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I.S.B.N.2-7492-0132-2
168 pages

p. 80 à 85
doi: en cours

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Le dossier / Pratiques militantes

no50 2003/2

L’émergence du mouvement des Motivé-e-s, lors des élections municipales de mars 2001, a représenté un événement sur la scène politique à Toulouse et suscité, bien au-delà, l’espoir d’un renouvellement politique. Le pari de « faire de la politique autrement », de faire vivre la démocratie dans un mouvement qui rassemble des générations très composites, invite, deux ans après, à s’interroger : comment s’établissent les relations entre les différentes générations Motivé-e-s ? Comment est envisagée, au sein du mouvement, la question de la transmission ? Ce sont les questions que cet article tentera d’approcher [1].
 
L’histoire des Motivé-e-s : quelques repères
 
 
Le mouvement Motivé-e-s est né au croisement de plusieurs démarches, dans une filiation multiple. Au départ, des militants associatifs issus de l’immigration que la nécessité de dépasser les limites de l’action associative sur un quartier populaire à Toulouse pousse à s’inscrire dans le champ politique : c’est la création de Tactikollectif et parmi eux des chanteurs du groupe Zebda. Une démarche qui rejoint celle de militants des réseaux associatifs, syndicaux ou politiques impliqués dans le mouvement social unitaire des années 1995 ; des militants qui font l’analyse de l’impasse de la classe politique et aspirent à l’émergence d’une alternative politique. Le lien se fera avec Tactikollectif à un moment où les élections municipales représentent une opportunité. Le groupe s’élargira ensuite à des militants de l’antimondialisation, puis aux féministes… Les Motivé-e-s sont nés et décident rapidement de présenter une liste aux élections… Au cours de la campagne électorale, d’autres les rejoindront, plus ou moins engagés dans les mouvances militantes.
La campagne électorale
Les militants décrivent la campagne électorale comme une période d’euphorie. Le plaisir de partager une même vision du monde, des moments où l’espoir de changer le monde devient réalité… avec le sentiment de participer à un moment historique.
Des fondateurs aux « nouveaux venus à la politique », chacun a pu trouver sa place ; certes, les anciens syndicalistes ont parfois été contestés, les féministes bousculées et d’autres se sont plaints que la parole soit difficile à prendre, mais une dynamique consensuelle s’est imposée, soutenue par une dimension émotionnelle très prégnante. L’enthousiasme du challenge à réaliser a permis le dépassement des antagonismes et la confrontation intergénérationnelle a pu se jouer dans la complémentarité. Des conditions qui semblent avoir permis que l’engagement politique des Motivé-e-s soit pensé et réalisé dans un intergénérationnel vécu comme réciprocité et coopération, et non dans un rapport de verticalité, la campagne électorale fonctionnant comme un moment fondateur, résultat d’une alchimie entre les multiples composantes du mouvement.
De cette période demeurent des acquis que chacun s’accorde à reconnaître : la richesse que représente la diversité des origines militantes et la pluralité des modes de pensée, le consensus sur les principaux thèmes (l’immigration, le féminisme, la démocratie), qui paraissent fédérer les militants au-delà de leurs différences. La capacité des Motivé-e-s à « faire vivre » la démocratie, la dynamique égalitaire dans la prise de parole, étant certainement l’acquis majeur.
Les périodes suivantes seront plus difficiles
Une dynamique se crée avec l’objectif de mettre en œuvre le projet « faire de la politique autrement ». Mais comment s’y prendre ? Inventer de nouvelles pratiques n’est pas simple. Comment définir les priorités ? La crainte existe de reproduire le fonctionnement classique des partis politiques, et la présence des élus au conseil municipal, avec l’étude des dossiers, représente une réelle difficulté. Le mouvement n’est plus porté par un objectif clair, accessible à court terme. C’est un moment où d’anciens militants partent et où d’autres arrivent, contribuant à modifier la configuration du mouvement dans le sens du rajeunissement et de la féminisation… Le mouvement connaît une période de reflux… Aujourd’hui, les Motivé-e-s sont engagés dans les luttes locales et, malgré les difficultés et les tensions, la volonté demeure d’avancer ensemble.
 
