2003
EMPAN
Le dossier / Jeunes et intégration
Jeunes, travail et insécurité salariale
Laurence Roulleau-Berger
[*]
Les conditions d'entrée des jeunes dans les sociétés
d'insécurité salariale (Wacquant, 1996) se sont profondément transformées ces
trente dernières années. Le ralentissement de la croissance économique a touché
de manière différenciée et inégale les groupes sociaux. Ce sont les nouvelles
générations liées aux classes populaires qui subissent durement ce phénomène
économique et social ; elles ont été affectées par la tertiarisation et
l'explosion du chômage qui a comprimé leur place dans l'emploi et fait émerger
une population complètement disqualifiée. Les jeunes d'origine étrangère et de
milieu populaire en situation précaire ont notamment ressenti durement cette
mise à distance des marchés du travail et les difficultés – voire
l'impossibilité dans certains cas – de s'inscrire dans des parcours de mobilité
sociale ascendante ou descendante. Beaucoup d'entre eux, n'ayant pas accès à
une place sur le marché de l'emploi, développent alors des formes de
mobilité horizontale dans leur
cheminement, passant d'une situation de travail précaire à une autre
(Roulleau-Berger, 1991). Hier peu discriminant, l'âge est devenu un facteur
d'inégalités intergénérationnelles, la reproduction du statut de père à fils
est empêchée par la dévalorisation de la condition ouvrière, l'intensification
des conditions de travail, la précarisation des statuts, les processus de
déclassement en chaîne qui résultent de la concurrence féroce entre les titres
scolaires (Baudelot et Establet, 2000 ; Beaud et Pialoux, 1999).
Incertitudes et réversibilité des biographies
Les biographies des jeunes d'aujourd'hui apparaissent alors de
moins en moins linéaires, de plus en plus clivées, diversifiées et complexes
(Roulleau-Berger et Gauthier, 2001). Si les carrières de jeunes en situation
précaire, dans leur dimension objective, se diversifient en fonction des
ressources familiales, scolaires, sociales, économiques et culturelles, le
rapport à l’emploi et le rapport à l’activité sont apparus comme des critères
faisant sens pour les distinguer les unes des autres. Nous avons alors pu
distinguer quatre principes d'organisation des carrières des jeunes :
l'alternance, la superposition, la disjonction et la réversibilité.
Le principe
d'alternance signifie la succession et l'enchaînement de formes
particulières d'emploi et d'activités qui se déclinent sur des modes
différents. Le principe de
superposition définit l'empilement et la superposition de formes
particulières d'emploi et d'activités pratiquées en même temps, à un instant t,
et qui se déclinent de la même façon que le principe d'alternance. Le
principe de disjonction se définit par
l'écart plus ou moins grand entre la nature des formes particulières d'emploi.
Le principe de réversibilité se
définit par la répétition plus ou moins forte de situations de réversibilité de
statut d'emploi atypique en statut de chômeur. Les modes de combinaison entre
ces différents principes vont alors donner lieu à différents types de carrières
: les carrières d'insertion vers l'emploi stable, les carrière d'adaptation à
l'emploi précaire, les carrières de désaffiliation sociale, les carrières de
résistance à la précarisation.
Les carrières d'insertion vers
l'emploi stable se structurent autour d'un principe d'alternance et
d’un principe de superposition forts, là où les principes de disjonction et de
réversibilité sont faibles. Par exemple, des jeunes diplômés de l'enseignement
supérieur enchaînent de manière continue des emplois précaires en pratiquant à
côté des activités dont le contenu reste proche du travail accompli.
Les carrières d'adaptation à
l'emploi précaire se définissent par un principe d'alternance fort,
un principe de superposition faible, un principe de disjonction faible, un
principe de réversibilité faible ; par exemple, elles caractérisent aussi bien
des jeunes diplômés de niveau bac+2 que des jeunes de niveau IV ou V. Le
principe d'alternance fait apparaître des périodes très courtes mais répétées
de chômage, des enchaînements de « boulots d’esclave » et de statuts
intermédiaires ; des activités associatives et culturelles sont pratiquées
irrégulièrement « à côté » d'un travail précaire.
Les carrières de désaffiliation
sociale (Castel, 1995) se structurent autour de principes
d'alternance et de superposition faibles, un principe de disjonction fort et un
principe de réversibilité forte ; par exemple, elles rassemblent des jeunes
sortis aux niveaux les plus bas du système scolaire. De longues périodes de
chômage rythment ces carrières et des emplois de courte durée les ponctuent, le
travail au noir reste présent et les formes d'économie informelle « de
proximité » existent, principalement avec le trafic de drogue.
