2003
EMPAN
Le dossier / Pratiques militantes
Génération Motivé-e-s
Madeleine Lefebvre
[*]
L’émergence du mouvement des Motivé-e-s, lors des élections
municipales de mars 2001, a représenté un événement sur la scène politique à
Toulouse et suscité, bien au-delà, l’espoir d’un renouvellement politique. Le
pari de « faire de la politique autrement », de faire vivre la démocratie dans
un mouvement qui rassemble des générations très composites, invite, deux ans
après, à s’interroger : comment s’établissent les relations entre les
différentes générations Motivé-e-s ? Comment est envisagée, au sein du
mouvement, la question de la transmission ? Ce sont les questions que cet
article tentera d’approcher
[1].
L’histoire des Motivé-e-s : quelques repères
Le mouvement Motivé-e-s est né au croisement de plusieurs
démarches, dans une filiation multiple. Au départ, des militants associatifs
issus de l’immigration que la nécessité de dépasser les limites de l’action
associative sur un quartier populaire à Toulouse pousse à s’inscrire dans le
champ politique : c’est la création de Tactikollectif et parmi eux des
chanteurs du groupe Zebda. Une démarche qui rejoint celle de militants des
réseaux associatifs, syndicaux ou politiques impliqués dans le mouvement social
unitaire des années 1995 ; des militants qui font l’analyse de l’impasse de la
classe politique et aspirent à l’émergence d’une alternative politique. Le lien
se fera avec Tactikollectif à un moment où les élections municipales
représentent une opportunité. Le groupe s’élargira ensuite à des militants de
l’antimondialisation, puis aux féministes… Les Motivé-e-s sont nés et décident
rapidement de présenter une liste aux élections… Au cours de la campagne
électorale, d’autres les rejoindront, plus ou moins engagés dans les mouvances
militantes.
La campagne électorale
Les militants décrivent la campagne électorale comme une
période d’euphorie. Le plaisir de partager une même vision du monde, des
moments où l’espoir de changer le monde devient réalité… avec le sentiment de
participer à un moment historique.
Des fondateurs aux « nouveaux venus à la politique », chacun
a pu trouver sa place ; certes, les anciens syndicalistes ont parfois été
contestés, les féministes bousculées et d’autres se sont plaints que la parole
soit difficile à prendre, mais une dynamique consensuelle s’est imposée,
soutenue par une dimension émotionnelle très prégnante. L’enthousiasme du
challenge à réaliser a permis le dépassement des antagonismes et la
confrontation intergénérationnelle a pu se jouer dans la complémentarité. Des
conditions qui semblent avoir permis que l’engagement politique des Motivé-e-s
soit pensé et réalisé dans un intergénérationnel vécu comme réciprocité et
coopération, et non dans un rapport de verticalité, la campagne électorale
fonctionnant comme un moment fondateur, résultat d’une alchimie entre les
multiples composantes du mouvement.
De cette période demeurent des acquis que chacun s’accorde à
reconnaître : la richesse que représente la diversité des origines militantes
et la pluralité des modes de pensée, le consensus sur les principaux thèmes
(l’immigration, le féminisme, la démocratie), qui paraissent fédérer les
militants au-delà de leurs différences. La capacité des Motivé-e-s à « faire
vivre » la démocratie, la dynamique égalitaire dans la prise de parole, étant
certainement l’acquis majeur.
Les périodes suivantes seront plus difficiles
Une dynamique se crée avec l’objectif de mettre en œuvre le
projet « faire de la politique autrement ». Mais comment s’y prendre ? Inventer
de nouvelles pratiques n’est pas simple. Comment définir les priorités ? La
crainte existe de reproduire le fonctionnement classique des partis politiques,
et la présence des élus au conseil municipal, avec l’étude des dossiers,
représente une réelle difficulté. Le mouvement n’est plus porté par un objectif
clair, accessible à court terme. C’est un moment où d’anciens militants partent
et où d’autres arrivent, contribuant à modifier la configuration du mouvement
dans le sens du rajeunissement et de la féminisation… Le mouvement connaît une
période de reflux… Aujourd’hui, les Motivé-e-s sont engagés dans les luttes
locales et, malgré les difficultés et les tensions, la volonté demeure
d’avancer ensemble.
Des relations complexes et ambivalentes entre les générations de
militants
Analyser le processus de transmission engagé dans le mouvement
suppose au préalable de distinguer les différents groupes qui le
composent
[2], de repérer
les générations en présence et d’analyser les relations qu’elles entretiennent
entre elles.
