2003
EMPAN
Le dossier / Transmettre et éduquer
Prise en compte des migrations familiales, éducation à la
tolérance et au respect à l’école primaire
Anne Bourg
[*]
Emmanuelle Paret
[**]
Pendant deux ans, des classes de
cp et
ce1 de l’école primaire Bonnefoy à Toulouse ont
participé au festival organisé par la
cimade
[1] sur le thème : « Voyages, regards croisés sur les
migrations ». Chaque année, une cinquantaine d’enfants a donc travaillé sur les
migrations et réfléchi sur leurs différences.
Les raisons de ce travail
Sensibilisées à la situation parfois difficile des personnes
immigrées ou issues de l’immigration en France et constatant l’existence des
mêmes difficultés au niveau des enfants à l’école primaire, il nous a paru
intéressant d’amener les enfants à réfléchir sur leurs différentes origines
afin de leur permettre de mieux comprendre et, sans doute, de mieux accepter
leurs différences. En effet, les enfants de cet âge-là ne souhaitent qu’une
chose : être comme les autres et surtout pas différents. Ils ont du mal à
concevoir que la différence est inéluctable et l’intérêt de la diversité leur
échappe totalement : pour eux, être différent, c’est forcément être en butte
aux moqueries ou à l’exclusion. Nous voulions leur montrer que se déplacer
était un phénomène naturel, facteur de différences qui étaient plutôt un atout
qu’un handicap. On ne devait pas avoir honte de ses origines, qui au contraire
représentaient une chance et une richesse.
Dans cette école, on pouvait mener un travail intéressant car
les origines des familles, tant sur le plan social que culturel, étaient
variées et représentaient toutes les parties du monde (la suite nous a révélé
que nous le sous-estimions !). Dans chaque classe, nous sommes remontés
jusqu’aux grands-parents et avons pu constater que tous les continents étaient
représentés, même si l’Afrique, et notamment l’Afrique du Nord, constituait la
plus grande part (70 % d’origine africaine, dont 30 à 40 % en provenance du
Maghreb). Mais nous avions des enfants originaires du Brésil, du Canada, d’Asie
(Cambodge notamment), de différents pays d’Europe (Portugal, Espagne, Italie,
mais aussi Allemagne, Danemark, Russie).
Le quartier de Bonnefoy, situé près de la gare Matabiau, offre
une population très contrastée. Si certains logements ont été rénovés par des
couples issus des classes moyennes et supérieures, d’autres, très anciens,
voire insalubres, sont occupés par des familles parfois en difficulté. De plus,
il existe plusieurs foyers d’accueil d’urgence dans le quartier, et l’un d’eux
accueille notamment des familles arrivant de l’étranger et en attente d’un
logement sur la ville ou l’agglomération.
Soutenues par les instructions officielles qui engagent de plus
en plus fortement les enseignants à travailler sur le racisme et la tolérance,
nous avons estimé que la part de fantasme due à une méconnaissance de l’autre
était essentielle dans les attitudes constatées et nous avons fait le pari
qu’en parler démystifierait tout cela pour un meilleur respect de
l’autre.
L’efficacité exigeait une grande cohérence, tant au niveau de
notre attitude que de la vie générale de la classe. Nous avons alors cherché à
relier cette réflexion à tous les domaines possibles, et ils sont nombreux
!
Au cours de ces deux ans, deux enseignantes ont mené le travail
sur leur classe (de 23 à 25 enfants chacune) en se concertant sur la démarche
et les réalisations proposées aux enfants. La première année, deux personnes
appartenant à la cimade nous ont
apporté leur secours et un ensemble très intéressant de documents variés
(vidéos, photos).
Le travail s’est déroulé sur l’année et a constitué un point
fort des projets de la classe. Nous avons travaillé sur ce projet une heure
chaque semaine, de novembre à mai.
Nous avons tout d’abord voulu obtenir des renseignements sur
les origines de chacun, ce qui a amené à la rédaction d’un questionnaire par
les enfants. Questionnaire qui fut ensuite rempli à la maison par les familles
(certains revinrent même avec un classeur généalogique de leur famille depuis
un siècle ou plus !). Les questions portaient sur l’année et le lieu de
naissance des enfants, parents et grands-parents. En remontant jusqu’aux
grands-parents et en prenant en compte tout lieu de naissance différent de
Toulouse, nous avions de grandes chances de pouvoir appréhender l’ampleur des
déplacements. Mais, au retour des questionnaires, nous avons été surpris par le
nombre de déplacements et la diversité dans les lieux d’origine. Nous avons
alors travaillé sur plusieurs axes : nous avons aidé les enfants à réaliser
leur arbre généalogique afin de leur donner des repères temporels dans leur
vie, leur famille et, d’une manière plus générale, nous avons listé les lieux
d’origine en nous interrogeant sur les raisons des déplacements.
