sans opérer une discrimination de la toxicité en fonction du caractère légal ou illégal du produit). La plupart des travaux antérieurs observaient séparément les consommations de tabac, d'alcool, de cannabis et d'autres toxiques ; en substituant à une approche atomistique des consommations une observation des usages concrets en contexte scolaire et en contexte urbain, l'auteur a très rapidement mis au jour que l’usage d’un seul produit était exceptionnel. En outre, il nous est montré que ces polyconsommations et leurs significations ne sont pas arrêtées une fois pour toutes : les premières expériences (la première cigarette, le premier verre d'une boisson alcoolisée forte, le premier « pétard ») sont souvent associées au déplaisir physique en dépit de l'excitation suscitée par la curiosité ; il faut du temps pour atteindre et explorer les modifications d'états de conscience, en quête d'expériences différentes qui contribuent au façonnement de soi. Ainsi prend forme une trajectoire typique d'entrée en consommation puis d’évolution jusqu'à un désintérêt relatif (l'usage devient exceptionnel). À côté de ces trajectoires modales, le repérage de trajectoires atypiques, enkystées dans un registre de néantisation, peut interpeller autrement les spécialistes de santé publique : les jeunes qui s'engagent dans ces cheminements atypiques ne devraient-ils pas faire l'objet d'une attention particulière ? Ne constituent-ils pas la « population en danger » que devraient viser les campagnes de prévention ?
Encore est-il nécessaire de prendre la mesure de la richesse du « temps à côté » : si ce cadre est si important pour comprendre les significations de ces usages des toxiques, ces pratiques n'épanouissent toute leur portée et tout leur sens qu'en association avec d'autres pratiques (les jeux), en des lieux et moments déterminés (en particulier les soirées, mais pas exclusivement) et au sein d'un groupe de pairs. Les jeux, ce sont « les arènes des habiletés », c'est-à-dire des mondes d'action particuliers où il s'agit de faire montre de ses qualités « techniques », de faire la preuve de l'étendue des possibilités de leur utilisation, et de s'éprouver dans l'exploration de soi comme homo faber. Et le moteur de la plupart de ces jeux, c'est le pari : à travers les prouesses et les performances, selon l'ordre du genre, les lycéens et les lycéennes trouvent le moyen de se positionner dans leur groupe de copains et de copines. Trouver sa position, éventuellement l'améliorer, surtout ne pas subir l'humiliation d'un déclassement ou d'un rejet, bref, « asseoir une réputation » et la défendre ; l'enjeu est bien de séduire ses proches, et on les séduit moins par son physique que par le fait qu’on « assure ». Séduire : le grand mot est lâché ! Lycéens et lycéennes recherchent par ces jeux à authentifier chaque part d'identité qu'ils gagnent sur l'incertitude et en particulier l'identité sexuelle, de façon à être reconnus et à se choisir comme partenaires d'un couple plus ou moins éphémère, selon la perspective actuelle de la « monogamie sérielle ».
Mais pour que ces jeux aboutissent à ces « conquêtes » personnelles et réciproques, il y faut la double médiation des pratiques alcoolo-toxico-tabagiques et des groupes de pairs. Les premières ont une double fonction : elles constituent une partie de la démonstration de ses habiletés. Le fin du fin consiste à rendre invisible chacune des consommations par des gestuelles adéquates et à connaître par expérience le maximum de possibilités du répertoire des usages de chaque produit pour arriver à une maîtrise des effets selon les finalités recherchées (se bouger, se booster, se détendre, se péter, s'endormir, etc.). Seconde fonction, qui articule ces pratiques sur le groupe des pairs : pouvoir exprimer ses émotions, pouvoir laisser paraître ses faiblesses et ses aspérités, alors que la séduction appelle à toujours montrer sa force et l'aspect le plus lisse de soi. Les usages de toxiques permettent d'assumer une parole ou une action trop dérangeante (« je délirais… », « j'étais pas moi… »).
Le groupe de pairs est, lui, véritable acteur qui transfigure le « temps à côté » en une quête permanente d'ailleurs, en une battue frénétique contre l'ennui, en une invention perpétuelle d'un « savoir s’amuser ». Cet acteur est de l’ordre d'un « entre-soi générationnel ». Or, ce qui apparaît à travers les jeux, c'est l'importance de l'ajustement, pourrait-on dire, de la division sexuelle. Et cet « ajustement » s'opère non seulement à travers les activités ludiques soutenues par les usages de toxiques, mais aussi par des jugements sur ces pratiques et sur les personnes qui les accomplissent. Le groupe de pairs apparaît alors selon une division du travail par genres : garçons et filles s'impliquent dans les jeux mais leurs rapports respectifs à ces activités ludiques se distinguent, en particulier dans les jugements que les uns et les autres portent sur ces activités et sur ceux et celles qui les accomplissent. Ainsi peuvent s'élaborer des spécificités identitaires de genre et se construire des modes de relation adaptés au même et à l'autre.
Si le lecteur croit trouver dans ce livre « le facteur » des usages des toxiques, il peut arrêter ici sa lecture. Le « temps à côté » n'est pas la variable dont on pourrait se servir comme d'un levier, l'instrument d'une intervention d'autorité, en toute bonne conscience morale, pour chasser efficacement cette « fâcheuse déviance ». L’ouvrage a un autre intérêt et une autre portée : il exhibe les significations de combinaisons d'activités non scolaires et d'usages de toxiques, ainsi que leur évolution dans le parcours biographique des jeunes. Ainsi sont offertes au débat public de nouvelles données et une autre intelligibilité concernant les pratiques alcoolo-toxico-tabagiques pour décider démocratiquement de la conservation ou du changement de nos postures et de nos positions en la matière.

