Empan
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I.S.B.N.2-7492-0132-2
168 pages

p. 72 à 75
doi: en cours

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Le dossier / Pratiques militantes

no50 2003/2

2003 EMPAN Le dossier / Pratiques militantes

Remarques sur les rapports entre générations ouvrières

Ouvriérisation et politisation

Stéphane Beaud  [*] Michel Pialoux  [**]
On ne peut pas comprendre les rapports entre générations ouvrières indépendamment de la manière dont le groupe ouvrier s'est structuré. Jusqu'aux années 1980, pour le dire vite, les ouvriers professionnels constituaient la fraction supérieure du groupe ouvrier de l'usine. Pour un ouvrier spécialisé (os), le « professionnel » était celui qui possédait un savoir-faire, qui n'était pas « en chaîne » et pouvait faire un peu de perruque – un travail à soi – dans son atelier. Souvent, il était propriétaire de sa maison, sa femme travaillait plus fréquemment que les femmes d'os, il avait fait un cap, ses enfants s'en sortaient mieux à l'école, etc. C'était en même temps celui qui savait se faire respecter, ne s'en laissait pas imposer, avait du répondant face au « patron » et qui, lorsqu'il prenait la parole, représentait « dignement » la classe ouvrière. Une transformation fondamentale de ces deux dernières décennies, et qui est restée peu visible, tient à ce que ces ouvriers professionnels, colonne vertébrale du groupe ouvrier, se sont réduits comme peau de chagrin. Or, ces « professionnels » étaient porteurs, à l’égard des nouvelles générations, d'un savoir professionnel, des « anciens » vers les plus jeunes. Si certains militants os ont pu s'opposer aux professionnels, en leur reprochant notamment de manquer de considération à leur égard, on avait l'impression que c'était aussi toujours sur fond de respect et qu'il y avait une sorte de satisfaction à pouvoir se reconnaître dans le groupe supérieur, celui qui donnait le ton, marquait des habitudes, transmettait des valeurs, faisait respecter la tradition ouvrière et garantissait (positivement) la coupure avec les petits chefs et cadres. Ces ouvriers professionnels ont façonné les nouvelles générations de militants, notamment parmi les os, leur transmettant une partie de leurs valeurs. Ils ont été les vecteurs et les porte-parole d'une culture politique qui prenait la forme d'une « culture d'opposition ». Ceux qui étaient militants – au syndicat, dans des partis politiques ou dans des associations – donnaient au « groupe ouvrier » dans son ensemble une image de soi positive, celle d'ouvriers qui défendaient leur honneur social avec leurs propres mots et compétences professionnelles. On peut donc considérer que le passage de relais entre générations ouvrières a été fortement perturbé par cet affaiblissement des op. On peut aussi en voir une trace dans les définitions d'eux-mêmes que donnent aujourd'hui les jeunes ouvriers (comme « opérateurs », « agents de fabrication »).
L'écart générationnel qui s'est creusé en milieu ouvrier s'explique aussi par le mode de socialisation scolaire et professionnelle. Pendant les années de croissance économique continue, un processus d'ouvriérisation a pu s'effectuer parmi les ouvriers d'origine sociale et géographique variée. Par exemple, des os d'origine rurale ou immigrée se sont « politisés » lentement, au contact des ouvriers de leur secteur. Il fallait aux nouveaux venus dans l'espace usinier « prendre leurs marques », se repérer dans son travail, apprendre les petites combines qui font gagner un peu de temps, mais aussi apprendre à décoder la logique des rapports sociaux en vigueur dans les ateliers, surmonter la peur, affronter la hiérarchie, avant d'« abattre son jeu » en devenant militants actifs. En fait, ce processus de politisation passait par des ouvriers du secteur qui étaient connus comme des figures de l'atelier, qui « en imposaient », parlant à égalité avec les agents de maîtrise. Dans les ateliers de production, les oppositions étaient tranchées : il y avait, d'un côté, les « fayots » et, de l'autre, les « copains », il fallait assez rapidement choisir son camp. Avant de se décider à militer, un os « observait » tout en étant « sympathisant », il votait pour le délégué du secteur et, plus tard (parfois des années), s'enhardissait, osait « s'afficher », prenait sa carte et ses timbres ; il appartenait alors de plein droit au monde des syndiqués de l'usine. Quelques années plus tard, il passait au stade de l'éligibilité, figurait sur la liste publique des délégués (dp ou chsct), était élu. En devenant délégué, il avait un « mandat » qui donnait des droits, notamment celui d'être protégé contre l'usine. Loin d'être un processus linéaire, la carrière du militant ouvrier passait presque toujours par des périodes d'hésitation à l’égard des risques pris (par rapport à son emploi mais aussi par rapport au niveau de vie rogné par les primes supprimées et les promotions professionnelles interdites). Il allait falloir être à la hauteur de la tâche – militer, c'est prendre la parole publiquement, rédiger des tracts, aider les copains, se battre contre les chefs, faire aussi bien que des personnages de l'usine (des op pour la plupart) qui impressionnaient par leur stature et leur « charisme ». Les militants ouvriers de l'usine, dont il faut rappeler qu'ils étaient très minoritaires, avaient bien conscience de s'inscrire dans le droit fil des générations antérieures de militants qui avaient lutté dans le même sens qu'eux, qui avaient fait reculer parfois la « boîte », chacune des générations ayant apporté sa pierre à l'édifice. Il y avait une tradition militante, des choses à faire et à ne pas faire, à dire et à ne pas dire, des tabous et des interdits, chacun le savait et les nouveaux venus ne tardaient pas à apprendre cette « culture », à s'initier, d'autant que les militants étaient susceptibles et prompts à réagir pour faire respecter l'ordre des choses, le leur (cf. lors des grèves, où chacun était testé et tout était « enregistré »). Les jeunes qui entraient à l'usine dans les années 1960-1970 étaient « pris » dans ces luttes, ces combats, et dans la culture d'opposition qui était celle imposée par les militants. L'ouvriérisation était indissociablement une politisation (« positive » ou « réactive », l'indifférence était rare, même si l'on ne militait pas, il fallait choisir son camp) qui s'enracinait dans la vie au travail – lors des pauses où se faisait la vie syndicale, où circulaient les journaux, les tracts, les « infos » – et dans le rapport aux chefs. Les militants apprenaient aux « jeunes » à se faire respecter, à contester les cadences, à repérer les failles du système, à mener une sorte de lutte au jour le jour, la « guéguerre » permanente contre les chefs. Pour cette génération d'os, les frontières étaient alors tranchées et nettes entre les groupes, le processus d'ouvriérisation « marchait » sur fond d'acculturation à la culture d'atelier et de politisation par l'intermédiaire des délégués, le sentiment d'indignité culturelle pouvait être retourné contre les chefs, si bien qu'il pouvait y avoir, chez ceux qui étaient pris dans cette forme de culture ouvrière, une espèce de rapport « heureux » avec la condition ouvrière par l'ajustement entre les dispositions de ces jeunes ouvriers et les positions occupées à l'usine.
Les années de chômage de masse et de précarité structurale ont cassé cette alchimie qui avait pu se produire entre ouvriérisation et politisation. Les jeunes ouvriers sont pris au piège de l'intérim (dont ils peuvent tirer un bénéfice immédiat). S'ils veulent être embauchés et obtenir le sésame du cdi pour pouvoir « faire leur vie », ils doivent faire leurs preuves au travail : être toujours présents, jamais malades ou absents, se tenir tranquilles, ne pas « fricoter » avec la cgt, etc. La situation qui leur est faite dans les usines d'aujourd'hui est très difficile (on peut citer le cas des 900 intérimaires de Renault-Sandouville remerciés sans ménagement après avoir rendu de bons et loyaux services pendant quelques mois). Elle exprime d'une manière paroxystique l'affaiblissement du statut ouvrier dans la société française. Si on prend le cas des jeunes de cité qui ont été recrutés en masse comme intérimaires lors de la période de reprise économique, la désillusion est grande pour ceux qui ont, comme ils disent, « visé l'embauche ». Beaucoup de ceux qui n'ont pas été reconduits en cdd ou en intérim tendent à voir dans cette situation d'exclusion du marché du travail les effets d'une politique systématique de discrimination dont ils sont les premières victimes dans l'entreprise, sur le mode du « on nous accepte pour un temps, on se sert de nous comme intérim mais on ne nous embauche pas ». À leurs yeux, la barrière sociale a reculé d'un cran mais elle existe toujours, cette fois déplacée à l'intérieur de l'entreprise.
 