Nous avons ensuite repéré les lieux d’origine sur des cartes
(planisphère et carte de France) afin de pouvoir faire des constatations. Nous
y avons fait figurer les déplacements et obtenu très vite des réactions et des
questions : pourquoi toutes les flèches vont-elles vers Toulouse ? Les enfants
ont répondu que Toulouse est la plus belle ville de France, celle où tout le
monde veut vivre ! Lorsque nous leur avons fait remarquer qu’on parlait d’eux,
de leurs familles et qu’ils habitaient Toulouse, donc qu’ils étaient forcément
venus à Toulouse, certains ont paru le
découvrir ! Pourquoi y a-t-il plus de flèches venant de certains pays ou de
certaines régions ? Très naturellement, nous avons pu alors expliquer les
déplacements des hommes au cours de l’Histoire, leur montrant ainsi que se
déplacer avait toujours été une chose courante sur la Terre et une source de
progrès, car source d’échanges. En reprenant les raisons des déplacements dans
leur famille, nous avons vu que les mêmes raisons avaient entraîné des
déplacements d’hommes au cours des siècles.
Ainsi, nous avons pu expliquer que si beaucoup d’enfants
avaient des origines africaines, ils ne venaient pas de n’importe quelle partie
d’Afrique, mais d’anciennes colonies françaises dont les habitants parlaient en
général français ou connaissaient le français, ce qui leur facilitait l’arrivée
; que l’on pouvait quitter son pays pour des questions économiques (survie très
difficile dans leur pays), ce qui était le cas de la majorité d’entre eux même
si cela ne s’était pas forcément produit à la même époque, ou pour des raisons
de sécurité (une élève d’une des classes est arrivée du Liban en cours d’année
avec un vécu très difficile).
Suite à ce repérage, nous avons listé les différents pays
d’origine et chaque enfant a dessiné les gens, les maisons, les paysages de
chacun de ces pays comme il se les imaginait et a expliqué ses dessins. Il
était frappant de voir que les différences étaient marquées par le paysage et
que les maisons et les gens étaient tous semblables : les enfants n’avaient pas
conscience des différences vestimentaires existantes, ni des architectures en
général. Le débat fut parfois animé lorsque des enfants connaissaient les pays
dessinés. Chacun a pu prendre conscience qu’il existait des différences : nous
avons ainsi parlé du problème de l’alimentation en eau dans certains pays, des
tailles et formes des maisons et, surtout, de leur nombre de pièces.
Une autre étape a consisté à visionner plusieurs films sur des
enfants étrangers, leur vie, leurs déplacements : un film du Haut Commissariat
aux réfugiés (qui dépend de l'onu)
sur des enfants réfugiés et un reportage sur les différents jeux inventés ou
fabriqués par des enfants dans le monde. Chacun de ces films a permis des
découvertes : qu’est-ce qu’un réfugié ? Pourquoi était-il parti ? Avait-il
l’espoir de revenir dans son pays ? Sa façon de vivre était-elle différente
maintenant ? Les enfants ont ainsi pu constater que l’on garde toujours des
façons de faire de son pays d’origine : la musique, la cuisine, les
coutumes.
Plus tard, nous avons regardé de nombreuses photos de pays
différents, confrontant nos observations, en particulier concernant les
enfants, sur la vie quotidienne, les habitations, les vêtements. Nous avons
fait un parallèle avec ce qu’ils vivaient, eux, en France.
Ils se sont ainsi étonnés de voir des maisons sans eau
courante, avec des enfants qui partaient à plusieurs kilomètres de chez eux
pour ramener de l’eau, des maisons très ouvertes sur l’extérieur, comme elles
peuvent l’être en Asie. Ils ont encore constaté l’imagination et la créativité
des enfants qui se fabriquaient des jouets eux-mêmes, avec un brin d’admiration
et le sentiment que c’était quelque chose d’extraordinaire dont eux ne seraient
pas capables.
