2003
EMPAN
Le dossier / Jeunes et intégration
Malaise dans la transmission
Vincent de Gaulejac
[*]
M. Lefebvre : Avant
d’aborder la problématique de la jeunesse actuelle, il me semble intéressant de
vous demander, à partir de votre ouvrage
L’Histoire en héritage
[1], de présenter la manière dont s’effectue
la construction du sujet au croisement de l’individuel et du collectif dans une
dimension intergénérationnelle.
V. de Gaulejac : La
dynamique de construction du sujet s’effectue à partir de trois pôles. J’ai
d’abord développé une double problématique autour du thème « roman familial et
trajectoire sociale », à l’articulation de la psychanalyse et de la sociologie,
disons entre Freud et Bourdieu
[2]. D’un côté le
roman
familial, ce fantasme que Freud avait analysé chez des enfants
abandonnés qui s’inventaient une famille d’origine et, de l’autre, le thème de
la
trajectoire sociale, avec les
travaux de P. Bourdieu sur les déterminations sociales et la reproduction.
Cette problématique accorde une attention à la fois à la subjectivité, aux
fantasmes les plus inconscients et à l’objectivité des places et des positions.
Le croisement de ces deux lectures des destinées humaines et mes recherches sur
les histoires de vie m’ont conduit à introduire un troisième pôle : la
contribution du sujet à son histoire. Le sujet, en effet, n’est réductible ni à
ses déterminations intrapsychiques inconscientes, ni à ses déterminations
sociales. Entre Freud et Bourdieu, il y a Sartre, quand il dit : « L’important
n’est pas ce qu’on fait de l’homme mais ce qu’il fait de ce qu’on a fait de
lui. »
L’individu multidéterminé, confronté à des contradictions
multiples, est obligé de faire des choix, de trouver des réponses dans une
démarche de construction de sa destinée. L’individu est, ainsi, condamné à
devenir sujet, à affirmer sa liberté, une liberté qu’il ne faut pas penser en
opposition aux déterminations, mais comme la capacité que développe chaque
individu en quête d’autonomie. Je résumerai cette analyse dans la formule : «
L’individu est le produit d’une histoire dont il cherche à devenir le sujet.
»
M.L. : Pouvez-vous
dire de quelle manière cette analyse peut contribuer à donner des éléments de
compréhension de la jeunesse actuelle et de la manière dont s’élaborent les
relations intergénérationnelles ?
V. de G. : Dans la
société industrielle, la structuration sociale s’organisait autour d’une
reproduction des classes sociales. Jusque dans les années 1970, on pouvait
considérer que le modèle de la reproduction fonctionnait et les analyses de
Bourdieu étaient alors pertinentes : les parents indiquaient à leurs enfants
les stratégies à mettre en place pour assurer cette reproduction. Mai 1968 a
représenté une rupture. On peut interpréter le mouvement de Mai comme une
crise de succession d’une génération
qui remet en question le modèle de la reproduction et cherche à inventer des
réponses nouvelles. Cette génération a assez bien réussi. Elle a bénéficié du
contexte de la révolution post-industrielle, de l’émergence de nouvelles
technologies et de l’apparition de nouveaux métiers. Portés par ce contexte
très créateur de transformations sociales, les jeunes des années 1970 ont eu la
possibilité de réaliser des projets qu’ils ont vécus comme des projets
personnels, sans devoir trop se heurter aux contraintes sociales ou
économiques. Ils pouvaient se vivre comme contestataires tout en trouvant
facilement du travail, marginaux tout en s’insérant.
Aujourd’hui, la société s’est transformée. On assiste aux
effets de l’éclatement des classes sociales et des mutations du monde du
travail. Une série de facteurs mettent l’individu dans l’obligation de lutter
pour avoir une existence sociale. C’est le sens de l’ouvrage
La lutte des places
[3], dans lequel je montre comment,
actuellement, la lutte des places tend à se substituer à la lutte des classes.
Les jeunes d’aujourd’hui sont les enfants de la génération 1968. Ils vivent une
contradiction importante entre, d’une part, l’idéologie de la réalisation de
soi-même – la réussite sociale passe par la carrière professionnelle – et,
d’autre part, une société en déficit structurel d’emplois, incapable de leur
offrir une place, les mettant dans l’incapacité de réaliser cette aspiration à
l’autonomie.
