2003
EMPAN
Le dossier / Pratiques militantes
Féministes malgré elles
Marie-José Salmon
[*]
Monique Dental
[**]
Le désengagement est un thème souvent évoqué par les
organisations sociales et politiques. Si l’engagement dans la durée subit une
certaine désaffection, d’autres formes de militantisme sont cependant apparues,
plus ponctuelles, plus circonscrites, entretenant donc un autre rapport au
politique. Le mouvement féministe participe-t-il de cette tendance et en quoi
s’en distingue-t-il ?
À travers ce dernier, des femmes ont contesté l’ordre établi,
dénoncé les formes d’oppression dont elles étaient victimes, et elles ont
conquis des droits. Pourtant, tout n’est pas acquis. Alors ? Pourquoi
sommes-nous insuffisamment nombreuses aujourd’hui ? Pourquoi la transmission se
fait-elle difficilement auprès de la jeune génération ? Quelle relève
?
Comment est perçu le féminisme par la ou les jeunes générations
?
Le mouvement féministe, dans ses objectifs et ses visées
d’ensemble (nouveau décryptage de la société, mise en question du politique…),
est plutôt mal connu. Ce qui s’est transmis, ce sont les résultats des luttes,
c’est-à-dire les acquis (avortement, contraception, droit au travail…). Mais le
mouvement est perçu comme daté : on reconnaît son utilité passée, même si
certaines se disent « féministes dans leur tête » ; elles ne le proclament pas,
parce que « c’est mal vu », même si d’autres reconnaissent que des inégalités
subsistent.
Pourquoi cette distance à l’égard du féminisme ? Ce qui est
pointé avec un index accusateur, c’est, dit-on, son aspect excessif. Être
féministe, c’est toujours être trop féministe, sans que soit analysé en quoi
consiste ce « trop » et par rapport à quel référent. Les excès semblent plutôt
concerner les méthodes, les façons d’agir ; bref, c’est plutôt l’image de la
féministe ravageuse telle qu’elle a été transmise par toutes les manifestations
d’antiféminisme véhiculées par la société qui reste prépondérante. La féministe
rejoint ainsi dans l’inconscient collectif toutes ces femmes dangereuses : les
tricoteuses, les pétroleuses. D’autre part, même s’il est reconnu que l’égalité
entre les femmes et les hommes n’est pas atteinte, apparaissent des divergences
d’opinion face à ce constat. Les unes affichent une belle indépendance
personnelle et se présentent comme le modèle de la
« self made woman » – typiquement
patriarco-libérale. Qui n’a pas entendu cette phrase : « Personnellement, je
n’ai jamais rencontré de difficultés ». D’autres se situent dans une
perspective de rattrapage des femmes : elles prônent « le changement des
mentalités » et font confiance à la mixité, sans que soit remis en cause le
fondement hiérarchique de la société. D’autres encore se débattent dans de
telles difficultés qu’elles sont phagocytées par le quotidien ; le présent
oblitère le passé et ferme l’avenir. Ces remarques nécessiteraient un plus long
développement afin de mieux prendre en compte les différences de sexe et de
situations sociales. Les jeunes femmes issues de l’immigration doivent faire
face à des oppressions qui se cumulent : opprimées « socialement par une
société qui les enferme dans les ghettos où s’accumulent misère et exclusion.
Étouffées par le machisme des hommes de leurs quartiers qui, au nom de la
“tradition”, nient leurs droits les plus élémentaires » (extrait du Manifeste
de revendications des femmes de quartier, 2001).
Évolution du féminisme : une transmission difficile
Le mouvement féministe, qui n’est pas une doctrine totalisante,
a évolué selon les moments, l’état de la société, rencontrant tantôt des échos
favorables, tantôt des freins, des coups d’arrêt. Son évolution a-t-elle été un
des facteurs de son rejet ou des distances prises à son égard ?
Une des caractéristiques du mouvement féministe des années
1970, c’est sa volonté de rupture : « Libération des femmes, année zéro ».