Les enfants ont ensuite cherché des renseignements sur les pays
dont ils étaient originaires afin de rédiger des affiches présentant chacun de
ces pays. Chaque enfant a travaillé sur un pays dont il n’était pas
nécessairement originaire, chaque affiche étant prise en charge par deux
enfants.
Ils se sont intéressés à la langue officielle, au drapeau, à la
population, à la partie du monde où se trouvait le pays, aux photos ou images
qu’ils pouvaient trouver (dans des catalogues d’agences de voyage, notamment).
Ils ont ensuite présenté toutes ces informations sur une affiche en mettant en
parallèle les images du pays qu’ils avaient trouvées et le ou les dessins
qu’ils avaient réalisés. Ce fut de nouvelles occasions de discussion, car les
dessins reflétaient les fantasmes.
Nous nous sommes ensuite lancés dans la fabrication de jouets
en n’utilisant, comme nous l’avions vu faire aux enfants du reportage que nous
avions visionné, que des objets de récupération préalablement apportés en
classe : bouteilles vides, emballages, bouchons… Nous avons produit beaucoup
d’animaux : des girafes à long cou en rouleau de papier essuie-tout, des
cochons en boîtes de mouchoirs… Les poupées ont remporté un franc succès, avec
leurs magnifiques bijoux brillants réalisés grâce aux emballages métallisés des
goûters. Certains se sont lancés dans des appareils-photo, des cafetières…
Bref, les idées qu’ils croyaient ne pas avoir fourmillaient !
Finalement, chaque enfant a été convié à apporter en classe un
objet venant d’un autre pays, s’il en avait un. Il l’a présenté à la classe,
expliquant de quel pays il venait, comment il l’avait eu en sa possession et
quel en était l’usage. À notre grand étonnement, rares ont été les enfants à ne
rien avoir apporté et certains sont même venus avec de très belles choses,
fragiles ou de valeur : ils avaient su convaincre leurs parents de les leur
laisser emmener à l’école ! La présentation de ces objets a suscité des
discussions intéressées et animées. Une élève avait apporté un aadjar algérien
(triangle de tissu blanc que les femmes portent devant la bouche), et les
réactions des enfants devant l’utilisation de ce morceau de tissu ont été
parfois étonnées (Mais à quoi ça sert de mettre ça ? Mais elles ne doivent plus
pouvoir respirer ? Une petite démonstration du port de l’aadjar a vite réglé ce
point-là). Un autre enfant avait apporté des pièces de vaisselle asiatique et
nous a expliqué comment on mangeait chez lui, et de manière générale cette
cuisine-là.
Les explications et justifications apportées par les enfants
étaient très variées : un enfant avait apporté des piles. Devant la moue déçue
des autres enfants, il leur a bien expliqué qu’elles venaient de Chine et
avaient des inscriptions en chinois. À partir de ce moment-là, tout le monde a
voulu toucher et voir ces inscriptions.
Dialoguer, expliquer pour évoluer et respecter
Avant le début de ce travail, les enfants répétaient des propos
ouvertement racistes (parfois entendus à la maison) et ne pouvaient entendre
l’autre. Ils restaient en général sur leur vécu et ne pouvaient ne serait-ce
qu’entrevoir le vécu de l’autre. Insensiblement, au cours du travail, cette
attitude s’est modifiée pour aboutir en fin d’année à une attitude subtilement
différente, remarquée par nos collègues : ils étaient perçus comme des enfants
agréables qui parlaient aux autres (adultes comme enfants) avec plus de respect
(et, du coup, de dignité). Ils parvenaient à demander le respect sans agresser
ou répondre à une agression mais en utilisant les mots.
Au début du travail, le fait d’être différent était ressenti
par les enfants, de manière unanime, comme négatif. En fin d’année, ils en
parlaient comme d’une réalité normale et positive. Grâce à toutes les images
qu’ils avaient vues, à la présentation des objets, à la recherche
d’informations sur les pays, ils avaient pu sentir qu’ils pouvaient être
semblables, étant tous des êtres humains, tout en étant différents du fait de
leurs vécus individuels, qui étaient différents. Nous aurions pu être
confrontées à une situation difficile ; en effet, la classe qui accueillait
depuis le début de l’année une enfant israélo-canadienne (qui s’est très vite
intégrée au groupe) a également reçu en cours d’année une enfant arrivant du
Liban où elle avait assisté à des bombardements et à des exactions diverses. La
rencontre de ces deux enfants aurait pu créer des tensions, des rejets, cela
n’a pas été le cas. Sans être devenues les meilleures amies, elles n’ont jamais
réglé les comptes de leurs communautés respectives à l’école.
