Empan
érès

I.S.B.N.2-7492-0132-2
168 pages

p. 86 à 89
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Le dossier / Pratiques militantes

no50 2003/2

2003 EMPAN Le dossier / Pratiques militantes

Militants sociaux : passation diffuse d’une génération à l’autre

Claire Duport  [*]
En bavardant avec Séverin Montarello, militant du Mouvement populaire des familles dès 1944, un des fondateurs du Mouvement des squatters en 1946 à Marseille et des Castors un peu plus tard, puis professionnel de l’animation socioculturelle jusque dans les années 1980, nous nous demandions ce qu’il restait aujourd’hui de sa longue « carrière » militante dans les cités marseillaises. La sienne, et celle de quelques autres qui, de l’après-guerre aux années dsu, ont œuvré au sein des associations et des mouvements militants dans le but d’améliorer l’accueil et la vie quotidienne des habitants des cités et autres grands ensembles de logement social.
Cette conversation venait ponctuer la restitution d’un travail de recherche [1] sur le militantisme social à propos duquel nous avions souligné l’efficience des continuités davantage que des ruptures, des inventions ou des émergences. Le parti pris historique et généalogique sur lequel reposait ce travail apportait un éclairage sur les valeurs et les idéaux dont participe l’engagement militant dans le domaine socioculturel et sur les manières dont, au cours du xxe siècle, s’étaient constitués les structures d’action et les parcours d’acteurs. Et l’on concluait : « Il y a dans les fils généalogiques qui trament l’héritage militant, d’une part ce que l’on tient d’une longue tradition morale qui ancre la démocratie autour de la confrontation entre des mondes sociaux supposés vivre côte à côte, d’autre part ce qui participe de filiations directes. » Plus concrètement, nous expliquions que, alors que la plupart des analyses présentent l’action socioculturelle actuelle comme un milieu désincarné de ses valeurs militantes, notamment par la multiplication des procédures et dispositifs de développement social et urbain, nous avions vu la perpétuation des idéaux d’éducation et d’émancipation du peuple qui ont porté, depuis le xixe siècle, les utopies militantes sociales ; et que, alors qu’on nous énonce le plus souvent un milieu d’acteurs sociaux dont la professionnalité et la technicité président à l’action, nous avions recueilli des histoires personnelles qui révèlent l’importance des transmissions et des héritages dans la démarche de l’engagement militant.
Nous faisions ce constat critique du discours commun autant que d’une sociologie de l’engagement, qui tendent à voir du phénomène émergent autant qu’éphémère derrière chaque création d’association, de l’innovation à chaque mise en place de procédure sociale, et de la métamorphose à chaque renouvellement générationnel.
Aussi, reconstituant l’histoire sociale et les parcours d’acteurs du militantisme social de l’après-guerre à nos jours dans les cités marseillaises, nous avions vu se constituer un milieu – celui de l’action socio-culturelle – où les générations d’acteurs se côtoyaient dans l’action autant qu’elles se critiquaient dans les postures. Les premiers, militants issus le plus souvent du catholicisme social ou du syndicalisme ouvrier (l’un n’étant pas incompatible avec l’autre), s’étaient confrontés dès les années 1940 aux questions de logement et d’immigration formulées, dans l’après-guerre, en termes d’urgence sociale : à Marseille, des milliers d’immigrés arrivants s’entassaient dans les bidonvilles ; les autres, comme bonne partie des employés et ouvriers, habitaient les logements insalubres du centre-ville et des noyaux villageois. Rien que d’assez général sur l’ensemble du territoire national, sinon que Marseille, de par sa situation portuaire sur la Méditerranée, se trouve être le premier port d’arrivée des migrants du pourtour méditerranéen et du Sud-Est asiatique. La situation inquiète autant les autorités nationales que locales, mais les moyens et les déterminations politiques font défaut. Les immigrés arrivants seront « pris en charge » par les milieux associatifs catholiques et protestants, selon des logiques post-coloniales de pacification qui perdureront jusque dans les années 1980. Les autres, ouvriers et employés « mal logés » de toutes origines, s’engageront durablement dans un militantisme d’intérêt collectif, participant aux concertations et aux plans d’urbanisation qui produiront les grands ensembles. Ils en seront les premiers habitants, et aussi les animateurs au travers des associations de locataires, qui revendiquent d’abord les équipements de première nécessitɠ(des écoles, des voiries, des transports publics) puis des équipements socio-culturels, parce que « les gens se réunissaient dans les cours, dans le pré, il n'y avait pas de lieu de rencontre, rien pour faciliter la vie sociale. Les premières associations se sont constituées vers 1964-1965 et, pendant les cinq premières années, l'action sociale a fait de la récupération. Il s'agissait d'obtenir la fin des constructions et de demander des équipements pour que les gens puissent mieux vivre ».