La revue « Le Temps de l'Histoire », L'Association pour l'histoire de l'éducation surveillée et la protection judiciaire des mineurs vient de faire paraître le no 4 de juin 2002 sur les « Images de l'enfance et de la jeunesse “irrégulières” »

À partir du xixe siècle, l'image prend une importance toute nouvelle. Elle sort du cadre des Beaux-Arts et s'introduit dans les journaux et les livres, s'étale sur les murs des villes sous forme d'affiches ; devenue carte postale, elle circule comme le courrier ; le dessin et la peinture sont concurrencés par la photographie. À la fin du siècle, elle s'anime : le septième art est né. Après la seconde guerre mondiale, une « petite lucarne » révolutionne le rapport à l'information, à la culture, au monde… Instruments de propagande, les images servent le politique. Elles jouent un rôle dans l'évolution des mœurs. Si elles servent parfois à freiner un mouvement d'émancipation (nous pensons au rôle de l'iconographie antiféministe), elles accompagnent d'autres fois l'action des réformateurs. Elles témoignent ainsi de la transformation des sensibilités.
Le domaine de l'enfance et de la jeunesse « irrégulières » n'a pas échappé à cette inflation iconographique. Fixes ou animées, documentaires ou fictionnelles, les images du mineur malheureux ou dangereux ont un impact sur la représentation générale des « problèmes de la jeunesse » qui, pour impossible à évaluer qu'il soit, ne peut être considéré comme négligeable.
Lors d'un colloque organisé à la Sorbonne par l'ahes-pjm, le cnfe-pjj et le credehss-Université Paris I, nous avons cherché à rendre compte de la construction et/ou de l'utilisation de quelques-unes de ces productions iconographiques : cinématographiques, télévisuelles, picturales, caricaturales, etc. Pour l'essentiel, ce numéro du Temps de l'Histoire reprend les travaux de cette journée.
Archétypes et représentations
Archéologie de l'apachisme. Les représentations des Peaux-Rouges dans la France du xixe siècle (Dominique Kalifa).
De Delacroix à Poulbot, l'image du gamin de Paris (Jean-Jacques Yvorel).
La jeunesse irrégulière dans la télévision française des années soixante : une absence troublante (Marie-Françoise Lévy).
La jeunesse irrégulière sur grand écran : un demi-siècle d'images (Myriam Tsikounas, Sébastien Lepajolec).
L'enfance irrégulière au cœur des institutions
Figures de l'arriéré scolaire et caricatures d'Édouard Claparède : Genève, 1908 (Martine Ruchat).
Le studio Henri Manuel et le ministère de la Justice : une commande non élucidée (Françoise Denoyelle).
L'image du jugement dernier dans la salle d'audience du tribunal pour enfants de Paris : une tapisserie de Georges Devêche (1946) (Jacques Bourquin).
Ker Goat/Belle-Île : deux centres mythiques (Mathias Gardet).
Le rôle des équipements médiatiques dans l'esthétisation des souffrances et des professionnalités (Éric Lepointe, Vincent Meyer).
Images de la jeunesse irrégulière : des lieux pour les voir (Michel Basdevant).
En ces temps où la référence à l'image est tellement dominante – nous sommes assaillis par elle –, il nous a paru important de travailler autour des représentations iconographiques passées et présentes de l'enfance et de l'adolescence irrégulières, celles qui vont de Gavroche aux « sauvageons » des banlieues, en passant par les apaches de 1900 et les blousons noirs de 1960 ; la peinture, le dessin, la caricature, le cinéma, la télévision les ont largement diffusées.
Diffusion : Éditions du cnfe-pjj, 54 rue Garches, 92420 Vaucresson – Tél. : 01 47 95 98 27 ou 01 47 95 78 20.
 
NOTES
 
[*] Note rédigée par Marcel Drulhe, professeur de sociologie, Centre d'études des rationalités et des savoirs, cers (umr cnrs 51l7) et Épidémiologie et analyses en santé publique, inserm U.558. Cette note de lecture est publiée avec l’aimable autorisation des Presses Universitaires du Mirail, Université de Toulouse-Le Mirail, 5 allées Antonio-Machado, 31058 Toulouse cedex 9.
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