Un jeune ouvrier face au syndicalisme
 
 
« Avec le recul, je me dis que c'est vrai que ça peut être une solution de se syndiquer. Au début, je me suis dit : “Je me mêle pas de syndicat”… parce qu'en fait si on milite au syndicat, on se dit toujours que le patron va dire : “Il est avec le syndicat, on l'embauche pas.” C'est vrai qu'au début, tout le monde dit ça, quoi… Au début, j'étais pas du côté des syndicats [silence]… parce que, après, le patron il va pas nous embaucher ou quoi que ce soit… donc, on se dit, ouais, celui-là il est plutôt syndicat, plutôt tchatcheur que travailleur, quoi… Et la plupart des patrons, qu'est-ce qu'ils recherchent ? Ils recherchent des gens qui bossent, des gens qui produisent, qui font la production, c'est ça… Mais maintenant que je suis embauché, j'ai des droits comme tout le monde… [réfléchissant] J'ai des droits… Quand j'étais intérimaire, c'est vrai que je fermais ma gueule, je pouvais pas [gueuler]… je disais ça mais vers la porte de sortie, quoi… Mais maintenant, c'est vrai, quand on est embauché, on a quand même des droits comme tout le monde, je pense que le fait d'aller voir un syndicat ou d'en discuter… c'est pas ça qui fait [changer] mais bon, c'est un apport, quoi » (Fouad, 26 ans, opérateur-régleur, en cdi depuis trois ans, mai 2001).
 
NOTES
 
[*] Stéphane Beaud, maître de conférences en sociologie à l’université de Nantes et chercheur associé au csu (cultures et sociétés urbaines) et au laboratoire de sciences sociales à l’ens-ulm.
[**] Michel Pialoux, maître de conférences à l’université Paris 5.
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