Plusieurs approches permettent d’appréhender la composition des
Motivé-e-s. Une première est fondée sur l’ancienneté dans l’activité militante,
identifiée comme un critère qui structure les générations dans le rapport
qu’elles entretiennent avec le politique. On distinguera deux pôles : les «
militants de longue date » et les « nouveaux venus à la politique ». Les «
militants de longue date » regroupent les courants fondateurs : les militants
associatifs issus de l’immigration, dont est issue la tête de liste des
élections, des militants associatifs, syndicaux ou politiques, des féministes
qui contribueront à créer les conditions de la prise de parole par tous. « Les
nouveaux venus à la politique » comprennent des militants entrés dans le
mouvement au cours de la campagne électorale ou à la suite des élections, des
étudiants, des personnes de 30-35 ans dont l’expérience militante est plus
diffuse ou plus récente.
Enrichissant cette approche, le travail de Christine
Rousse
[3], s’appuyant sur
les travaux d’Habermas, propose une typologie
[4] distinguant quatre classes de discours établies à
partir de critères plus dynamiques intégrant des données qui définissent les
relations entre militants et leurs rapports à l’action collective. La classe 1
est composée de militants nouveaux dans le mouvement, qui s’investissent dans
l’action au détriment parfois du sens qu’ils lui confèrent. Ils sont actifs
dans les activités et le fonctionnement (site Web, comptes rendus, panneaux).
La classe 2 rassemble des militants politiques expérimentés ; leur expérience
les autorise à faire valoir avec assurance leurs analyses, et ils manifestent
peu d’ouverture aux positions divergentes. S’inscrivant dans des positions de
pouvoir, ils instrumentalisent la parole et cherchent à convaincre et à
emporter l’adhésion. La classe 3, très composite, comprend à la fois des hommes
et des femmes, des militants expérimentés et d’autres moins. Ce groupe se
définit par l’intérêt que portent ses membres aux échanges d’expériences et
leur ouverture au débat. Enfin, la classe 4 comprend d’anciens militants
d’organisations ou partis politiques qui expriment leurs critiques à l’égard de
ces organisations ; ils témoignent, en outre, d’une attitude d’ouverture à
l’égard des différentes composantes du mouvement et des militants peu
expérimentés.
Cette typologie permet la mise en évidence d’une configuration
transgénérationnelle des Motivé-e-s autour de deux conceptions du rapport au
politique : d’une part, une conception (classes 1 et 2) fondée sur une logique
de système (logique des organisations politiques, des militants inscrits dans
l’institutionnel) et d’autre part une conception « mouvementiste » (classes 3
et 4) qui privilégie la discussion et l’échange dans l’élaboration du
politique. Une problématique qui contribue à visibiliser des clivages qui
recouvrent des ruptures et de réelles divergences politiques.
L’analyse qui suit tente, de manière plus modeste, d’exposer
les représentations réciproques et les relations entre les générations
Motivé-e-s selon le critère, pertinent malgré son caractère insuffisant, de «
l’ancienneté » dans l’activité militante.
Les nouveaux venus à la
politique se reconnaissent dans un mouvement qui regroupe des
sensibilités et des expériences différentes, ils souhaitent s’y engager et «
faire que ça marche ». Mais leurs positions traduisent aussi une méfiance à
l’égard du militantisme traditionnel et les modèles d’analyse politique jugés
rétrogrades et dépassés : des réactions qui attestent de clivages avec les
militants anciens et d’une volonté de conserver leur libre arbitre. À l’opposé
des positions dogmatiques, on privilégie ici une vision de la politique qui
valorise la pluralité des analyses et s’élabore au plus près des réalités
concrètes. Une vision où la dimension humaine, l’engagement relationnel et
émotionnel l’emportent sur les systèmes de référence abstraits.
Ces militants ne se sentent pas toujours à l’aise dans le
mouvement : ils ont le sentiment de n’être ni écoutés, ni entendus dans les
instances collectives où s’opposeraient « les petites mains et les militants
qui réfléchissent » ; conscients de manquer de culture politique, ils se
plaignent d’une absence de reconnaissance de la part des militants
expérimentés. Un point de vue à nuancer cependant : de jeunes militants disent
en effet le soutien qu’ils rencontrent auprès des aînés et des
féministes.
Les militants engagés
de longue date dans une démarche
alternative ont pu penser que leur expérience leur permettrait d’occuper une
place centrale. La réalité est plus complexe : aujourd’hui peu nombreux, ils
constatent que leurs positions sur des questions qu’ils jugent fondamentales ne
sont pas toujours entendues. Paradoxalement, comme les « nouveaux venus », ils
souffrent d’un manque de reconnaissance et certains d’entre eux vivent les
relations avec les plus jeunes sur un registre plus ou moins conflictuel,
regrettant que leur faible culture politique rende difficile leur inscription
dans les débats. Et pourtant, la majorité des « anciens » reconnaissent
l’enthousiasme, le désir d’engagement des jeunes militants et leur implication
active dans la vie des Motivé-e-s !
