Empan
érès

I.S.B.N.2-7492-0132-2
168 pages

p. 45 à 50
doi: en cours

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Le dossier / Jeunes et intégration

no50 2003/2

Un certain nombre de jeunes se sont approprié des références musulmanes qu’ils utilisent pour combattre la crispation culturelle de leurs parents. Cette recomposition de l’attache familiale par l’intermédiaire de l’islam leur permet de remettre en cause des valeurs familiales dépassées sans avoir l’impression de « trahir » leur groupe large d’origine. Ce processus n’est pas forcément représentatif d’une majorité de jeunes, mais son étude permet de mettre en valeur la spécificité de la construction généalogique dans un contexte d’immigration dans le pays de l’ex-colonisateur. L’objectif est également d’insister sur la multiplicité des manières d’utiliser une référence religieuse, qui dépasse les stéréotypes que l’on peut avoir à ce sujet.
 
La crispation parentale
 
 
Certains parents immigrés, face à une insertion économique difficile, ont développé une accentuation identitaire qui aboutit à enfermer moralement le jeune, la fidélité aux traditions du pays d’origine devenant le principe unique de filiation et de fidélité. Cela donne : « Chez nous, on se marie entre nous », etc.
S’imaginant se heurter aux valeurs de la civilisation arabo-musulmane, les travailleurs sociaux ne se sentent pas habilités à discuter du fondement de ces positions comme ils le feraient dans d’autres familles. C’est la perspective de changement qui alimente leur intervention. Or, l’espace ouvert au changement leur semble plus difficile à cerner dans les familles émigrées. Ils se sentent impuissants devant certains dysfonctionnements qu’ils attribuent à une particularité culturelle dans sa forme la plus statique, sans perspective d’évolution.
Face à une situation répertoriée sur un registre « culturel » au sens large, deux types d’attitudes sont adoptées par les travailleurs sociaux : soit ils interviennent un peu moins, soit ils proposent au jeune un choix entre, d’un côté, ses droits (ceux-ci appartiendraient à la culture française) et, d’un autre côté, la soumission à des injustices (conséquences de la fidélité à la religion). Les filles, notamment, se retrouvent dans une situation où elles ont le choix entre se soumettre à des mauvais traitements au nom de l’islam ou rompre avec l’islam pour revendiquer leurs droits !
L’application de la loi qui fonde et légitime l’action du professionnel intègre, dans ce cas de figure, une dimension de « gestion ethnique » à l’égard des familles migrantes, en renvoyant comme un boomerang le « chez nous », ce qui donne cette fois-ci : « Chez nous, un père n’a pas le droit de frapper sa fille », « Chez nous, une fille a autant le droit qu’un garçon de faire des études », voire : « Ici, tu dois respecter les lois », etc.
Les retentissements sont graves et multiples : ils instaurent un lien de cause à effet entre la provenance géographique et religieuse de la famille et son dysfonctionnement, ce qui renforce pour tous les protagonistes une vision du monde bipolaire, avec le monde musulman archaïque d’un côté et le monde occidental porteur de progrès et de liberté de l’autre côté.
Ils permettent au jeune, qui va vite prendre conscience que chacun des protagonistes, parents et institutions, a une représentation arrêtée de l’autre, de faire alliance avec le système de représentation de chacun à tour de rôle, qu’il alimente d’images toutes faites. « Mon père me bat parce qu’il ne veut pas que je fume. » « Mon éduc veut nous diviser pour mieux régner. » Il l’utilisera pour échapper aux injonctions des deux parties, se créant ainsi un espace hors la loi. Cette négation réciproque entrave la progression du jeune, puisqu’il a le sentiment de devoir effectuer un choix entre la modernité française et l’obscurantisme de la culture de ses parents.
Le tâtonnement du professionnel pour distinguer ce qui est normal de ce qui ne l’est pas n’est pas sécurisant pour le jeune puisqu’il lui renvoie sa propre interrogation, qui est elle-même en grande partie le reflet de l’intériorisation du stigmate négatif du « jeune de banlieue basané » véhiculé par les médias : Qui suis-je ? Quelle est la culture de mes parents ? Est-ce que tous les grands frères tapent leurs petites sœurs ? Est-ce que tous les bronzés sont des caïds ? Doutes qui sont en résonance avec ceux d’une partie de la société…
 