Manifester sa radicalité, c’était vouloir extirper toutes les racines, rejeter
toute filiation, même celle des féministes du xixe et du xxe siècle. Puis, progressivement, nous
découvrions Olympe de Gouges, Flora Tristan, Hubertine Auclert…, découverte qui
nous gonflait de joie et accroissait nos forces. Nous nous inscrivions dans une
filiation que nous avions choisie, le présent éclairait le passé et celui-ci
était propulsé dans le présent… Les années passent, sous la pression des
luttes, l’État légifère (loi sur la contraception et l’ivg, sur l’égalité professionnelle, sur la
reconnaissance du viol comme crime…), un secrétariat d'État à la Condition
féminine est créé, puis un ministère des Droits des femmes. Le mouvement a du
mal à se forger une identité depuis la loi sur l’ivg. L’institutionnalisation des principales
revendications féministes persuade le Français moyen et la Française moyenne
que tout ou presque est acquis et que la lutte n’a plus de raison d’être.
Ainsi, les lois votées, tout en constituant une avancée, contribuent aussi à
marquer un temps d’arrêt. Vous avez des droits, que voulez-vous de plus ? Or,
pendant ce temps, toutes les questions relatives à l’application de ces droits
se trouvent ainsi mises de côté. Une autre avancée du féminisme, c’est sa
ramification dans le tissu social (des jeunes femmes s’affirment comme sujet
social dans leur vie quotidienne et ne ressentent pas la nécessité de
militer).
La société a absorbé un certain nombre de revendications des
féministes, qui devenaient des « faits de société », mais dans certaines
limites. Dès lors, le mouvement féministe ne risquait-il pas d’être dissout, de
se dissoudre, de perdre son énergie créatrice, sa force déstabilisatrice, son
pouvoir d’entraînement ? Certes, il n’est pas mort, mais sa progressive
atomisation, liée en partie aux difficultés de faire face à l’accroissement des
interventions (lutte contre les différentes formes de violences, dénonciation
des politiques familiales…), l’empêche d’être perçu comme une force unifiante
susceptible d’appréhender les questions dans leur aspect immédiat ou
structurel, transversal ou global. Bien plus, dans la crise générale du
politique, il semble perçu comme une vieille idéologie, alors que la question
de l’oppression des sexes est un des éléments fondamentaux pour penser le
changement social.
Cette distance prise à l’égard des mouvements féministes
s’explique aussi par d’autres facteurs. La mixité scolaire conforte les filles
dans l’idée d’avoir grandi dans l’égalité. De plus, leur réussite scolaire les
empêche de prendre conscience de la discrimination qui viendra plus tard, quand
elles accéderont au marché du travail (inégalités professionnelles) et quand
elles auront des enfants, puisque ce sont elles qui en auront essentiellement
la charge. Mais, dans un contexte économique difficile (chômage, temps partiel
contraint) et de remise en cause de droits acquis (ivg), la lutte pour l’égalité n’est plus une
priorité, d’autant plus que, dans ce domaine, les syndicats manquent
singulièrement de combativité.
Une transmission toujours active : l’antiféminisme
« L’histoire de l’opposition des hommes à l’émancipation des
femmes est plus intéressante peut-être que l’histoire de cette émancipation
elle-même », écrivait Virginia Woolf. Comment les institutions – l’école, les
médias – transmettent-elles ou occultent-elles l’histoire des femmes
politiques, les luttes de celles qui ont voulu toucher à l’hégémonie de
l’énonciation masculine ? L’école qui, d’un côté, a permis l’égalisation des
chances entre les filles et les garçons, reste en partie prisonnière de
stéréotypes prégnants. Ainsi, dans un ouvrage récent,
L’histoire des femmes publiques contée aux
enfants (2001), Françoise et Claude Lelièvre ont passé au crible
trente manuels de l’enseignement élémentaire parus entre 1900 et 1997 pour
comprendre l’ostracisme que subit la femme publique dans la représentation
nationale. Édifiant constat : nous n’avons eu que de « mauvaises reines », sauf
Blanche de Castille, tenue pour la mère exemplaire d’un saint roi ! L’héroïsme
est reconnu aux seules vierges et martyres (de Blandine à… Louise Michel).