Les jeux de groupe, voire de la classe entière, se sont
développés tout au long du travail. Plus aucun enfant n’était isolé pendant les
récréations et les enfants de la classe se retrouvaient pour jouer, garçons et
filles ensemble, ce qui est rare à cet âge où les conflits passagers sont en
général fréquents et où la conscience de l’appartenance à l’un ou l’autre des
deux sexes est très présente.
Toutes les phases du travail ont contribué à éclaircir certains
non-dits pour les enfants. Souvent, les discussions étaient passionnantes et
permettaient à chacun de se raconter sans peur d’être rejeté ou raillé. La
présence de la fillette libanaise a favorisé les échanges ; elle s’est sentie
suffisamment à l’aise pour parler de ses peurs, très présentes : bruit d’un
avion, bombardements, exécutions sommaires de la part de soldats israéliens. La
présence de la fillette d’origine israélienne obligeait à ne pas réduire la
parole de la petite Libanaise à l’état de simple témoignage. À aucun moment, le
moindre enfant n’a eu le réflexe de reprocher à la petite Israélo-Canadienne ce
qui se passait au Liban.
La présentation des objets a été en quelque sorte le point
d’orgue qui a permis aux enfants de se décentrer d’eux-mêmes et de s’intéresser
vraiment à l’autre comme étant porteur d’une particularité qu’ils ne
connaissaient pas. Les enfants qui n’osaient pas présenter leur objet ont eu la
possibilité de le faire présenter par un autre enfant. Mais ce dernier
connaissant mal l’histoire de l’objet, l’enfant qui l’avait apporté s’est
trouvé finalement obligé d’intervenir. Ce moment a permis à certains, de
manière essentielle, de surmonter leur peur de l’exclusion du fait de leur
différence.
En parallèle, nous avons travaillé en arts plastiques sur les
différentes écritures et alphabets. Nous avons écrits nos prénoms en arabe
(grâce à un papa qui avait gentiment accepté de nous écrire les prénoms de tous
les enfants en arabe), en hiéroglyphes (grâce à un marque-page donnant la
correspondance des lettres en hiéroglyphes) ; nous avons observé et tracé des
lettres en alphabet chinois. Nous avons finalement inventé un alphabet et nous
nous en sommes servis pour écrire les prénoms.
Nous avons pu constater par la suite que le groupe d’enfants
qui avait effectué ce travail faisait preuve d’une plus grande maturité dans la
réflexion, même s’il semble que cela n’ait pas été sensible l’année suivante
(mais il faut considérer que la presque-totalité des enfants de cet âge avait
participé plus ou moins complètement à ce projet : il aurait fallu pouvoir
comparer la maturité d’enfants du même âge dans une autre école !). Ce projet a
donné une ligne directrice à notre travail tout au long de l’année et des liens
permanents ont été effectués avec l’ensemble des contenus abordés en classe.
Cette régularité a forcément contribué aux changements que nous avons
constatés.
Depuis, et malgré la disparition du festival, ce travail a été
poursuivi chaque année, y compris lorsque nous avons changé d’école. Les
bénéfices apportés par cette réflexion nous paraissaient suffisamment
importants. Et d’autres classes ont suivi…
Quels adultes seront ces enfants ? Est-ce que cette réflexion
menée une année dans leur vie d’élève restera présente, ou bien
s’effacera-t-elle partiellement ? Nous ne le saurons sans doute pas, même s'il
est sûr qu’un travail poursuivi plusieurs années de suite, voire pendant toute
la scolarité, aurait bien plus de chances de marquer durablement les
comportements. Mais ils savent des choses sur d’autres façons de vivre que
d’autres ne connaissent pas et il en restera toujours une meilleure
connaissance ; ce qui est une condition de l’acceptation comme de la tolérance.
On ne respecte que ce que l’on connaît, au bout du compte.
[*]
Anne Bourg, professeur des écoles.
[**]
Emmanuelle Paret, institutrice, école élémentaire de Bonnefoy,
Toulouse.
[1]
Association prenant en charge la défense et l’aide juridique
des personnes en situation administrative irrégulière en France.