Des relations complexes et ambivalentes entre les générations de militants
 
 
Analyser le processus de transmission engagé dans le mouvement suppose au préalable de distinguer les différents groupes qui le composent [2], de repérer les générations en présence et d’analyser les relations qu’elles entretiennent entre elles.
Plusieurs approches permettent d’appréhender la composition des Motivé-e-s. Une première est fondée sur l’ancienneté dans l’activité militante, identifiée comme un critère qui structure les générations dans le rapport qu’elles entretiennent avec le politique. On distinguera deux pôles : les « militants de longue date » et les « nouveaux venus à la politique ». Les « militants de longue date » regroupent les courants fondateurs : les militants associatifs issus de l’immigration, dont est issue la tête de liste des élections, des militants associatifs, syndicaux ou politiques, des féministes qui contribueront à créer les conditions de la prise de parole par tous. « Les nouveaux venus à la politique » comprennent des militants entrés dans le mouvement au cours de la campagne électorale ou à la suite des élections, des étudiants, des personnes de 30-35 ans dont l’expérience militante est plus diffuse ou plus récente.
Enrichissant cette approche, le travail de Christine Rousse [3], s’appuyant sur les travaux d’Habermas, propose une typologie [4] distinguant quatre classes de discours établies à partir de critères plus dynamiques intégrant des données qui définissent les relations entre militants et leurs rapports à l’action collective. La classe 1 est composée de militants nouveaux dans le mouvement, qui s’investissent dans l’action au détriment parfois du sens qu’ils lui confèrent. Ils sont actifs dans les activités et le fonctionnement (site Web, comptes rendus, panneaux). La classe 2 rassemble des militants politiques expérimentés ; leur expérience les autorise à faire valoir avec assurance leurs analyses, et ils manifestent peu d’ouverture aux positions divergentes. S’inscrivant dans des positions de pouvoir, ils instrumentalisent la parole et cherchent à convaincre et à emporter l’adhésion. La classe 3, très composite, comprend à la fois des hommes et des femmes, des militants expérimentés et d’autres moins. Ce groupe se définit par l’intérêt que portent ses membres aux échanges d’expériences et leur ouverture au débat. Enfin, la classe 4 comprend d’anciens militants d’organisations ou partis politiques qui expriment leurs critiques à l’égard de ces organisations ; ils témoignent, en outre, d’une attitude d’ouverture à l’égard des différentes composantes du mouvement et des militants peu expérimentés.
Cette typologie permet la mise en évidence d’une configuration transgénérationnelle des Motivé-e-s autour de deux conceptions du rapport au politique : d’une part, une conception (classes 1 et 2) fondée sur une logique de système (logique des organisations politiques, des militants inscrits dans l’institutionnel) et d’autre part une conception « mouvementiste » (classes 3 et 4) qui privilégie la discussion et l’échange dans l’élaboration du politique. Une problématique qui contribue à visibiliser des clivages qui recouvrent des ruptures et de réelles divergences politiques.
L’analyse qui suit tente, de manière plus modeste, d’exposer les représentations réciproques et les relations entre les générations Motivé-e-s selon le critère, pertinent malgré son caractère insuffisant, de « l’ancienneté » dans l’activité militante.
Les nouveaux venus à la politique se reconnaissent dans un mouvement qui regroupe des sensibilités et des expériences différentes, ils souhaitent s’y engager et « faire que ça marche ». Mais leurs positions traduisent aussi une méfiance à l’égard du militantisme traditionnel et les modèles d’analyse politique jugés rétrogrades et dépassés : des réactions qui attestent de clivages avec les militants anciens et d’une volonté de conserver leur libre arbitre. À l’opposé des positions dogmatiques, on privilégie ici une vision de la politique qui valorise la pluralité des analyses et s’élabore au plus près des réalités concrètes. Une vision où la dimension humaine, l’engagement relationnel et émotionnel l’emportent sur les systèmes de référence abstraits.
Ces militants ne se sentent pas toujours à l’aise dans le mouvement : ils ont le sentiment de n’être ni écoutés, ni entendus dans les instances collectives où s’opposeraient « les petites mains et les militants qui réfléchissent » ; conscients de manquer de culture politique, ils se plaignent d’une absence de reconnaissance de la part des militants expérimentés. Un point de vue à nuancer cependant : de jeunes militants disent en effet le soutien qu’ils rencontrent auprès des aînés et des féministes.
Les militants engagés de longue date dans une démarche alternative ont pu penser que leur expérience leur permettrait d’occuper une place centrale. La réalité est plus complexe : aujourd’hui peu nombreux, ils constatent que leurs positions sur des questions qu’ils jugent fondamentales ne sont pas toujours entendues. Paradoxalement, comme les « nouveaux venus », ils souffrent d’un manque de reconnaissance et certains d’entre eux vivent les relations avec les plus jeunes sur un registre plus ou moins conflictuel, regrettant que leur faible culture politique rende difficile leur inscription dans les débats. Et pourtant, la majorité des « anciens » reconnaissent l’enthousiasme, le désir d’engagement des jeunes militants et leur implication active dans la vie des Motivé-e-s !
En définitive, outre les clivages précédents, qui relèvent de réelles divergences politiques, cette analyse conduit au constat de relations complexes et ambivalentes entre les différentes générations Motivé-e-s ; des relations faites de représentations, d’expériences qui s’opposent, se contredisent ; des rapports qui hésitent entre rejet et adhésion. Des relations dont on peut se demander si elles ne sont pas construites, pour partie, sur un malentendu réciproque, les militants expérimentés reprochant aux « nouveaux venus » de ne pas être assez politisés et ces derniers accusant les aînés de jouer les donneurs de leçons et de ne pas les entendre. En fait, chaque génération reproche à l’autre le rapport qu’elle entretient à la politique. Cette défiance réciproque doit être resituée, pour être comprise, dans le contexte des changements politiques de ces dernières décennies et mise en relation avec la perte de crédibilité des grands modèles de transformation sociale et avec la crise de la représentation politique. Les choses se passent, d’un côté, comme si les militants expérimentés ne pouvaient pas échapper aux modèles politiques décrédibilisés de leur génération et, de l’autre, comme si on voulait ignorer que l’absence de culture politique des nouveaux militants était tributaire de la dépolitisation ambiante. Ce double malentendu n’est pas sans conséquences sur les relations entre les générations Motivé-e-s et la manière dont se construit le rapport au politique au sein du mouvement. Il est probable que l’incompréhension qui l’accompagne, en neutralisant les positions, représente un obstacle à la réflexion politique. On a pu observer, d’ailleurs, comment la conscience du malentendu, très présente au sein du mouvement, affecte en profondeur les militants, et la création récente d’une commission « Transmission des luttes » témoigne, à ce propos, d’une volonté de renouer les liens entre les générations.
 