Bref, quand les femmes se mêlent de politique, cela conduit le bon peuple à la
misère ! Dans les manuels d’histoire du secondaire, il a fallu attendre les
années 1990 pour que soit indiqué clairement que le suffrage universel, en
1848, était un suffrage masculin. Quant au mouvement féministe du
xixe et du xxe siècle, il est quasi invisible, alors
que des savoirs existent. Alors, à quel personnage historique les filles
voudraient-elles ressembler ?
En dépit de violentes attaques dans la presse, le mouvement
féministe a rencontré une certaine sympathie jusqu’en 1980 environ. Puis le
phénomène des « nouveaux pères », largement amplifié par les médias, a fait
croire que lesdits pères, hommes de bonne volonté, seraient lésés par le
féminisme. À leur tour, les femmes seraient devenues les victimes des
féministes, qui les auraient imprudemment lancées dans le monde du travail !
Toutes ces affirmations n’empêchent pas la presse d’annoncer à intervalles
assez réguliers la mort du féminisme. Le féminisme ou la chronique d’une mort
annoncée. Tous ces silences, toutes ces désinformations, tous ces textes
hétérogènes, ces théories sans lendemain sont pourtant des chausse-trapes sur
le chemin qui conduit au féminisme.
Comment conclure ? Il est assez difficile de mesurer les effets
et les conséquences du mouvement féministe sur les jeunes générations, qui
expriment plutôt une conception du « féminisme, oui mais… ». Cette distance
s’explique en partie par leur manque d’information. D’autre part, le mouvement
féministe se caractérise par son refus de la hiérarchie, ce qui l’oppose à un
monde nettement hiérarchisé. Il n’est pas figé, il change, car il doit faire
face à l’imprévisible, aux reculs, aux régressions, aux blocages… Bref, il faut
sans cesse réinventer. Il en résulte que nous n’avons pas une doctrine immuable
à transmettre : notre discours est lié à notre action, il en est transformé et
il la transforme. Comme l’écrit Marcelle Marini, « Quand je dis : “je suis
féministe”, je ne me demande certes pas comment ça
doit se pratiquer et se théoriser, pas
même seulement : “comment ça se pratique et se théorise ?” mais,
inséparablement : “comment ça se vit ou n’arrive pas à se vivre, se désire, se
refuse, se souffre, s’imagine, se dit, ne parvient pas à se dire, s’invente,
etc., au fil des jours et des expériences des unes et des autres” » (Stratégies des femmes, éditions Tierce, 1984).
Cette prise de conscience personnelle qui est à l’origine du féminisme a trouvé
sa dynamique comme mouvement dans la solidarité face aux multiples vécus des
oppressions patriarcales. C’est à chaque génération de définir ce qui lui
apparaît comme l’intolérable qui, en cristallisant le malaise, débouchera sur
une force collective pour conduire à une émancipation et une libération qui
restent à conquérir.
Il est difficile de prévoir quelle sera la relève, comment,
pourquoi et dans quel contexte elle se fera. Néanmoins, le mouvement féministe,
qui est tantôt une rivière souterraine, tantôt un torrent bondissant, qui
diminue ou s’amplifie selon les conjonctures économique, politique et sociale,
pourrait bien resurgir grâce à une transnationalisation des revendications
féministes : en l’an 2000, pour la première fois dans l’histoire, des milliers
de femmes se sont retrouvées dans la Marche mondiale, remettant en cause le
patriarcat et la mondialisation du capitalisme néolibéral. Sommes-nous encore
dans la préhistoire d’un futur possible ? Ou à l’avant-veille ?
Virginia Woolf
[*]
Marie-José Salmon, présidente du Collectif de pratiques et de
réflexions féministes « Ruptures ».
[**]
Monique Dental, fondatrice du Collectif de pratiques et de
réflexions féministes « Ruptures ».