En définitive, outre les clivages précédents, qui relèvent de
réelles divergences politiques, cette analyse conduit au constat de relations
complexes et ambivalentes entre les différentes générations Motivé-e-s ; des
relations faites de représentations, d’expériences qui s’opposent, se
contredisent ; des rapports qui hésitent entre rejet et adhésion. Des relations
dont on peut se demander si elles ne sont pas construites, pour partie, sur un
malentendu réciproque, les militants expérimentés reprochant aux « nouveaux
venus » de ne pas être assez politisés et ces derniers accusant les aînés de
jouer les donneurs de leçons et de ne pas les entendre. En fait, chaque
génération reproche à l’autre le rapport qu’elle entretient à la politique.
Cette défiance réciproque doit être resituée, pour être comprise, dans le
contexte des changements politiques de ces dernières décennies et mise en
relation avec la perte de crédibilité des grands modèles de transformation
sociale et avec la crise de la représentation politique. Les choses se passent,
d’un côté, comme si les militants expérimentés ne pouvaient pas échapper aux
modèles politiques décrédibilisés de leur génération et, de l’autre, comme si
on voulait ignorer que l’absence de culture politique des nouveaux militants
était tributaire de la dépolitisation ambiante. Ce double malentendu n’est pas
sans conséquences sur les relations entre les générations Motivé-e-s et la
manière dont se construit le rapport au politique au sein du mouvement. Il est
probable que l’incompréhension qui l’accompagne, en neutralisant les positions,
représente un obstacle à la réflexion politique. On a pu observer, d’ailleurs,
comment la conscience du malentendu, très présente au sein du mouvement,
affecte en profondeur les militants, et la création récente d’une commission «
Transmission des luttes » témoigne, à ce propos, d’une volonté de renouer les
liens entre les générations.
La transmission, ou le lien à renouer…
Passé les élections, très tôt, le mouvement a pressenti
l’intérêt d’un travail sur la transmission qui ne sera alors qu’amorcé…
Pourtant, il semble bien que l’adhésion consensuelle des Motivé-e-s aux thèmes
portés dès l’origine par les fondateurs du mouvement – l’immigration, les
questions féministes, la démocratie – relève d’un processus de transmission ;
que ces questions, qui demeurent aujourd’hui, dans la continuité, les axes de
mobilisation du mouvement, sont des éléments fédérateurs qui marquent la
continuité générationnelle. N’est-ce pas là le signe qu’une transmission
s’opère, en lien avec la filiation multiple des Motivé-e-s, à travers ces axes
de mobilisation partagés ?
Pourtant, une nouvelle prise de conscience s’effectue… La
confrontation difficile lors des prises de décisions stratégiques, d’abord
ressentie comme un frein, une menace pour l’avenir des Motivé-e-s, apparaît
pour partie le résultat de la difficulté à se saisir de la question de la
transmission. La transmission comprise, au sens de H. Arendt, comme «
l’engagement de la génération adulte à favoriser la lisibilité du monde aux
générations montantes… à les introduire dans le monde qui les précède
[5] »… La problématique de la transmission
redevient une préoccupation ; des militants font le constat d’une carence – «
On n’a pas vu le problème… On ne s’est pas mis en position de transmettre » –
et prennent conscience d’avoir négligé l’accueil des nouveaux. Dans ce
mouvement dont le projet est de « faire de la politique autrement », la place
accordée à l’Histoire, et notamment à l’histoire des luttes, est à nouveau
perçue comme un enjeu pour l’avenir. Des militants expérimentés rappellent que
« le renouveau politique suppose de se nourrir de l’expérience du passé » et
insistent sur le rôle essentiel des « anciens » dans l’analyse des enjeux
politiques et l’élaboration des positions du mouvement. Et puis, à la faveur de
la commission « Transmission des luttes », on découvre ou redécouvre la
richesse et la diversité des expériences de luttes auxquelles ont participé les
« vieux » militants, mesurant alors la valeur de cet héritage pour le mouvement
Motivé-e-s. Toutefois, la curiosité pour l’histoire est inégale ; si les
militants entrés récemment dans le mouvement se déclarent impressionnés par la
richesse de l’expérience de leurs aînés, ils sont méfiants à l’égard des «
leçons du passé » et leur inscription dans l’histoire ne se fait pas
spontanément. Ce rapport à l’historicité rejoint, nous semble-t-il, la question
– sensible au sein de Motivé-e-s – de la légitimité. En effet, les militants
peu expérimentés revendiquent de bénéficier de la même légitimité que les «
anciens » et ne comprennent pas les difficultés qu’ils rencontrent à faire
valoir cette légitimité lors de leurs prises de parole ou d’initiatives.
N’est-ce pas alors la question du rapport à l’antériorité, à la temporalité que
poserait ici cette génération militante qui ne conçoit pas que la légitimité ne
soit pas « cadeau », mais qu’elle engage dans une démarche de construction et
qu’elle se fonde sur la capacité à faire apparaître de la compétence et de la
disposition « argumentative » dans l’espace public ?