La transmission, ou le lien à renouer…
 
 
Passé les élections, très tôt, le mouvement a pressenti l’intérêt d’un travail sur la transmission qui ne sera alors qu’amorcé… Pourtant, il semble bien que l’adhésion consensuelle des Motivé-e-s aux thèmes portés dès l’origine par les fondateurs du mouvement – l’immigration, les questions féministes, la démocratie – relève d’un processus de transmission ; que ces questions, qui demeurent aujourd’hui, dans la continuité, les axes de mobilisation du mouvement, sont des éléments fédérateurs qui marquent la continuité générationnelle. N’est-ce pas là le signe qu’une transmission s’opère, en lien avec la filiation multiple des Motivé-e-s, à travers ces axes de mobilisation partagés ?
Pourtant, une nouvelle prise de conscience s’effectue… La confrontation difficile lors des prises de décisions stratégiques, d’abord ressentie comme un frein, une menace pour l’avenir des Motivé-e-s, apparaît pour partie le résultat de la difficulté à se saisir de la question de la transmission. La transmission comprise, au sens de H. Arendt, comme « l’engagement de la génération adulte à favoriser la lisibilité du monde aux générations montantes… à les introduire dans le monde qui les précède [5] »… La problématique de la transmission redevient une préoccupation ; des militants font le constat d’une carence – « On n’a pas vu le problème… On ne s’est pas mis en position de transmettre » – et prennent conscience d’avoir négligé l’accueil des nouveaux. Dans ce mouvement dont le projet est de « faire de la politique autrement », la place accordée à l’Histoire, et notamment à l’histoire des luttes, est à nouveau perçue comme un enjeu pour l’avenir. Des militants expérimentés rappellent que « le renouveau politique suppose de se nourrir de l’expérience du passé » et insistent sur le rôle essentiel des « anciens » dans l’analyse des enjeux politiques et l’élaboration des positions du mouvement. Et puis, à la faveur de la commission « Transmission des luttes », on découvre ou redécouvre la richesse et la diversité des expériences de luttes auxquelles ont participé les « vieux » militants, mesurant alors la valeur de cet héritage pour le mouvement Motivé-e-s. Toutefois, la curiosité pour l’histoire est inégale ; si les militants entrés récemment dans le mouvement se déclarent impressionnés par la richesse de l’expérience de leurs aînés, ils sont méfiants à l’égard des « leçons du passé » et leur inscription dans l’histoire ne se fait pas spontanément. Ce rapport à l’historicité rejoint, nous semble-t-il, la question – sensible au sein de Motivé-e-s – de la légitimité. En effet, les militants peu expérimentés revendiquent de bénéficier de la même légitimité que les « anciens » et ne comprennent pas les difficultés qu’ils rencontrent à faire valoir cette légitimité lors de leurs prises de parole ou d’initiatives. N’est-ce pas alors la question du rapport à l’antériorité, à la temporalité que poserait ici cette génération militante qui ne conçoit pas que la légitimité ne soit pas « cadeau », mais qu’elle engage dans une démarche de construction et qu’elle se fonde sur la capacité à faire apparaître de la compétence et de la disposition « argumentative » dans l’espace public ?
À ce point de l’analyse, on peut se demander si le processus de la transmission au sein des Motivé-e-s n’est pas soumis à la capacité du mouvement à articuler la logique de la démocratie horizontale [6] et la problématique de l’antériorité. Dès son origine, le mouvement Motivé-e-s se définit par la place qu’il accorde à la question de la démocratie ; une démocratie soucieuse de favoriser la parole de chacun, une démocratie basée sur l’horizontalité [6], sans hiérarchie, rassemblant des contemporains égaux. Mais les Motivé-e-s constituent également, et de manière structurelle, un espace intergénérationnel qui rassemble des militants inscrits à des positions différentes dans l’histoire sociale et politique contemporaine. De ce fait, ils ne disposent ni de la même expérience du monde, ni des mêmes compétences. On peut alors se demander si le primat accordé au principe égalitaire n’engage pas le mouvement dans un processus dans lequel la dimension de la temporalité verticale (la démocratie verticale [6]) rencontre des difficultés à s’imposer, à trouver une légitimité ; les choses semblant se passer comme si le processus de transmission se heurtait, se confrontait à la difficulté à intégrer la démocratie verticale.