Les jeunes se trouvent, alors, confrontés à des situations
paradoxales : ils sont soumis à une série de messages visant à leur assurer une
vie autonome et réussie, mais quand ils entrent dans la vie active, ils
découvrent que, même en ayant souscrit aux recommandations, il n’y a pas de
place pour eux. Ou bien, quand ils se présentent devant un employeur, on leur
oppose leur âge (trop bas ou trop élevé) ou leur qualification (excessive ou
insuffisante). Ou encore, on leur propose des places disqualifiées, des petits
boulots, des statuts précaires, etc. Cette disqualification concerne également
les « vrais » emplois et touche les jeunes qui ont réussi à l’école et sont
devenus ingénieurs, médecins, enseignants. Ils se voient soumis à une pression
croissante et à une dégradation de leurs conditions de travail. C’est le cas
des enseignants en zep que l’on
place, sans expérience, dans les classes les plus difficiles ; des internes en
médecine obligés de faire des gardes de nuit sans compensation. Des jeunes
journalistes en cdd qui doivent se
montrer disponibles en permanence pour espérer obtenir un poste fixe. Ces
jeunes, non protégés par le droit du travail, sont corvéables à merci et
doivent en plus se montrer enthousiastes et reconnaissants à l’égard de ceux
qui leur « donnent une chance » !
Le paradoxe peut se résumer en ces termes : dans la société où,
aujourd’hui, l’autonomie est présentée comme un modèle, les jeunes ne disposent
pas des conditions objectives leur permettant d’accéder à cette autonomie et se
sentent de plus en plus fréquemment floués.
M.L. : Le malaise que
vous analysez concerne l’ensemble de la jeunesse et apparaît comme un fait de
génération. Pensez-vous toutefois qu’il se présente de manière uniforme ou
qu’il prenne des formes différentes selon les classes sociales ?
V. de G. : Je crois
effectivement qu’il s’agit d’un phénomène global qui a des conséquences très
différentes selon les statuts sociaux des parents et le modèle éducatif qu’ils
véhiculent. On peut distinguer en premier lieu la génération « pivot », qui a
autour de 50 ans, composée d’un couple stable dont les deux membres
travaillent, qui dispose de conditions économiques et sociales lui permettant
d’assurer auprès de ses enfants une véritable fonction de relais et d’amortir
pour partie les effets de la lutte des places. Toutefois, dans les classes
moyennes et aisées, la situation a sensiblement changé ; auparavant, par le jeu
de la mobilité sociale, les enfants occupaient à peu près la même place que les
parents et, dans les fratries, on observait des équivalences de position.
Aujourd’hui, et c’est nouveau, les destinées sociales dans une même fratrie
peuvent être très contrastées, faites à la fois de réussites et d’échecs très
spectaculaires. Selon la trajectoire scolaire, selon les choix effectués ou les
opportunités, les trajectoires varient. Autant de raisons qui contribuent à
expliquer que les positions sociales ne sont plus acquises. Les sociologues
parlaient autrefois d’un effet « cliquet » qui, dans les processus de
promotion, protégeait de la régression sociale. Actuellement, ce n’est plus
toujours le cas et l’on a l’impression, même si le poids de l’héritage social
demeure, que les trajectoires sociales sont moins jouées d’avance et que les
analyses de Bourdieu dans Les
héritiers n’ont plus la même validité.
La situation est différente dans les familles confrontées aux
problèmes de chômage ou d’emploi peu qualifié ou vivant des situations de
divorce, de séparation et bénéficiant de peu de moyens. Ces familles ne sont
pas en mesure de prendre le relais auprès de leurs enfants et d’assurer la
fonction de génération « pivot », ce qui crée bien sûr toute une série de
problèmes. Ainsi, les jeunes des cités connaissent la vie difficile de leurs
parents. Ils savent combien ces derniers, après avoir mis beaucoup d’espoir
dans l’immigration, ont été singulièrement mal traités. Ces jeunes n’ont pas
envie de reproduire la même vie. Certes, l’école leur a été présentée comme un
moyen de s’en sortir. Certains ont réussi. Mais plus ils avancent dans la
scolarité, plus ces jeunes prennent conscience que leurs conditions de vie sont
des obstacles à leur réussite. La situation des garçons et des filles est
toutefois différente. Si les filles réussissent mieux à l’école, dans le cas
des garçons, l’école de la rue s’oppose à l’école de la République. Ni l’une ni
l’autre ne sont réellement satisfaisantes, et plus le temps passe, plus
l’avenir leur paraît bouché. On a parfois proposé à ces jeunes le modèle de
Zidane comme un espoir de s’en sortir. Zidane est un merveilleux exemple
d’intégration sociale et de réussite existentielle. Mais les chances des jeunes
qui veulent faire du foot de devenir « un Zidane » sont infimes. On ne se rend
pas compte qu’en leur proposant Zidane comme modèle, on contribue à les
enfoncer davantage. On peut comprendre, alors, que l’absence de perspectives de
réussite ne puisse que provoquer la colère et la violence de cette
jeunesse.
