2003
EMPAN
Le dossier / Jeunes et intégration
Quelle transmission culturelle pour les jeunes des quartiers de
relégation ?
François Sicot
[*]
Est-il légitime d’évoquer dans un même ensemble et de manière
spécifique
les jeunes d’origine
maghrébine des quartiers d’habitat social ? Car il existe une grande diversité
des histoires migratoires, de leur vécu. Le pays d’origine, les conditions de
départ et d’installation, le milieu social d’origine sont autant d’éléments qui
rendraient vain tout discours trop général. En outre, les adolescents et les
jeunes adultes d’origine maghrébine partagent avec les autres jeunes de leur
classe d’âge les évolutions des relations parents-enfants, les mutations de la
forme familiale, la crise des éléments intégrateurs traditionnels, le nouvel
individualisme
[1].
Pour autant, il nous semble qu’il est possible d’évoquer, avec
A. Sayad, l’existence d’une génération, car « une classe particulière de
conditions sociales engendre une classe particulière d’individus porteurs de
caractéristiques qui leur confèrent une certaine unité et, à travers eux, une
classe particulière de comportements qui leur sont propres dans la situation où
ils sont placés
[2] ». Or,
les jeunes d’origine maghrébine résidant dans les quartiers de relégation ont
en commun des conditions sociales de vie. « Ces individus
engendrés par une condition et
engendrant eux-mêmes une même riposte à la condition qui en est génératrice,
forment une même génération. » Dans une perspective toute différente, A.
Hammouche évoque lui aussi, au-delà de la diversité,
une génération en distinguant à propos
des jeunes d’origine maghrébine, et selon l’époque de leur jeunesse, le « temps
des conquêtes » dans les années 1960, le « temps des conflits » dans les années
1970, et le « temps des impasses » aujourd’hui
[3].
Quels sont les mécanismes généraux de transmission de la
culture en cas de migration ? La migration produit un choc des valeurs, des
cultures, elle fait nécessairement rupture. Le cadre culturel nouveau de la
société d’accueil produit nécessairement une influence sur les migrants, ce qui
interdit toute reproduction à l’identique, des parents aux enfants, de la
culture du pays d’origine. Et cela, même si les parents en avaient la volonté,
souhaitaient se replier sur la communauté. En particulier, les parents ont à
faire face à des enfants qui introduisent dans la sphère privée des valeurs,
des désirs, des volontés qui lui étaient étrangers jusqu’alors.
À l’inverse, la rupture totale des enfants à l’égard de la
culture des parents est impossible. Quel que soit donc le projet des parents en
ce qui concerne la transmission – schématiquement, transmettre le plus possible
de choses ou, au contraire, en faire le moins possible en vue de faciliter
l’intégration des enfants –, il n’y a que des variations autour du principe
général de la continuité généalogique avec les parents et de l’influence de la
société d’accueil, le croisement entre la culture du pays d’origine et la
socialisation dans le pays d’accueil : emprunts, fécondations
mutuelles.
Ce qui est évident si l’on sait que la transmission de la
culture, des valeurs s’opère pour l’essentiel en dehors de toute volonté
explicite, par imprégnation, dans les échanges communicationnels ou autres,
dans les pratiques de la vie quotidienne. La culture des parents est toujours
nécessairement là et elle constitue un pôle de structuration psychique
essentiel pour l’enfant.
Néanmoins, la transmission peut faire l’objet
pour partie d’un travail conscient,
délibéré, d’inculcation, d’apprentissages ; d’un projet parental.
Quelle que soit la migration envisagée, les adultes ne peuvent
être considérés comme des représentants d’une tradition immuable, transportée
dans le pays d’accueil à l’instar des objets contenus dans les valises. Avant
de concerner les relations parents-enfants, le couple tradition-modernité est
déjà travaillé par les parents. Ce sont d’abord les parents qui ont à
constituer des arrangements entre leur tradition et notre modernité.