L’islam pour faire le lien
 
 
Pendant longtemps, un certain nombre de jeunes ayant grandi dans la double culture hésitaient à demander la nationalité française, évoquant pour motif la fidélité aux origines [1], à leurs yeux rattachée au pays d’origine. Le traitement différentiel dont leurs parents avaient fait l’objet les conduisait à un sentiment de culpabilité envers ces derniers et le groupe large tout entier. Prendre la nationalité du pays d’accueil équivalait à une trahison, puisque c’était choisir entre les deux pays. Le monde était scindé en deux, et une quelconque remise en cause de valeurs familiales était vécue comme le rejet « d’un camp » pour l’autre. Nouria, 17 ans, résume bien cette situation : « Mon père s’est raccroché à ses traditions, mais il est devenu plus dur que les pères turcs restés au pays. À chaque fois que je n’adhérais pas strictement à ses idées, il me regardait d’un sourire narquois en me disant sur un ton qui me glaçait : “Ça y est, Mademoiselle veut devenir Marie-Cécile” »…
Face à un pays d’accueil et à des parents qui exercent une pression en leur demandant, une fois pour toutes, de « choisir » leur appartenance, l’islam permet à certains d’entre eux de concilier origine et appartenance française, passé, présent et futur. Le rattachement à l’islam ne renvoie pas à un autre pays mais à un principe transnational. Le musulman appartient dorénavant à la Umma, la communauté des croyants du monde entier au-delà des frontières, qui le lie symboliquement à tous les autres musulmans de toutes origines et de toutes les couleurs. Cette façon de délocaliser l’islam en lui redonnant une dimension universelle sur le plan géographique est un grand soulagement pour les jeunes. Dorénavant, le monde des parents n’est plus symbolisé par le pays d’origine.
Ce rattachement à la Umma leur permet de « dé-éthniciser » l’islam, autrement dit, d’opérer une séparation entre leur origine géographique et leur croyance religieuse. C’est ce processus qui les pousse à s’inscrire sur le territoire français sans sentiment de trahison. Sortant du dilemme « Arabe ou Français », l’islam leur apparaît aujourd’hui comme un nouveau lien avec la mémoire de leurs parents. Son aspect non ethnique leur permet de garder une composante commune avec leurs parents et leur groupe d’origine tout en assumant pleinement leur propre vie dans le pays où ils sont nés.
 
Religion contre traditions
 
 
La religion va, dans ce contexte, non pas, comme on a pu le croire, rapprocher les jeunes de leurs parents, mais leur permettre d’agir sur eux. Le retour aux sources religieuses est présenté comme un moyen de combattre les traditions archaïques. Les connaissances islamiques acquises vont servir d’outils aux jeunes pour établir les bases d’un dialogue familial. Leur objectif va être d’insuffler le changement au sein même de leur famille, en démontrant à leurs parents que la plupart de leurs croyances relèvent des traditions et non de la religion. Ainsi, de façon paradoxale, la religion permet à ces jeunes de revendiquer dans leurs familles des demandes nouvelles. Cela donne : « Tu t’es fait avoir, maman, il n’y a pas marqué ça dans le Coran ! »
Cette recomposition de l’attache familiale permet donc de construire un lien beaucoup plus souple avec le milieu familial, et présente notamment l’avantage d’ouvrir des débats sans provoquer de rupture, comme cela était le cas auparavant. Retrouvons Nouria : « Lorsque j’ai découvert mes sources religieuses et que j’ai pu les étudier, je me suis rendu compte que l’islam me donnait des droits que mon père m’interdisait : les études, mon assentiment pour choisir mon mari, qui pouvait ne pas être turc, etc. Cela a provoqué une révolution à la maison : j’avais des arguments pour ne plus me laisser faire, sans pour autant devenir “Marie-Cécile”… Je prouvais à mes parents qu’ils confondaient les traditions de leur petit village et la religion. J’avais enfin un autre choix que celui de rester fidèle en acceptant les maltraitances ou de trahir en les refusant. Les choses ont commencé à bouger : même ma mère a réalisé que ce n’était “marqué nulle part” de rester enfermée. Et mon père a bien été obligé de s’assouplir, bon gré mal gré. Ce que j’ai réussi, c’est à imposer mes propres valeurs sans pour autant partir en foyer, comme ma grande sœur avait été obligée de le faire. »
La « désethnicisation de l’islam » et la réappropriation des sources musulmanes relues au regard du contexte culturel français permet aux jeunes adolescents de remettre en cause certaines valeurs familiales. Ce conflit de génération est d’une importance primordiale : tous les adolescents doivent faire des choix à l’extérieur de leur famille, y compris les enfants de migrants !
En conclusion, l’aspect transnational de cet islam sert à un certain nombre de jeunes d’outil pour se sortir des deux sortes d’espaces prédéfinis, tracés d’avance, dans lesquels leurs parents et les acteurs sociaux tentent, plus ou moins directement, plus ou moins consciemment, de les assigner. Pour de nombreux jeunes, il s’agit d’abord et avant tout de se soustraire à une assignation bipolaire qu’on veut leur imposer de toutes parts. En se disant « Français de confession musulmane », ils tentent de se sortir d’un enfermement ethnique sans trahison du groupe large, en reliant les deux mondes, en identifiant et en valorisant les valeurs communes : « Plus je suis musulman, plus je suis citoyen français. Au nom de ma référence musulmane, je me retrouve dans la lutte pour la démocratie, la justice et le respect des droits. »
Là où les choses deviennent très délicates, c’est que les jeunes veulent rattacher leur appartenance musulmane à notre société et à notre monde actuel. On pourrait même dire : « inscrire l’islam au sein de la société française », c’est-à-dire l’enraciner avec eux au sein de ce pays qui est le leur. C’est là que les choses se compliquent. Pour un certain nombre d’entre eux, ne pas cacher leur appartenance musulmane est un signe d’intégration. C’est la preuve que, contrairement à leurs parents, ils sont ici chez eux. Dans ce cas, la visibilité de la religion se rapproche plus d’un processus d’intégration que de son refus.
Nous nous trouvons donc au sein d’un cercle vicieux, où les signes d’intégration des uns sont interprétés par d’autres comme des preuves de refus de la République. Le danger est que les jeunes musulmans, notamment ceux qui sont en difficulté, de surcroît en crise d’adolescence, renchérissent sur leur identité religieuse devant la suspicion généralisée parce que, jamais appréhendés pour ce qu’ils sont, ils se sentent toujours rejetés, passant de « l’Arabe délinquant présumé » à « l’intégriste présumé ». En d’autres termes, si le moindre signe visible, tenue vestimentaire ou utilisation d’expressions religieuses par exemple, est interprété comme une manifestation d’intégrisme, les jeunes, en réaction à cette stigmatisation, ne verront d’autre issue que de la renforcer. Il ne faudrait pas reproduire sur un plan religieux l’assignation bipolaire culturelle dont ils essayent justement de s’extraire, qui tournerait cette fois autour de : « Être un bon petit Français qui ne montre rien de son appartenance musulmane ou être un intégriste ». Le danger de ce type d’assignation est que le jeune intériorise cette seule façon de mettre en jeu son appartenance musulmane.
 