M. L. : Au-delà du
poids du statut social, vous dites que les trajectoires se construisent à
l’articulation complexe des histoires personnelles, des histoires familiales ;
à ce propos, vous avez évoqué le modèle éducatif des parents. Pouvez-vous
développer cet aspect ?
V. de G. : En effet,
une histoire de vie constitue une sorte de compilation. L’histoire de vie se
construit, dans la complexité, au croisement de l’histoire personnelle, de
l’histoire familiale et de l’histoire sociale. Dans les séminaires
d’implication et de recherche
[4] que j’anime autour de la problématique « roman
familial et trajectoire sociale », on explore différentes thématiques qui
permettent de mieux comprendre comment ces différents facteurs interviennent,
par exemple, dans les choix professionnels, les choix amoureux, dans le rapport
à l’argent, le rapport à l’espace, etc. Cette analyse montre bien
l’articulation entre des composantes singulières, qui renvoient à des
dynamiques psychiques, à des enjeux inconscients, et des composantes
collectives, qui renvoient à des dynamiques sociales et familiales.
En ce qui concerne les dynamiques familiales et les modèles
éducatifs des familles, les choses ont considérablement évolué. Au modèle
centré sur la reproduction socio-économique a succédé le modèle de la
production de l’individu autonome. F. de Singly parle de « la construction de
soi », l’enjeu étant la production d’un individu capable d’assumer ses choix.
Aujourd’hui, le projet parental porte sur des valeurs d’épanouissement et
d’harmonie. Les parents, sollicités sur l’avenir qu’ils souhaiteraient pour
leurs enfants, répondent : « Oh, il fera ce qu’il voudra, l’important c’est
qu’il soit heureux ! ». C’est une réponse sympathique que de souhaiter
l’épanouissement et l’autonomie de ses enfants, mais qui met les jeunes en
situation difficile. Si les parents eux-mêmes n’ont pas réussi, ou proposent
des aspirations et des projets sans donner à leurs enfants les moyens de les
réaliser, ils mettent ceux-ci dans une injonction paradoxale. La société
aujourd’hui paraît ignorer le poids des déterminations sociales, et elle
entretient l’illusion que la réussite est liée au mérite personnel et que
chacun peut « se réaliser » s’il y met un peu de volonté.
Dans ces conditions, les jeunes qui ne parviennent pas à
réaliser ce projet d’autonomie, à « réussir », se vivent comme disqualifiés,
s’attribuant parfois la responsabilité de difficultés liées en réalité à leurs
conditions sociales. C’est le cas du chômeur qui s’interroge : « Qu’est-ce que
j’ai fait de mal pour me retrouver au chômage ? ». Une situation de déficit
structurel d’emplois peut être vécue sur le registre de la responsabilité
personnelle et de la honte. Dans la honte, il y a une intériorisation de la
réalité objective. On assiste à une intériorisation sur le registre psychique
d’une souffrance sociale
[5]. Quand les jeunes intériorisent l’image négative que
la société leur renvoie, on est alors sur le registre de la honte. Or, la honte
inhibe les capacités d’action et de réaction et conduit à cacher sa souffrance,
ce qui est évidemment moins dérangeant pour la société. Je préfère la révolte
et la violence des jeunes qui traduit une certaine conscience du social,
d’autant que cette révolte prend le plus souvent une forme collective.
M. L. : Dans vos
travaux, vous abordez également la question de la honte de classe. N’y a-t-il
pas parfois, en relation avec l’histoire sociale des parents, des éléments qui
ont à voir avec la honte de classe ? Je pense à certains enfants d’immigrés ou
à des fils d’ouvriers qui expriment une honte de leur appartenance
sociale.
V. de G. : C’est vrai
qu’il est très difficile de transmettre une histoire qui n’est pas valorisée.