Enfin, dans le cas précis de la migration maghrébine, il faut
se souvenir de la démonstration de A. Sayad : la « structure familiale
traditionnelle », la culture maghrébine ont déjà été largement bouleversées par
les colonisateurs dans les pays d’origine
[4]. On fait dès lors souvent référence à une tradition
idéale, historiquement dépassée. La migration ne représente pour les parents
qu’une nouvelle occurrence de la nécessité dans laquelle ils se trouvent de
réagir et d’inventer formes familiales et modalités de transmission.
Les enfants de migrants, en général, oscillent entre leur
appartenance à la culture familiale et la volonté d’émancipation, entre
adhésion et rejet. La transmission de la culture du pays d’origine doit ainsi
être considérée comme autre chose qu’une affaire politique ou un enjeu social :
elle est au cœur des relations parents-enfants. Rejeter ou simplement prendre
de la distance avec la culture de ses parents, c’est s’éloigner d’eux et courir
le risque d’un rejet réciproque. L’attachement à la culture d’origine est
attachement aux parents qui la portent.
Au total, loin des schémas simplistes tradition
versus modernité, reproduction
versus rupture, les enfants comme les
parents opèrent chacun de leur côté des ajustements, ils se rencontrent dans la
même incertitude, et c’est ensemble qu’ils élaborent la transmission et non
dans la confrontation de deux « modèles ». La difficulté, pour cette
génération, c’est qu’ils ont tout à inventer, ils ne peuvent s’appuyer sur un
modèle et le rejeter.
Une génération qui doit tout inventer
Au-delà des différences importantes entre les jeunes que nous
avons rencontrés dans nos différents travaux, jeunes connus de la justice pour
avoir commis des délits ou jeunes « tout venant » des quartiers de relégation,
leur trait commun est la nécessité dans laquelle ils se trouvent d'avoir à
construire leur identité sur des fondements incertains, changeants. Ni leurs
parents ni leurs grands-parents ne sont susceptibles de fournir des modèles
stables ou des contre-modèles. En premier lieu, après leur migration, les
parents se réfèrent, en France, pour l'éducation de leurs enfants, à un modèle
qui évolue dans leur pays d'origine, sans qu'ils en aient toujours pleinement
conscience. Leur style éducatif, les valeurs qu'ils cherchent à transmettre ne
sont pas d’ici, mais ils ne sont plus d'ailleurs. D'autre part, on le sait, les
rôles sociaux sont bouleversés par les nouvelles conditions de vie. C'est la
mère qui endosse certains des attributs traditionnels du père parce qu'elle
travaille et donc s'inscrit dans de nouveaux réseaux sociaux, améliore sa
maîtrise de la langue, rapporte le salaire. C'est la mère qui est dépossédée de
ses prérogatives éducatives par l'école. Ce sont les parents qui dépendent de
leurs enfants dans certains actes de la vie quotidienne. Une jeune fille
raconte ainsi que, dès la classe de CP, il fallait qu'elle lise les papiers
administratifs pour ses parents : « À des moments, on s'est perdus parce qu'on
savait plus qui étaient les parents, qui était l'enfant. Même maintenant, en
fait. En fait, c'est des rôles inversés. »
Si l'on parle beaucoup des filles d'origine maghrébine
empêchées de s'émanciper, on parle moins des filles qui émancipent leur mère en
parlant avec elle de leurs relations amicales ou amoureuses, de la mode
vestimentaire, des mères de leurs amies d'origine française… Elles peuvent
prendre parti contre le père, contre le grand frère et présenter à leur mère
d'autres modes de vie, une autre répartition des rôles dans l'espace
domestique.
Le contenu et le mode de transmission évoluent avec l'avancée
en âge des enfants. Si l'enfant en bas âge grandit quasi exclusivement dans le
cadre de la sphère familiale, la fréquentation de l'école, la rue, les copains,
la télévision obligent les parents à des révisions constantes. « Si tu veux,
l'Algérie, c'est mes racines, ma culture, ma fierté. Mais mon caractère vient
du fait d'avoir vécu en France et donc d'avoir été à l'école avec des Blacks,
des Arabes, des Français, des Asiatiques. » Tout à fait frappante à cet égard
est la différence que l'on trouve fréquemment dans l'éducation du premier
enfant et des suivants, le premier étant éduqué d'une manière beaucoup plus «
traditionnelle » – en référence à l'éducation que l'on a reçue soi-même – et
les suivants sous l'influence de la société dans laquelle on vit
[5].
