Empan
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I.S.B.N.2-7492-0132-2
168 pages

p. 51 à 56
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Le dossier / Jeunes et intégration

no50 2003/2

2003 EMPAN Le dossier / Jeunes et intégration

Action éducative et ouverture au monde ?

Une déclinaison dans un club de prévention à Toulouse

Jean-Paul Vabre  [*]
Ouvrir vers une compréhension du monde, tant dans les accompagnements individuels que dans les actions collectives, signe le fond d'une démarche éducative qui tente de prendre en compte une évolution, une mutation profonde de notre société. Cette démarche, entreprise dans les années 1980, s'est imposée à nous comme une nécessité dès le début des années 1990 pour devenir le cœur même de notre action. Désormais bien ancrée dans l’action du Club de prévention d’Empalot, cette pratique éducative existe, il s’agit d’une action inscrite dans la durée, dans la continuité, pièces maîtresses de cette construction… De quoi s’agit-il ? Y aurait-il quelques nouveautés dans l'arrière-boutique de l'artisanat socio-éducatif ? Le « devoir de transmission » serait-il devenu, devrait-il être à l'action éducative ce que la prose était à monsieur Jourdain ?
– « Quand j'étais au collège, j'allais souvent chez un copain français ! Tu vois, j'aurais voulu vivre dans une famille normale. Être pris dans les bras quand j'étais petit, que mon père m'accompagne aux matchs de foot… » Différence de vécu où s'exprime une souffrance. « Tu comprends, nous, les Arabes… » Explication autocentrée, intériorisation d'une image dévalorisée…
– « Ce que tu attendais de tes parents n'appartenait pas aux pratiques du monde traditionnel duquel ils sont issus. Pour être né dans la société rurale traditionnelle, je sais que ces gestes appartiennent plus à la société d'aujourd'hui… »
Et la conversation se poursuit sur monde traditionnel et monde moderne, des questions fusent… Cette mise en perspective va à la fois aiguiser la curiosité et rassurer. Bien sûr, notre échange ne se résume pas à ces quelques mots. Souvent, Mourtouza nous sollicite sur mille questions concernant non seulement sa vie personnelle, mais l’évolution de notre monde … Nous partageons approches, doutes, révoltes, peurs aussi… Progressivement, de la réciprocité s'installe… Il y a bientôt dix années que Mourtouza connaît le Club de prévention d'Empalot.
Février 1992, il est 14 heures passées ce jour-là. Installés en terrasse, nous ne décollons toujours pas de nos chaises en plastique blanc, blanches comme la neige qui nous attend sous le beau soleil des Agudes. La discussion nous occupe trop :
– « Moi, j'aimerais qu'on constitue un groupe de jeunes filles maghrébines pour se retrouver et discuter… »
– « Ce groupe pourrait être ouvert à certaines de vos amies, enfants d'immigrés ou pas ? » …
– « Oui, bien sûr… ».
D'un échange tranquille et détendu entre cinq jeunes filles, enfants d'immigrés, naît cette suggestion de créer un espace de parole.
Depuis quelques mois déjà, une situation particulièrement aiguë de violence familiale, des témoignages de tensions, de conflits, durs parfois, entre jeunes filles d'origine immigrée et leurs parents, avaient amené l'équipe à envisager la mise en place d'un groupe de parole. Répondre à des situations personnelles ou faire appel aux structures chargées de protéger une mineure a ses limites. Faut-il attendre les situations de crise pour agir ? Comment répondre à une problématique collective qu'expriment des vécus individuels ? Certaines situations de violence subies par quelques jeunes filles ne sont-elles pas l'expression la plus aiguë d'un repli identitaire à l'œuvre depuis quelques années ? Créer un espace de parole entre pairs, faciliter le débat sur des faits de société…, cela peut ouvrir sur une meilleure connaissance du monde environnant, aider à mieux comprendre, à mettre de la distance par rapport à un vécu immédiat … De courts reportages télévisuels introduisent, pendant près de sept ans, ces rencontres mensuelles animées avec l'appui de deux intervenantes extérieures. L’une était anthropologue en formation, l’autre, animatrice d’un lieu d’accueil parents-enfants. Au cours de ces années, le groupe, de huit à quinze jeunes filles, ne cesse de se renouveler. Des sujets comme le port du foulard, le racisme, l’antisémitisme, les mariages mixtes, le retour du religieux, la guerre d’Algérie, le conflit israélo-palestinien, le rôle des contes traditionnels dans l’éducation des petits enfants, les rites du mariage musulman et le rôle social assigné à la femme… sont quelques-uns des sujets qui occupent ces soirées conviviales, sans parler des moments où détente, humour, histoires drôles et bonne humeur tenaient le haut du pavé.