Au-delà de cette analyse, force est de constater que la dynamique de la transmission est tributaire des conditions dans lesquelles se déroulent les relations entre les générations militantes. Les situations formelles et d’ordre institutionnel (collectifs d’animation, assemblées générales) où se jouent la relation au pouvoir et les rapports antagonistes entre les générations sont peu propices aux processus de transmission. À l’inverse, chacun le reconnaît, la transmission est à l’œuvre de manière diffuse au quotidien dans les échanges, dans les moments de convivialité à l’issue des réunions, à l’occasion de rencontres spontanées. Ainsi, Francine rappelle avec émotion comment un « vieux » militant lui a fait le récit de la lutte du Larzac. La transmission s’opère alors par imprégnation, sans volonté explicite. Et puis il y a la mobilisation collective autour de luttes ; ainsi, lors de la récente « Marche des femmes des quartiers », l’implication aux débats préalables, la rencontre avec des femmes sur un quartier, ont permis à de jeunes militantes de mettre en cause leurs à-priori sur le féminisme et de découvrir l’enjeu des luttes des femmes. L’action collective fonctionne alors comme catalyseur « précipitant » le processus de transmission. Ce sont là également des situations de réciprocité, de reconnaissance mutuelle favorables. À ce propos, on ne sera pas surpris que la commission « Transmission des luttes » ait sollicité les « militants de longue date », leur proposant de témoigner, au sein du mouvement, des luttes dans lesquelles ils ont été engagés. Le mode du « récit » retenu ici témoigne du sens que les acteurs veulent donner à ces moments : « Réciter, c’est surtout transmettre, remettre un trésor… C’est du récit que nous attendons de pouvoir comprendre et endurer l’histoire, notre histoire », écrit F. Proust.
Les Motivé-e-s constituent un espace de fermentation politique où, depuis deux ans, dans une confrontation parfois douloureuse, tentent de s’élaborer des « arrangements » qui fassent de la politique autrement. Aujourd’hui, ce brassage appelle à mettre à distance les grands modèles d’analyse du monde, invitant à penser le politique, d’abord, du côté de l’expérience, de l’action concrète, et à privilégier l’engagement et l’implication personnelle, inscrivant par là sa rupture et son renouvellement. À présent, le mouvement, redécouvrant l’historicité, la richesse de l’expérience militante des aînés, mesure l’enjeu que représente la transmission pour l’avenir.
 
NOTES
 
[*] Madeleine Lefebvre, sociologue.
[1] Cet article a été rédigé à partir d’entretiens réalisés auprès de membres de Motivé-e-s.
[2] Les Motivé-e-s occupent des emplois qui vont de la plus grande précarité à des emplois de classe moyenne ou supérieure. Ils se définissent par un niveau culturel élevé et une participation à la culture des classes moyen-nes.
[3] C. Rousse, Diplôme universitaire d’études en pratiques sociales (2003), université Tou-louse-Le Mirail, « De la parole individuelle à l’action collective, ou comment faire de la politique autrement à Motivé-e-s ».
[4] Il s’agit d’une typologie d’individus qu’aucun individu ne présente concrètement. On parlera plutôt de sujet épistémique et non de sujet réel.
[5] F. Brayner, La transmission comme « responsabilité du monde ».
[6] F. Collin, L’homme est-il devenu superflu ?, éditions Odile Jacob, 1999.
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