L'adolescence constitue évidemment une période charnière qui se
traduit, pour cette génération, par des questionnements importants relativement
à l'origine. C'est l'âge où de nombreux garçons disent s'être intéressés de
près à la religion musulmane, avoir lu le Coran, en avoir suivi un certain
nombre de préceptes. C'est l'âge où l'on choisit d'apprendre la langue arabe,
où l'on souhaite aller au bled, rencontrer la famille restée là-bas. Les
fréquentations, les frustrations, les succès vont jouer un rôle considérable
dans les orientations identitaires futures. Pour cette génération, les
arrangements avec les valeurs des parents font l'objet de réflexions, de
décisions, de partages entre ce qu'on reçoit d'ici et de « là-bas ». « Ce qui
est bien, avec une double identité, c'est le fait de pouvoir
choisir ce qu'il y a de bien dans les
deux pays. »
« J'y tiens, à ma culture, et je tiens à certaines choses qui
sont bien là-bas, mais il y a beaucoup de choses qui sont bien ici. En fait,
tu te fais ta propre culture. » On
sait que les jeunes de cette génération se fabriquent une conception de la
religion tout à fait originale, bricolant avec des connaissances, des
fantasmes, se permettant des accommodements. Mais ce n'est là qu'un cas
particulier de cette invention d'une culture propre.
La langue en est un autre exemple. Les parents peuvent
souhaiter transmettre cette langue. Ils peuvent aussi adopter une autre
stratégie en cours d'éducation : « Quand on était petits, la culture arabe, ils
voulaient vraiment qu'on l'aime. Mais ils ont eu peur d'aller trop loin et que
ça nous perturbe à l'école. Ma mère, à un moment, elle a décidé de plus parler
arabe à la maison. » Les enfants font à l'adolescence leurs propres choix. Et
la sphère familiale est traversée des mélanges : « On a la parabole, chez moi,
donc mes parents ils aiment bien les programmes arabes. Quand tu rentres, c'est
ce que tu vois. J'apprends constamment, avec la télé. Chez moi, dans le salon,
ça va être le monde arabe, mais hop ! je vais aller dans ma chambre, je vais
allumer la télé, ça va être la télé française, radio française, la console. »
En fin de compte, on trouve des pratiques langagières tout à fait originales :
« Quand je suis chez moi, si je commence une phrase en arabe, je vais la finir
en français… ou l'inverse. Quand je suis vraiment énervée, ça me vient en
arabe. Pour moi l'arabe c'est la langue de la spontanéité, et le français c'est
la langue de la raison. Parce que je me raisonne en français et je m'existe en
arabe. »
L'adolescence, c'est l'âge où l'on décide : « C'est pas cette
vie que je veux. » Sous le feu de la critique, les parents peuvent évoluer,
mais ils peuvent aussi se crisper sur leurs manières de voir. « L'adolescence,
c'est l'âge où tu te renies, t'as envie de ressembler aux filles des magazines.
Tu te raidis les cheveux… et tes parents, ils sont exaspérés de te voir comme
ça. » C'est alors que parents et enfants cessent de s'adresser la parole, voire
que des pères mettent leurs fils dehors en déclarant ne plus rien avoir à faire
avec eux.