Au plus fort de la campagne médiatique sur l’affaire du port du foulard à l’école, Zénab a pu parler de l’effet dévastateur de cette campagne où un intégrisme laïque le disputait parfois à d’autres formes d’intransigeances. Elle était visiblement meurtrie de la défiance soudaine, de la mise en quarantaine dont elle et ses semblables étaient l’objet de la part de ses ami(e)s d’hier. Parler de quelque chose de commun à plusieurs est bien la meilleure façon de sortir de l’isolement.
Dans d'autres occasions, certaines ont pu dire leur étonnement devant le dévoilement de messages codés contenus dans des contes traditionnels, dans des rites marquant les cérémonies de mariage. Ces rites, réactualisant des transmissions diffusées dès l’enfance, préparent la jeune fille au rôle social qui lui est traditionnellement dévolu.
En avril 1997, dix d'entre elles, avec notre appui et celui de l'association Intermed, impliquée dans l'animation du groupe, participent au Festival du film de femme de Créteil. Là, elles ont l'occasion de prendre la parole pour faire part de cette expérience. Leurs mères sont sollicitées, mises à contribution, notamment pour trouver des fonds. Rassurées d'être ainsi associées à l'activité de leurs filles, elles facilitent la poursuite des échanges du groupe, projet sur lequel certaines d'entre elles avaient quelques préventions.
Tout au long des sept années que dura cette initiative, mon rôle fut d’assurer la continuité de l’action : maintenir le lien, la réflexion entre tous les membres du groupe (jeunes, animatrices), rechercher des supports à nos rencontres et les organiser en impliquant chacune des participantes… Par ailleurs, cette action a facilité le suivi de certaines d’entre elles dans leur parcours personnel. Suivis effectués par d’autres membres de l’équipe éducative.
Onze septembre 2001, 15 heures 15, le téléphone sonne :
– « C'est incroyable, deux avions sont tombés sur le World Trade Center, les tours jumelles sont en feu, un autre s'est crashé sur le Pentagone… »
Nous sommes médusés. Un poste de radio traîne sur un bureau, nous nous précipitons. Abid, dont le premier réflexe a été de nous appeler, nous rejoint peu après. Une longue discussion s'engage avec la dizaine de jeunes présents. Comment comprendre un tel événement ? Chacun a son idée, on confronte les points de vue.
Abid passe régulièrement au local depuis plusieurs années. Il n'y a pas un fait d'actualité concernant le Proche-Orient, une leçon de philo qu'il ait eue en terminale, qui n'ait fait l'objet de débats approfondis, de polémiques aussi. Ah ! la polémique, la provocation, il adore ! Roger Garaudy est son sujet de controverse préféré. Mais, derrière ces joutes oratoires, se joue la personnalité de quelqu'un qui se cherche, se construit, qui à la fois nous dit sa confiance et nous contraint à réfléchir, à chercher. Photocopies d'articles de presse, livres, cassettes audio, références bibliographiques ponctuent nos échanges. Les autres jeunes présents, dans le local du club de prévention, écoutent, parfois le débat s'élargit. Ces débats, introduits le plus souvent, aujourd’hui, par les jeunes eux-mêmes, appartiennent à ce lieu. Si nous n’avons plus guère besoin de les initier, nous avons à cœur de nous en saisir.
Jenoudine, rencontré lors d’un concert à Empalot en 1997, m’invite à boire un pot :
– « Tu sais pourquoi je venais au local ? … Je venais pour apprendre à parler ! ».
– « Mais tu parlais très bien ! »
– « Oui, mais apprendre à argumenter, faire de belles phrases… »
C'est vrai qu'il avait plaisir à venir discuter, plaisanter, toujours preneur de joutes humoristiques. Plus loin, il ajoute, ce qui me laisse un instant sans voix :
– « Ce qu'il y a de bien, avec vous tous, c'est que vous n'avez jamais voulu faire pour nous mais avec nous. »
En effet, le résumé est saisissant. Il n'est jamais désagréable de vérifier ainsi que le message est passé. Venant d'un garçon tonique comme lui, ça ne manquait pas de sel. Nous avions eu, à maintes reprises par le passé, avec maints arguments à l'appui, à résister à des demandes d'activités à caractère « consommatoire » qui ne relevaient plus de ce qui nous paraissait judicieux de faire avec lui et ceux de son âge.