Que peut-on transmettre à ses enfants quand on a une histoire marquée par la
pauvreté et la domination ? Certes, vous avez ces témoignages où c’est la
dignité dans l’épreuve qui est transmise aux enfants. Les parents qui disent :
« Moi, je n’ai jamais eu honte d’être ouvrier, je me suis battu », transformant
une histoire marquée par l'humiliation en épopée glorieuse. La soumission se
transforme en lutte, la honte des origines en fierté du combat. Le Parti
communiste a joué un rôle important à ce propos. Combien j’ai entendu
d’histoires de jeunes qui se souvenaient des manifestations du 1er mai, sur les épaules de leurs pères
ouvriers ; il y avait des drapeaux partout et il se dégageait un sentiment de
puissance, de fierté, source de dignité et d’espoir. Là, on peut transmettre
des choses positives, quand bien même l'histoire familiale est marquée par la
domination.
Mais quand, soi-même, on a été pris dans la honte de sa propre
condition, quand l’enfant a vu ses parents se laisser humilier sans réagir, la
transmission devient alors difficile et la honte se transforme en inhibition.
Ce n’est pas l’histoire en elle-même qui se transmet, mais l’inhibition. Ce
n'est pas tant l'histoire en soi qui est essentielle que la façon dont elle est
agissante en soi, l’effet qu’elle produit sur soi. Quand l’histoire est
agissante du côté de la honte et de la disqualification intériorisée, les
enfants sont pris dans des contradictions internes entre ce qui les relie à
leur parents et le refus d’une identification malheureuse. Ils sont parfois
aussi pris dans le dilemme de prendre comme modèles des enseignants, qui,
contrairement à leurs parents, représentent une image de réussite, et le refus
de ces figures qui risquent de les mettre dans un conflit de loyauté, avec le
sentiment de trahir leurs parents.
Les choses se passent différemment quand les jeunes affrontent
les difficultés, non plus individuellement, mais ensemble, dans la fratrie ou
en bande dans la cité. À ce sujet, il est intéressant de souligner comment les
jeunes d’origine immigrée sont parfois confrontés à des modèles contradictoires
entre la famille et l’école. Si cette opposition, chez les filles, a
fréquemment l’issue positive de la réussite scolaire, les garçons sont souvent
pris dans une contradiction majeure entre le modèle culturel méditerranéen de
l’homme fier et digne et la façon dont ils sont traités à l’école. « Quitter »
l’école peut être alors le moyen de préserver sa dignité. Bien sûr, certains
réussissent à l’école, mais avec la difficulté de devoir se couper des autres,
des copains du quartier. L’éclairage par le registre de la honte et de
l’honneur ou de la fierté est intéressant, car il donne une clé explicative des
impasses et des échecs. Il permet de comprendre par exemple pourquoi il est
plus valorisant de s’identifier au leader du quartier que de préparer le bac.
Il faut ajouter que cette question de la honte et de l’honneur pourra être
vécue différemment selon le rapport que le père entretient à sa propre
histoire, selon la manière dont il a assumé ses contradictions face à
l’immigration. En effet, les enfants héritent des contradictions non résolues
de leurs parents et leur capacité à être sujet dépend de la manière dont les
parents ont transmis les contradictions qui traversent la lignée.
M. L. : Pensez-vous
que la remise en question de l’ordre généalogique ait une incidence, concernant
les jeunes, sur les modes d’élaboration des relations intergénérationnelles
?
V. de G. : L’ordre
généalogique s’est trouvé bousculé par la transformation des systèmes
familiaux, notamment par la question de la contradiction entre les liens du
sang et les liens du cœur. Aujourd’hui, la famille a pour fonction essentielle
la construction de soi, l’affirmation de soi comme un être autonome et capable
de faire des choix. I. Théry l’a bien analysé en soulignant que si, auparavant,
le divorce venait rompre cet ordre-là, aujourd’hui, au contraire, la dignité
impose de se séparer si le lien affectif n’existe plus. L’amour est devenu
l’élément essentiel des choix. Cet incontestable progrès pour la liberté du
sujet remet en question l’ordre généalogique. Même si, dans bien des familles
recomposées, chacun connaît sa place, l’éclatement de la famille traditionnelle
pose toute une série de problèmes. Elle favorise le processus
d’individualisation, qui est plus favorable à la liberté du sujet mais le rend
également plus vulnérable. Il s’accompagne d’un affaiblissement de l’autorité
et des modèles, avec l’obligation pour chaque individu de trouver ses propres
réponses aux contradictions auxquelles il est confronté. Les réponses, en
effet, ne s’inscrivent plus dans des modèles et des références collectives qui
permettraient à chacun, parent et enfant, de trouver sa place dans la lignée.