Du succès des prédicateurs musulmans au danger de la toute-puissance religieuse
 
 
Les associations musulmanes implantées dans les quartiers organisent régulièrement des conférences et des débats sur des thèmes divers et variés : la réussite, l’éducation, la solidarité, la citoyenneté, etc. Ces rassemblements drainent un nombre important de jeunes, pouvant aller jusqu’à dépasser le millier dans certaines régions. Notre étude [2] montre que le succès des conférenciers-prédicateurs [3] s’explique en grande partie par le travail qu’ils font autour de la mémoire. Ils comblent les trous de mémoire et permettent aux jeunes de se réapproprier leur histoire. D’une part, la langue d’origine des parents ou des ancêtres va être valorisée, puisque le Coran ayant été révélé en arabe par Dieu au prophète Mohamed, il est écrit et doit normalement être lu en arabe. Cette langue qu’il a été interdit de parler – tant au pays pendant la colonisation qu’en situation d’immigration où « l’invisibilité » était sollicitée – devient belle et supplante toutes les autres de par son caractère sacré. D’autre part, l’apprentissage de sa religion va amener les jeunes à connaître de façon approfondie leur histoire et la culture ancestrale de leur pays, puisque les musulmans sunnites – 99 % des musulmans – suivent la Sunna, constituée de l’ensemble des paroles, faits et gestes du Prophète. À l’occasion de ces conférences « éducatives », le jeune va également découvrir les apports fondamentaux de ses ancêtres dans le domaine des mathématiques, de la science, de l’astronomie.
Mais il y a une autre dimension dans le discours des conférenciers religieux qui est plus surprenante. Paradoxalement, ce sont eux qui expliquent et décryptent l’histoire de la laïcité en France : comment elle s’est construite, les rapports de la France avec les religions et ce qu’il ressort de cette histoire dans les représentations des Français, dans leur rapport au religieux. Les jeunes prennent conscience qu’en France, il y a une peur des religions en général et de l’islam en particulier.
Par ailleurs, ces religieux musulmans s’adressent aux jeunes en prenant en compte tous les paramètres de leur situation, tout ce qui les constitue : la situation d’exilés de leurs parents sur les terres de l’ancien colonisateur, la relation complexe qu’entretient leur pays d’accueil avec leurs pays d’origine, l’exclusion et la discrimination économiques dont ils sont l’objet, l’appartenance à une religion nouvelle sur le territoire français, et leur métissage culturel. Ils parlent aux jeunes tels qu’ils se sont construits, à la fois français à cent pour cent mais issus d’une histoire spécifique. Ils leur disent qu’ils peuvent être à la fois français et musulmans sans être un peu moins français pour être plus musulmans et sans être un peu moins musulmans pour être un peu plus français !
Les jeunes rencontrés – et notamment les filles – intègrent l’idée selon laquelle de nombreux concepts sont communs à l’islam et à l’Occident : instruction, utilisation de la raison, épanouissement professionnel, engagement citoyen, respect des personnes, respect de la nature, etc. Non seulement les jeunes ont trouvé des éléments pour décrypter la crispation de leurs parents et la crispation des autres Français [4], mais ils s’inscrivent en tant qu’acteurs dans cette société sans problème de dette ou de trahison : ils se retrouvent en situation de faire le lien, et d’apporter quelque chose de plus aux uns et aux autres. Les discours des religieux leur ont permis de faire le lien entre les deux mondes auxquels ils appartiennent.
Les jeunes veulent élaborer leur identité à partir de toutes leurs références et refusent d’être définis à partir d’une seule d’entre elles. L’enjeu est donc bien, pour les professionnels, de les aider à s’inscrire dans une histoire partagée : la prise en compte officielle de la période coloniale, de la guerre d’Algérie et du sacrifice de leurs grands-parents pendant la Seconde Guerre mondiale n’est pas qu’une question de justice, pour que la France reconnaisse sa dette, mais une question fondamentale de mémoire commune. Ces jeunes à qui on demande tous les jours de prouver leur francité demandent que l’on reconnaisse que leurs ancêtres appartenaient déjà à l’histoire de France.
Passer par Dieu pour s’inscrire dans son histoire peut présenter des aspects positifs si cela reste « un moyen parmi d’autres ». En revanche, si le recours au religieux devient le seul chemin pour un jeune de se sentir exister avec toutes ses références et de démontrer qu’elles ne sont pas incompatibles les unes envers les autres, cela renvoie au danger du modèle unique, d’autant plus puissant qu’il s’agit de religieux.
Il semble donc impératif que les travailleurs sociaux soient, eux aussi, en capacité de déconstruire la vision du monde bipolaire qui sépare, d’un côté, l’Occident porteur de liberté et de modernité, et de l’autre tout ce qui est lié à l’islam, porteur d’archaïsme, afin d’accompagner les jeunes dans la construction de leur propre parcours individuel, au-delà du poids de l’histoire. Les aider à prendre conscience de la complexité de leur place, au milieu d’interactions qui les dépassent, pour pouvoir se repérer en leur sein, est un préalable à tout accompagnement éducatif.
 