Se rendant alors à nos arguments, il fait partie d'un groupe avec lequel, au début des années 1990, nous montons un projet d'aventure (traversée du Sahara) qui devait autrement nous mobiliser que ce camp de ski tant attendu. Ce projet donne lieu à la création de l’association Les Zigomars. Pour Amid, sa plus grande émotion, son meilleur souvenir reste ce silence, cette attention qui soudain s'installe dans la grande salle du conseil municipal devant tout le ccpd (Conseil communal de prévention de la délinquance) réuni au grand complet, lorsqu'il prend la parole publiquement pour défendre le projet : « Tu as vu comme ils nous ont écoutés ! » C'est une sensation physique qu'il éprouve encore quand il nous arrive d'évoquer cette expérience. Il est convaincant, toutes les sommes demandées sont accordées.
Dans nos préparatifs d'aventure, chacun doit penser contribution financière, passage de la frontière algérienne… Ainsi, des questions en suspens sur la formation, le travail, le choix de la nationalité par exemple, avec, à la clé, la détermination du lieu d'exécution du service militaire, se posent avec acuité. Pour de multiples raisons, le projet n’ira pas à son terme.
De ce projet, il reste des statuts associatifs, un peu d'argent et des jeunes riches d'une nouvelle expérience. Ce capital sera déterminant quand, en juin 1995, se crée un club de foot à Empalot. L'association Les Zigomars, devient alors le Toulouse Empalot Football Club (tefc). Le montage de ce club ne se fait pas tout seul. Au départ, il faut porter le projet, le temps que des personnes y croient, puis s’associent. L’investissement de deux jeunes engagés dans le projet d’aventure précédent sera très précieux. Ensuite, il est nécessaire de sensibiliser chacun au fonctionnement associatif : prise de décision, démocratie interne, élaboration du projet éducatif et sportif, recherche de partenaires financiers, négociation du budget, gestion des fonds, point crucial de crédibilisation de l’association… Accompagner un groupe autonome, c’est écouter, alerter quand la cohésion du projet, du groupe est en jeu, mettre en relation, initier au fonctionnement local ; c’est laisser le temps de l’apprentissage, attendre la maturation des esprits, accompagner le cheminement du groupe dans sa gestion des difficultés. Et là, j’ai beaucoup appris. Dans cette construction, les valeurs du vivre-ensemble sont au cœur de la démarche engagée.
Aujourd’hui, par l'entremise de cette association, des jeunes, autrefois bénéficiaires de services du Club de prévention, sont au nombre de nos partenaires privilégiés développant une action éducative complémentaire de celle d’une équipe d’éducateurs spécialisés. Ils ont pris place, aux côtés d'autres adultes, au service d'une action collective auprès de jeunes du quartier. Quelque chose d’une promotion personnelle, d’une transmission sur le registre de l’éducatif est en jeu dans ce partenariat.
De ce partenariat étroit, Club de prévention-tefc, naît, en octobre 2001, l'idée d'impliquer l'équipe des moins de 18 ans du club de foot dans un projet, sur un an, mêlant à la fois animation locale, ouverture culturelle et démarche d'autonomie. Point culminant du projet : la découverte de Barcelone. Dans la phase de préparation, des rencontres ont permis d'évoquer l'Espagne, lieu de transhumances estivales, point de rencontre, d’interpénétration de cultures. C'est l'occasion de découvrir d'autres réalités, de rééchelonner ses jugements, de s’inscrire dans un ensemble plus large :
– « Par rapport aux jeunes rencontrés à Barcelone, on a vraiment de la chance. Leur situation, comme celle de l'association qui les accueille, paraît bien plus difficile que celle que nous connaissons… »
– « J'avais une autre idée de la culture espagnole, il y a un rythme de vie, des odeurs, un sens de la fête qui rappellent le bled… »
Le film vidéo rendant compte de l’ensemble du projet est présenté lors d’une fête devant plus de 120 personnes. À la question : « Pensez-vous vous relancer dans un nouveau projet ? » l’un d’eux répond : « On n’a pas fait ce projet que pour nous. On espère aussi que ça donnera des idées à d’autres plus jeunes ! … »
Mais la rencontre n'est pas toujours programmée. Il arrive qu'elle s'improvise. Elle est alors le fruit d'opportunités saisies au vol. D'idées, de projets, qui, via des réseaux de coopération, parviennent jusqu'à nous. C'est ainsi qu'en 1994, un professeur américain de l’université du Mirail propose à l’équipe de faire découvrir à ses étudiants d'outre-Atlantique, de 20-22 ans, le quartier d'Empalot. Cette coopération, qui durera cinq ans, sera l'occasion de rencontres avec des jeunes du même âge. Expliquer à d'autres leur vie dans un quartier d'habitat social, leur vision de la situation de populations d'origine immigrée en France, s'enquérir de la situation des minorités éthniques aux