Les carrières de résistance à la
précarisation se structurent autour d'un principe d'alternance, d'un
principe de superposition, d'un principe de disjonction fort et d'un principe
de réversibilité faible. Par exemple, elles caractérisent aussi bien des jeunes
diplômés de niveau bac+2 que des jeunes de niveau IV ou V qui pratiquent « en
continu » plusieurs activités associatives, culturelles, sociales, économiques,
sportives et politiques (Roulleau-Berger, 2003).
Ces quatre principes de distinction des carrières des jeunes en
situation précaire n'ont cessé de s'affirmer depuis vingt ans. Au début des
années 1980, le principe d'alternance apparaissait nettement dans les carrières
des jeunes là où les autres principes n'étaient pas très distincts. Et la
précarisation du salariat a favorisé les phénomènes de superposition, de
disjonction et de réversibilité des formes précaires d’emploi et d'activités
dans la construction des carrières des jeunes.
Double-bind et fragmentation du rapport au travail
Le phénomène de disqualification sociale, après avoir produit
de la désillusion, contribue activement à brouiller les aspirations des jeunes
dans le rapport au travail. Les principes d'alternance, de superposition, de
disjonction et de réversibilité inhérents à la construction des carrières des
jeunes produisent des socialisations plurielles et paradoxales qui donnent lieu
à la formation de « double-bind » entre l'injonction à travailler et
l'impossibilité de travailler sous les formes prescrites (Castel, 1995). Les
jeunes qui ont vécu plusieurs fois l'épreuve du chômage ou de la précarité là
où ils attendaient un emploi stable oscillent entre l’engagement dans un
travail et le refus de tout emploi précaire ou disqualifiant. Mais plusieurs
formes de double-bind naissent dans les différents types de carrières des
jeunes.
Dans les carrières d'insertion vers l'emploi stable, les
principes d'alternance et de superposition produisent un double-bind faible là
où, dans les carrières de désaffiliation sociale, les principes de disjonction
et de réversibilité produisent un double-bind fort exprimant une situation
forte d'inégalité et de domination qui s'instaure dans l'impossibilité
d'accéder à un emploi et la répétition d'expériences identiques toujours
disqualifiantes, voire humiliantes, quand les jeunes sont victimes de
discrimination ethnique. Dans les carrières d'adaptation à l'emploi précaire
dominées par le principe d'alternance, le double-bind apparaît moins violent
dans le sens où les jeunes ne vivent pas seulement la répétition d'expériences
disqualifiantes mais des activités et des formes d'emploi précaire qui peuvent
apporter une petite reconnaissance symbolique. Dans les carrières de résistance
à la précarisation qui s'organisent autour de la gestion du double-bind, les
jeunes se tiennent très à distance de l'emploi précaire et se montrent très
actifs dans des espaces de travail non salarié ou d'activités.
Les différentes formes de double-bind dans le rapport au
travail font valoir une pluralité de sens et de significations possibles
accordés au travail et à l'activité. Elles révèlent que les sociétés
occidentales semblent connaître une crise profonde autour du sens du travail
quand le souci de soi apparaît particulièrement fort. La question de
l'engagement des jeunes dans le travail se pose donc avec acuité dans les
usages plurivoques des statuts d'emploi précaire, d'autant qu'il apparaît
réversible, protéiforme, fluctuant selon les moments, les situations, les lieux
dans lesquels ils se trouvent.
Insécurité salariale et mondes de la « petite production »
Simultanément, dans les sociétés d'insécurité salariale, se
forment des mondes de la « petite production » où se mobilisent des groupes de
jeunes en situation précaire qui coopèrent pour produire des activités
diversifiées et gérer provisoirement les situations de double-bind
(Roulleau-Berger, 1991, 1999). Ici, des populations vivent l'épreuve de la
précarité et développent des stratégies économiques de survie, pour agencer et
faire circuler des ressources de nature différente. Les mondes de la « petite »
production naissent de la rencontre entre une économie de proximité, une
économie symbolique et une économie de la « débrouille ». L'économie de la
proximité s'organise autour d'activités d'animation, d'activités culturelles,
périscolaires, sportives, d'informatique, de petite restauration, de coiffure,
d'insertion dans les cités ouvrières. L'économie symbolique s'appuie sur la
production de biens culturels, comme les productions musicales et
chorégraphiques liées au hip-hop, de biens symboliques, comme l'hospitalité, de
biens moraux, comme l'estime de soi. L'économie de la « débrouille » (Laé
et al., 1996) autour du troc, du
travail au noir, d'activités plus ou moins licites joue un rôle évident dans le
fonctionnement des mondes de la « petite » production. Plus globalement, dans
les mondes de la « petite » production se développe alors une économie
polymorphe à partir de la diversité des formes d'activités et de travail
(travail salarié sous forme d'emploi permanent, travail à temps partiel,
travail lié aux statuts intermédiaires, travail intermittent, travail non
rémunéré sous forme de bénévolat…).