Les conditions sociales de la transmission
« La confrontation n’est pas seulement entre deux générations
[…] mais en réalité entre trois partenaires et, de ces partenaires, le plus
important est encore celui qui n’est pas nommé, à savoir la société
d’immigration ; la relation vraie se joue projetée sur la toile de fond
constituée, dans le cas d’espèce, par la société française
[6]. »
Il serait inconsistant, du point de vue sociologique, de
prétendre traiter de la transmission sans prendre en compte le contexte social,
politique et économique dans lequel elle s’opère. La transmission culturelle
s’effectue par le biais de différentes institutions : la famille, mais aussi
l’école, les médias et l’ensemble des lieux de mémoire. L’école ne transmet pas
que des savoirs mais aussi des valeurs, des leçons du passé, elle réalise le
passage de témoin d’une génération à l’autre. La transmission qui se réalise «
naturellement » en famille doit être médiatisée, relayée, incarnée par les
autres institutions sociales pour s’effectuer pleinement. En France,
l’idéologie républicaine, en l’occurrence le refus de reconnaître la différence
culturelle, se traduit, pour les enfants de migrants, par l’absence de toute
transmission hors de l’espace privé de la famille. Paradoxalement, la France,
en confinant la transmission pour cette génération dans la sphère privée, s’ôte
tout moyen d’y participer. Seules des associations jouent parfois ce rôle de
médiation sur les quartiers. Elles ont donc un rôle considérable en mettant en
valeur la culture du pays d’origine. La publiciser, c’est lui accorder
potentiellement une dimension universelle car débordant largement la sphère du
domestique.
Pour qu’une culture puisse se transmettre, il faut que cette
culture soit sinon valorisée, du moins qu’elle ne fasse pas l’objet d’un rejet
par la société d’accueil. Il faut que les parents puissent la porter. Les
parents vont transmettre la culture du pays d’origine en fonction du degré de
légitimité qui lui est accordé dans le pays d’accueil. Que l’on songe
simplement à la difficulté de transmettre une langue, l’arabe, qui est souvent
considérée comme un handicap pour la réussite scolaire ou l’intégration. Alors
que ce qui fait problème n’est pas le bilinguisme mais le semi-linguisme,
c’est-à-dire la pratique non maîtrisée de deux langues. Et, sur ce plan, il en
est de même pour les migrants du Maghreb, du monde anglo-saxon, germanophone ou
autre. Certains parents ne s’estiment pas compétents ou ressentent une trop
forte coupure, un trop grande distance par rapport à la société
d’accueil.
On peut transmettre à la fois une histoire individuelle, celle
de la famille, et une histoire collective. Il y a des migrants pour qui un
mythe collectif a pu jouer un rôle considérable dans la transmission des
valeurs culturelles. Ainsi des Arméniens qui célèbrent inlassablement les
formes de résistance qu’ils ont déployées pour échapper à la disparition de
leur peuple, qui ont entretenu le sentiment d’un destin collectif
[7]. Sans d’ailleurs que personne
ne s’émeuve de ce « repli communautaire » des Arméniens, l’interprète comme un
obstacle à l’intégration, prétende qu’ils ne voulaient pas s’intégrer, ou que
la distance culturelle était tellement importante qu’ils ne pourraient pas
s’intégrer. À moins que la mémoire et le temps aient fait leur œuvre et que
nous ayons oublié ces appréhensions
[8].
Au contraire d’autres migrants, les Maghrébins ne constituent
pas une diaspora. La migration n’est pas valorisée par une mémoire de l’exil,
l’histoire d’un traumatisme collectif. Pour les Maghrébins, la migration n’est
pas l’objet d’une histoire collective positivée. Cette migration, au contraire
d’autres, n’est pas valorisée par le (un) groupe, elle n’est pas reconnue par
la France. Aussi faut-il nettement distinguer les migrations qui se déroulent
sur fond d’une histoire collective supportée, voire mythifiée, et qui permet de
se reconnaître dans un mouvement fondateur, des histoires indignes, éclatées,
et niées par la France. « Dès qu’elle est portée par un groupe, l’expérience
migratoire s’affirme comme destinée collective
[9]. »
Pour que les parents puissent abandonner progressivement les
rôles sociaux traditionnels, ils doivent aussi pouvoir trouver des rôles
sociaux de compensation. Ce qui passe souvent, pour les pères et les mères, par
le fait d’occuper un emploi. Pour cesser d’être une mère « traditionnelle », il
faut pouvoir être autre chose, trouver une autre place dans la société et donc
auprès des autres membres de la famille, ainsi que pour soi-même.