À ce point de l’analyse, on peut se demander si le processus de
la transmission au sein des Motivé-e-s n’est pas soumis à la capacité du
mouvement à articuler la logique de la démocratie horizontale
[6] et la problématique de
l’antériorité. Dès son origine, le mouvement Motivé-e-s se définit par la place
qu’il accorde à la question de la démocratie ; une démocratie soucieuse de
favoriser la parole de chacun, une démocratie basée sur l’horizontalité
[6], sans hiérarchie, rassemblant
des contemporains égaux. Mais les Motivé-e-s constituent également, et de
manière structurelle, un espace intergénérationnel qui rassemble des militants
inscrits à des positions différentes dans l’histoire sociale et politique
contemporaine. De ce fait, ils ne disposent ni de la même expérience du monde,
ni des mêmes compétences. On peut alors se demander si le primat accordé au
principe égalitaire n’engage pas le mouvement dans un processus dans lequel la
dimension de la temporalité verticale (la démocratie verticale
[6]) rencontre des difficultés à
s’imposer, à trouver une légitimité ; les choses semblant se passer comme si le
processus de transmission se heurtait, se confrontait à la difficulté à
intégrer la démocratie verticale.
Au-delà de cette analyse, force est de constater que la
dynamique de la transmission est tributaire des conditions dans lesquelles se
déroulent les relations entre les générations militantes. Les situations
formelles et d’ordre institutionnel (collectifs d’animation, assemblées
générales) où se jouent la relation au pouvoir et les rapports antagonistes
entre les générations sont peu propices aux processus de transmission. À
l’inverse, chacun le reconnaît, la transmission est à l’œuvre de manière
diffuse au quotidien dans les échanges, dans les moments de convivialité à
l’issue des réunions, à l’occasion de rencontres spontanées. Ainsi, Francine
rappelle avec émotion comment un « vieux » militant lui a fait le récit de la
lutte du Larzac. La transmission s’opère alors par imprégnation, sans volonté
explicite. Et puis il y a la mobilisation collective autour de luttes ; ainsi,
lors de la récente « Marche des femmes des quartiers », l’implication aux
débats préalables, la rencontre avec des femmes sur un quartier, ont permis à
de jeunes militantes de mettre en cause leurs à-priori sur le féminisme et de
découvrir l’enjeu des luttes des femmes. L’action collective fonctionne alors
comme catalyseur « précipitant » le processus de transmission. Ce sont là
également des situations de réciprocité, de reconnaissance mutuelle favorables.
À ce propos, on ne sera pas surpris que la commission « Transmission des luttes
» ait sollicité les « militants de longue date », leur proposant de témoigner,
au sein du mouvement, des luttes dans lesquelles ils ont été engagés. Le mode
du « récit » retenu ici témoigne du sens que les acteurs veulent donner à ces
moments : « Réciter, c’est surtout transmettre, remettre un trésor… C’est du
récit que nous attendons de pouvoir comprendre et endurer l’histoire, notre
histoire », écrit F. Proust.
Les Motivé-e-s constituent un espace de fermentation politique
où, depuis deux ans, dans une confrontation parfois douloureuse, tentent de
s’élaborer des « arrangements » qui fassent de la politique autrement.
Aujourd’hui, ce brassage appelle à mettre à distance les grands modèles
d’analyse du monde, invitant à penser le politique, d’abord, du côté de
l’expérience, de l’action concrète, et à privilégier l’engagement et
l’implication personnelle, inscrivant par là sa rupture et son renouvellement.
À présent, le mouvement, redécouvrant l’historicité, la richesse de
l’expérience militante des aînés, mesure l’enjeu que représente la transmission
pour l’avenir.
[*]
Madeleine Lefebvre, sociologue.
[1]
Cet article a été rédigé à partir d’entretiens réalisés auprès
de membres de Motivé-e-s.
[2]
Les Motivé-e-s occupent des emplois qui vont de la plus grande
précarité à des emplois de classe moyenne ou supérieure. Ils se définissent par
un niveau culturel élevé et une participation à la culture des classes
moyen-nes.
[3]
C. Rousse, Diplôme universitaire d’études en pratiques sociales
(2003), université Tou-louse-Le Mirail, « De la parole individuelle à l’action
collective, ou comment faire de la politique autrement à Motivé-e-s ».
[4]
Il s’agit d’une typologie d’individus qu’aucun individu ne
présente concrètement. On parlera plutôt de sujet épistémique et non de sujet
réel.
[5]
F. Brayner,
La transmission comme
« responsabilité du monde ».
[6]
F. Collin,
L’homme est-il devenu
superflu ?, éditions Odile Jacob, 1999.