La question qui se pose alors est celle de la sortie des mondes
de la « petite production » et de l'évolution des carrières collectives et
individuelles des jeunes en emploi précaire. Les mondes de la « petite
production » peuvent « faire conjonction » ou « disjonction » avec des mondes
de la production légitimés ; quand ils « font conjonction », ils produisent des
formes d'intégration professionnelle ; les jeunes peuvent accéder à l'emploi
stable, ils obtiennent une « place » et peuvent s'engager dans un travail ;
quand ils « font disjonction », ils produisent des désaffiliations qui donnent
lieu à des cultures de l'errance, des
cultures de la rue, voire des cultures du risque (Roulleau-Berger,
1999).
Dans les sociétés d'insécurité salariale, les façons d'être au
travail des jeunes apparaissent plurielles, paradoxales, contradictoires et
nous imposent de redéfinir le travail plutôt que de parler de crise du travail
(Erbès-Seguin, 1988). Et s'il y avait crise, ce serait plutôt crise de
certaines formes du travail (travail parcellisé, sous-qualifié), crise de ses
modalités de reconnaissance dans l'emploi (statut précaire, non-emploi), crise
de certaines de ses représentations (travail aliénant, envahissant) et de ses
conséquences (sur les rythmes et modes de vie). Il paraît alors nécessaire de
mettre en équivalence le travail salarié avec les autres formes de travail en
considérant que, si crise il y a, elle concerne non pas le travail mais sa
reconnaissance sociale dans l'emploi ; nous nous trouvons alors devant la
nécessité d'accorder une grande attention à la capacité socialisatrice de
formes non classiques de travail et d'échange économique (Perret et Roustang,
1993) et de mettre en équivalence échanges marchands et échanges non marchands
(Laville, Levesque et This-Saint-Jean, 2000).
·
Baudelot, C. ;
Establet, R. 2000.
Avoir trente ans en 1968 et en 1998,
Paris, Le Seuil.
·
Beaud, S. ;
Pialoux, M. 1999.
Retour sur la condition ouvrière,
Bateson.
·
Castel, R. 1995.
Les métamorphoses de la question
sociale, Fayard.
·
Erbès-Seguin, S.
Le travail dans la société, bilan de la
sociologie du travail, tome 2, Paris, pug, 1988.
·
Laé, F. ;
Madec, A. ;
Joubert, M. ;
Murard, N. 1996. « Économie et
banlieue », in Réseaux productifs et territoires
urbains, Toulouse, pum.
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Lalive D'epinay, C.
1994. « Significations et valeurs du travail, de la société industrielle à nos
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travail, Bruxelles, Éd. De Boeck-Wesmael.
·
Laville, J.-C. ;
Levesque, B. ;
This-Saint Jean, I. 2000. « La
dimension sociale de l'économie selon Granovetter », dans
Granovetter. Le marché autrement,
Paris, Desclée de Brouwer.
·
Nicole-Drancourt, C.
; Roulleau-Berger, L. 2001.
Les jeunes et le travail en France depuis
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Sociologies d'aujourd'hui ».
·
Perret, B. ;
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L'économie contre la société, Paris,
Le Seuil.
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Roulleau-Berger, L.
(1991, réédité en 1993). La ville-intervalle :
jeunes entre centre et banlieue, Éditions Méridiens Klincksieck,
collection « Réponses sociologiques ».
·
Roulleau-Berger, L.
1999. Le travail en friche. Les mondes de la
petite production urbaine, La Tour d'Aigues, Éditions de
l'Aube.
·
Roulleau-Berger, L.
2001. Socialisations du risque et différenciation
des mondes. Les jeunes à l'épreuve de la précarisation salariale,
Habilitation à diriger les recherches présentée et soutenue le 10 octobre 2001,
Université Lumière Lyon II.
·
Roulleau-Berger, L. ;
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Les jeunes et l'emploi dans les villes d'Amérique
du Nord et d'Europe, La Tour d'Aigues, Éditions de l'Aube.
·
Roulleau-Berger, L.
2003. « Economic disqualification and social differenciation in the
post-industrial city : youth, work and marginalization in France », dans
Youth and Work in the Post-Industrial City of
North America and Europe, Roulleau-Berger, L. (Ed.) Brill Academic
Publishers, Boston, Leiden.
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Supiot, A. 1994.
Critique du droit du travail, Paris,
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Wacquant, L. 1996. «
La généralisation de l'insécurité salariale en Amérique »,
Actes de la recherche en sciences
sociales, no
115.
[*]
Laurence Roulleau-Berger, chargée de recherches au
cnrs, Groupe de recherche sur la
socialisation (
grs), Université
Lumière Lyon II-École normale supérieure, Lettres et sciences
humaines.