Comment transmettre quand les statuts des parents et des
enfants ont été inversés, que les parents dépendent de leurs enfants pour leur
vie quotidienne ? Mais également quand les pères ont été invalidés, soit que
l’emploi qu’ils occupent est dévalorisé dans la société et donc aux yeux de
leurs propres enfants, soit qu’ils sont sans emploi, chômeurs ou invalides du
travail
[10] ? La
transmission repose par définition sur un ordre générationnel. Chacun doit
pouvoir prendre la parole à sa place généalogique. Qu’en est-il quand cette
place est subvertie par les conditions de vie ?
Ce n’est pas seulement la place des parents qui fait problème.
Succéder à ses parents suppose, pour les enfants, de pouvoir prendre une place
dans l’ordre générationnel mais aussi dans la société, alors que le quartier de
relégation symbolise, manifeste et produit la marge, sinon la marginalité. Pour
la génération des jeunes d’origine maghrébine, la transmission s’effectue dans
un contexte dominé par la relégation sociale et géographique sur les quartiers
d’exil
[11]. Ce
contexte s’immisce dans la sphère privée et participe à la construction des
relations familiales. Il médiatise les relations entre parents et
enfants.
Lorsque la transmission est contrariée par la précarité
socio-économique, les parents sont dépossédés de la maîtrise des processus
éducatifs. Dans nombre de familles des quartiers de relégation, les difficultés
liées aux conditions de vie ont entraîné une rupture entre parents et enfants.
Au pire, elle se traduit par l’exclusion du domicile familial. Il n’est pas
rare qu’elle aboutisse à l’absence de dialogue entre parents et enfants, et
plus particulièrement que le père n’adresse plus la parole à ses fils. La
transmission repose sur l’échange, la prise de parole, car c’est à travers eux
que s’effectue la mise en récit de l’histoire familiale et de l’histoire
collective.
Comme le soulignait récemment un auteur, il y a une grande
faiblesse des récits sur les mémoires familiales de l’immigration et sur
l’histoire collective : « Le flou de l’histoire collective et des histoires
individuelles prévaut dans presque tous les récits. Rares sont les filles
(comme les garçons d’ailleurs) capables de retracer avec précision l’itinéraire
des parents, de restituer les étapes de la vie professionnelle du père, ou
simplement de préciser les dates de naissance des parents et des membres de la
fratrie. Les récits sont inscrits dans un halo d’incertitude qu’elles ne
cherchent pas à dissiper
[12]. » Ce qui signifie la faiblesse de la transmission
elle-même.
Les conséquences des « ratés » de la transmission
[13]
Les conséquences peuvent être à la fois individuelles et
collectives. L’identité repose sur la cohérence interne, la confiance en soi,
une volonté d’exister. La transmission permet à chacun de prendre sa place dans
une société fondée sur la différence des générations, elle permet l’existence
d’un sentiment d’appartenance à un monde commun. Or, pour la génération évoquée
ici, c’est bien la question de leur place dans la société qui se pose. Question
qui surgirait à la fois de la place concrète qui leur est accordée, ou non,
dans la géographie de la ville, sur le marché de l’emploi, et dans l’ordre
symbolique. On pense ici au fait que la jeunesse est en général porteuse de
l’avenir d’un pays. Ces jeunes ne seraient-ils pas considérés, à l’inverse,
comme un risque pour la société à venir ? Mais ce problème est soulevé
également par les conditions sociales de réalisation de la
transmission.
La transmission de l’histoire familiale et de l’histoire
collective est indispensable à la construction identitaire. Les individus ont à
composer entre celles-ci et la culture du pays d’accueil, à trouver un
équilibre entre mémoire et oubli. Si ces aménagements sont individuels, on l’a
dit, il existe une génération des enfants de parents maghrébins qui doit faire
face aux mêmes expériences et aux mêmes difficultés, c’est-à-dire à des
conditions de vie qui sont des conditions sociales de la transmission et, par
conséquent, des conditions de construction identitaire.
Au niveau sociétal, transmettre, c’est instituer, c’est-à-dire
« fonder un processus qui donne à quelqu’un la capacité d’occuper une place
dans le groupe selon des principes et des valeurs destinés à lui survivre ». La
transmission participe du processus général de socialisation et donc
d’intégration des individus à la société, elle constitue la capacité à agir en
respectant ses normes et ses valeurs. La transmission produit la représentation
de soi comme membre de la communauté. Et cette fonction anthropologique est
sans nul doute plus efficace et féconde que l’action politique qui consiste à
dispenser des cours d’instruction civique. Les professionnels de la justice
pour enfants relèvent à ce propos une difficulté des parents
en général à transmettre les exigences
d’un monde commun, une crise du sentiment d’appartenance à une communauté
politique
[14].