Le brouillage généalogique pose également des problèmes identitaires
concernant, par exemple, les noms de famille : laisser aux enfants le soin de
choisir leur nom de famille, c’est laisser l’affectif devenir l’élément moteur
de l’inscription dans une lignée, ce qui remet en question l’ordre symbolique
que représente la transmission de génération. Comme l’écrit Pierre
Legendre
[6], l’impératif
généalogique, qui inscrit dans l’ordre symbolique, est une des bases de l’ordre
social. Si la confusion de l’ordre des places dans la généalogie se trouve
renforcée par une difficulté à trouver des places dans l’ordre social à ce
moment-là, on entre dans la lutte des places permanente, c’est-à-dire la lutte
de chaque individu pour essayer de parvenir à une existence sociale. Quand
l’ordre généalogique devient confus et que l’ordre social crée des situations
d’exclusion, on se trouve alors dans une situation d’insécurité
généralisée.
M. L. : Pensez-vous
que, aujourd’hui, les générations adultes assurent ce qu’on peut appeler le
devoir de transmission en favorisant auprès des jeunes la lisibilité du monde
?
V. de G. : À propos de
la transmission, je parlerai d’abord d’une sorte de « mode d’emploi existentiel
» que les parents devraient transmettre. Il intéresse la pulsion de vie et le
développement psychique, mais concerne également la transmission d’habitus
cohérents avec le monde social, permettant d’affronter des contradictions, de
concilier les contraires, par exemple trouver un travail intéressant, qui ait
du sens et qui en même temps permette de gagner de l’argent. Je suis sensible
aussi à l’approche de H. Arendt, qui insiste sur la nécessité de transmettre
aux jeunes une représentation du monde qui leur permette de trouver les
références dont ils ont besoin pour donner du sens au monde dans lequel ils
vivent. Or, actuellement, les transformations sociales de ces dernières
décennies contribuent à la remise en cause des systèmes de référence des
différents groupes sociaux, confrontant avec acuité la jeunesse à la question
du sens : par exemple, la bourgeoisie traditionnelle a perdu sa capacité de
produire des représentations qui donnent une lecture pertinente du monde et
transmet à ses enfants un système de croyances, de valeurs qui est de moins en
moins adapté. L’essentiel est de proposer aux jeunes une capacité de lecture du
monde qui leur permette de produire du sens et en particulier de montrer que le
monde n’est pas univoque, uniforme, mais qu’il est multiple. Plus globalement,
sur ces questions du sens et de la lecture du monde, il existe une crise des
référents et des grandes doctrines. Les grands récits sont remis en question,
c’est la thèse de J.F. Lyotard sur la post-modernité
[7]. Cette remise en cause n’est pas
nécessairement négative, on sait les effets que provoque l’islam comme
grand récit sur une partie du monde
musulman. Plus difficile et plus angoissante aujourd’hui est la multiplicité
des sens, la multiplicité des récits qui relativisent la valeur de chacun et
oblige chaque individu à construire ses propres référents. Le contexte actuel
de transformations sociales et de compétition généralisée plonge les parents
dans le désarroi. Ils ne savent plus ce qu’ils peuvent transmettre à leurs
enfants. Ils sont pris dans une double exigence. D’un côté, les armer le mieux
possible pour affronter la lutte des places ; de l’autre, leur donner le goût
de l’altérité, du bien commun et le respect des autres. Ces deux exigences ne
sont pas toujours faciles à concilier.
[*]
Vincent de Gaulejac, professeur de sociologie à l’Université
Paris
vii ; directeur du Laboratoire
de changement social. Entretien réalisé par Madeleine Lefebvre.
[1]
L’Histoire en
héritage, Paris, Desclée de Brouwer, 1999.
[2]
La névrose de classe,
Paris, Hommes et groupes, 1987.
[3]
La lutte des places,
Paris, Desclée de Brouwer, 1994, en collaboration avec I.
Taboada-Leonetti.
[4]
Pour tous renseignements sur ces groupes, s’adresser à
l’Institut de sociologie clinique, au 06.82.68.68.77.
[5]
Les sources de la
honte, Paris, Desclée de Brouwer, 1996.
[6]
L’inestimable objet de la
transmission, Paris, Fayard, 1981.
[7]
La condition
post-moderne, Paris, Éditions de Minuit, 1975.