États-Unis, tenter de comprendre des différences… et, soudain, ce sont des visions, parfois sommaires, qui sont interrogées. Ils sont invités à s'ouvrir à la complexité de sociétés forgées par des histoires différentes. Du coup, c'est le regard qu'ils portent sur eux-mêmes qui s'élargit. Tous ne participent pas au même degré à la démarche proposée. Là comme dans d'autres situations, certains de ceux qui sont le plus en difficulté, le plus à distance de ce type de démarche, participent cependant à ces rencontres. Ils n'auraient jamais donné une suite favorable à de telles propositions si elles étaient venues directement de nous. Mais, intrigués de voir leurs copains adhérer à nos propositions, certains finissent par s'engager à venir. C'est « l'effet billard ».
Ouvrir ainsi le débat à l’ensemble des jeunes du quartier évite l'effet stigmatisant d'un lieu réservé aux plus en difficulté et l'isolement accru qui en découlerait. Cela nous permet d'œuvrer au maintien de liens entre tous les jeunes. Les plus susceptibles d'accrocher à nos propositions (projets déjà évoqués, films, théâtre…) entraînent, par effet de contagion, d'autres moins disponibles. Ce type de situation, où nous nous saisissons d’opportunités de rencontres, est le prétexte pour mettre en débat des questions qui leur permettent de s’ouvrir, de se projeter dans un monde plus large que celui qu’ils côtoient tous les jours. Cela donne des contenus sans cesse renouvelés à nos échanges. Cela nous incite à chercher informations, documents… Ainsi se nourrit l’échange.
Certaines demandes qui convergent vers « le local » disent assez bien ce que ce lieu représente pour bon nombre de jeunes du quartier.
Pour Amin, Pakisa et Abdi, témoins à des moments différents de débordements policiers, c'est l'interpellation :
– « Est-ce que tu sais ce qu'il s'est passé ? »
– « Qu'est-ce que tu en penses… ? »
– « Qu'est-ce qu'on peut faire… ? »
Pour ces jeunes sans problèmes majeurs, de tels agissements les suffoquent, les sidèrent par rapport à l'idée qu'ils se font de la France, de ses institutions. C'est leurs camarades, des adultes du quartier, qui sont concernés par ces vexations, brimades, ces comportements méprisants ou violents. Ils ne sont, bien sûr, pas dupes non plus de comportements de certains de leurs copains. Ils ne se contentent pas de leurs propres émotions, révolte ou colère, mais ils veulent comprendre, être rassurés sur l'inacceptable de tels agissements, envisager une action possible. À la suite de ces interpellations, nous avons recueilli des témoignages, rencontré un responsable de la police, l’animatrice de la codac, organisé une réunion entre jeunes et responsables de la police… Ces éléments ont contribué à les aider dans leur positionnement.
Hier, Abid est passé au local. Il est trop occupé à sa recherche. Il parle longuement des salafistes, des Frères musulmans, que les persécutions de Nasser auraient radicalisés, des nombreuses tendances de l'islam sunnite… Il parle de Mohammed Arkoun, professeur à la Sorbonne, de ses conférences sur le thème « Islam et laïcité », de Tariq Ramadan, soupçonné de menées intégristes et préoccupé par l'existence d'un islam de France, affranchi d'influences extérieures… J'écoute, j'apprends… Il se dit apaisé, malgré ses difficultés à faire déboucher ses projets d'avenir, par son retour sur l'histoire, sa recherche d'éclairer le présent, de vouloir comprendre l'évolution du monde.
Il y a toujours un gain à s'approprier une part de son histoire personnelle, familiale, sociale, de ses origines culturelles, être curieux du monde… Quand la réciprocité s'installe, stimulante, irréversible, il y a quelque chose de gagné sur la vie.
Hannah Arendt, au sujet du dialogue entre les citoyens, explique : « Quiconque veut regarder et connaître le monde tel qu'il est “réellement” ne peut le faire que s'il comprend le monde comme quelque chose de commun à plusieurs, qui se montre pour chacun de manière différente et, par conséquent, ne devient compréhensible que dans la mesure où beaucoup peuvent parler de lui, échanger leurs opinions, leurs perspectives les uns avec les autres, les uns contre les autres. Le vivre-dans-un-monde-réel et le parler-de-lui-avec-les-autres sont, au fond, une seule et même chose. » Cette réflexion, pour nous éducateurs, sonne étonnamment juste dans le contexte d'aujourd'hui.
 
NOTES
 
[*] Jean-Paul Vabre, éducateur spécialisé, équipe de prévention, quartier d’Empalot à Toulouse, Association socio-éducative Daste-Empalot-Poudrerie, 83 rue du Férétra, 31400 Toulouse.
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