Conclusion
 
 
L’apport de Durkheim sur la question du lien social a montré que la force de la « solidarité organique » s’appuyait sur l’interdépendance et la complémentarité des travailleurs, qui se retrouvaient en situation d’avoir besoin les uns des autres pour réaliser une production commune. Transférée, sur un plan sociétal extraprofessionnel, à un niveau plus philosophique, c’est cette dimension de partage qui permet ensuite à l’individu de se sentir au moins utile, voire indispensable, et par conséquent à l’aise dans sa société. Or, le lien social ne peut s’élaborer qu’entre des personnes qui ont besoin les unes des autres, sur des références communes.
Pour que les professionnels du social puissent être en mesure de faciliter la lecture du monde et de démêler l’imbroglio au sein duquel ces jeunes enfants de migrants se débattent, l’islam ne peut plus rester la seule « propriété » des musulmans mais doit devenir « commun à tous », ce qui passe par une « sensibilisation » à son histoire et à son contenu. Il s’agit de s’approprier collectivement cette référence. La reconnaissance de l’islam comme partie du patrimoine français passe par la multiplication de débats et d’échanges, permettant une clarification, puis une reconstruction des représentations de chacun des acteurs. Sa désacralisation, sa normalisation, sa laïcisation, ne peuvent passer que par une appropriation générale.
 
NOTES
 
[*] Dounia Bouzar, chargée d’études à la Protection judiciaire de la jeunesse (Centre national de formation et d’études de Vaucresson, département Recherches études développement), missionnée sur le dispositif national « Islam et action sociale », en partenariat avec le fasild.
[1] H. Malewska-Peyre, « Crise d'identité et problèmes de déviance chez les jeunes immigrés », Les temps modernes, nos 452-453-454, 1984.
[2] Réalisée dans la banlieue parisienne et plusieurs grandes villes de France : Nantes, Marseille, Lille, Strasbourg et Lyon.
[3] En les appelant « prédicateurs », nous nous situons dans une ligne « authentique » de prédication dont tout endoctrinement est exclu. Il s’agit de personnes nées en France, proches des problèmes des jeunes et ayant réussi leur ascension sociale.
[4] D. Bouzar, « Islam et reconstruction identitaire des jeunes en difficulté », Les Cahiers de la sécurité intérieure, no 45 (3e trimestre 2001) : Le temps des minorités ?
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