Les ratés de la transmission conduisent des jeunes en phase de
construction identitaire à produire une ethnicité factice, bricolage empruntant
à une arabité mal connue, éléments de religion, de culture américaine du
ghetto, de classe populaire de banlieue… Cette ethnicité est un composé de
références plus ou moins élaborées à la culture des parents et d’emprunts à
certains aspects de la société d’accueil. Alors que certains représentants de
cette génération trouvent dans les incertitudes de la transmission les moyens
mêmes de s'autoproduire en choisissant les éléments qu'ils gardent ou qu'ils
rejettent de l'une et l'autre culture, d'autres jeunes produisent ce que nous
appelons une « ethnicité réactive
[15] ». En se définissant comme Arabes, ils réagissent
d'abord à l'assignation spatiale qui leur est faite, à la fois leur
concentration en quelques lieux de la ville et l'identité qui leur est
attribuée de par cette localisation. Ils réagissent ensuite aux événements, aux
situations vécues comme insupportables. Le racisme, l'injustice font partie des
expériences qui peuvent entraîner un surcroît de revendication
identitaire.
[*]
François Sicot, maître de conférences en sociologie au
cers, université Toulouse-Le
Mirail.
[1]
Sur les évolutions des relations dans la famille : M. Fize,
La démocratie familiale : évolution des relations
parents/adolescents, Les Presses de la Renaissance, 1990.
[2]
A. Sayad, « Le mode de génération des générations “immigrées”
»,
L’homme et la société, n
os 111-112, 1994, p. 159.
[3]
A. Hammouche, « L'adolescence ou l'émergence d'un nouvel âge en
situation migratoire »,
Hommes et
migrations, n
o
1185, mars 1995.
[4]
A. Sayad,
La double
absence, Paris, Le Seuil, 1999.
[5]
C'est une des raisons qui expliquent les différences parfois
frappantes entre enfants d'une même famille d'origine immigrée. Phénomène qui
n'est pas exceptionnel pour le sociologue qui travaille sur la délinquance
juvénile.
[6]
A. Sayad, « Le mode de génération des générations “immigrées”
»,
op. cit., p. 166.
[7]
M. Hovanessian,
Le lien
communautaire. Trois générations d’Arméniens, Paris, Armand Colin,
1992.
[8]
La distance culturelle trop grande est, faut-il le rappeler, un
argument récurrent au cours de l’histoire. On l’a avancé hier pour les
Polonais, les Espagnols, les Italiens… Voir : P. Dewitt [dir.],
Immigration et intégration. L’état des
savoirs, La Découverte, 1999.
[9]
Informations sociales,
n
o 89, 2001, p. 46.
[10]
Sur la question de la disqualification du père, on lira C.
Yahyaoui [dir.],
De la place du père,
La Pensée sauvage, 1998.
[11]
F. Dubet, D. Lapeyronnie,
Les
quartiers d'exil, Paris, Le Seuil, 1992.
[12]
N. Guénif Soulimas,
Des «
beurettes » aux descendantes d’immigrants nord-africains, Grasset,
2000, 114.
[13]
Sur les conséquences psychologiques des ratés de la
transmission, on lira A. Yahyaoui, « Notes sur les liens intergénérationnels et
sur la transmission culturelle »,
Migrants-Formation, n
o 98, septembre 1994.
[14]
D’où la nécessité, selon ces mêmes acteurs, de soutenir
l’autorité parentale. Voir la revue de l’Association française des magistrats
de la jeunesse et du droit,
Mélampous,
n
o 8, 2000, spécialement sur
la question de la transmission.
[15]
F. Sicot,
Délinquance juvénile et
immigration. Recherche exploratoire selon une méthode
ethnographique, Université Toulouse II,
ihesi, 2000.