« Déjà, en 1963, on avait fait une intervention auprès de tous les élus municipaux, de tous les architectes, pour apporter quelques propositions pour ne pas construire sans prévoir une vie sociale, un environnement intéressant. On nous a dit : ça va coûter trop cher, et il n'a pas été possible de mettre en place les équipements en même temps que la construction des logements [2]. »
Lorsque, à la fin des années 1960, grâce notamment à la politique volontariste de Gaston Defferre, maire de Marseille, se mettent en place les équipements socioculturels de quartier, ces même militants associatifs en seront les premiers animateurs, salariés, accomplissant ainsi l’idéal de promotion collective : que l’engagement participe à la réussite individuelle, mise au service du bien commun [3].
La décennie 1970 et le tout début des années 1980 voit arriver dans les équipements et les quartiers un nouveau profil d’animateurs, issus des mouvements gauchistes et antiracistes, mais aussi des écoles de travail social et des formations d’animateurs nouvellement créées. Ils s’inscrivent dans une démarche plus professionnelle, au sens de la technicité que leur confère leur formation et de leur accession au statut par le diplôme ; mais dans une démarche, aussi, autant politique que sociale, enrichissant la question du « vivre ensemble » dans les cités que portaient les premiers animateurs, d’actions volontaristes auprès des enfants d’immigrés : « Soit on jouait la carte de l'apaisement, et on se met le plus souvent du côté du plus fort ; moi, je voulais pas me mettre du côté du plus faible, parce que ça fait un peu curé, mais me mettre du côté où il me semblait qu'il y avait le plus de besoins. Et le besoin n'était pas du côté des quatre ou cinq familles qui manipulaient l'Amicale des locataires, mais du côté des familles arabes qui n'avaient pas de lieu pour se réunir, pas d'activités pour les enfants. Comme dans les années 1970 où les gens s’étaient mobilisés pour avoir une école qui n'existait pas dans la cité, dans les années 1980, on voulait un équipement. Comme une façon d'accéder à la citoyenneté, à égalité avec les autres [4]. »
En expérimentant le travail éducatif « de rue », en favorisant l’expression des jeunes issus des cités et de l’immigration par le militantisme associatif et l’animation socioculturelle, ils participent à la mise en visibilité publique et à l’initiation politique de ceux qu’on appellera les Beurs, ou encore la génération banlieue.
C’est cette génération de jeunes issus des cités et souvent de l’immigration algérienne, initiés à l’action militante par le milieu associatif socioculturel de leurs quartiers d’habitat, mais aussi dans les mouvements antiracistes et pour l’égalité des années 1983-1986 [5], qui vient dans les années 1980 rénover le milieu associatif des cités. Le nombre d’associations à vocation sociale et culturelle est démultiplié, les jeunes des cités qui les créent tentent aussi d’y faire des carrières, mais plus difficilement que leurs prédécesseurs, ou le plus souvent sur des statuts précaires. Pour autant, en prenant le relais de l’action socio-éducative dans les cités, ils perpétuent l’idéal d’affranchissement et d’émancipation de ceux qu’on appelait autrefois « le peuple » et que l’on nomme aujourd’hui les « défavorisés », projetant pour leurs « petits frères » les aspirations d’élites issues de l’immigration et des quartiers que d’aucuns avaient souhaitées pour eux-mêmes : « Par rapport aux besoins des habitants, aux besoins scolaires, il y a eu tout un travail de fait avant nous. Par exemple, tout ce qui est équipement, ça a été fait par des adultes, vraiment des gens politisés. Mais, parmi les militants, c'étaient que des Européens ou un public très francisé. Nous, on est arrivés dans les associations pour le loisir, s'occuper de nos petits frères, de nos parents immigrés, des gens d'origine étrangère. S’occuper des plus petits, ça avait un sens politique pour nous. Par exemple, on trouvait que les instits et les travailleurs sociaux avaient un jugement terrible par rapport à nos parents. Ils disaient : “Ils ne s'occupent pas de leurs enfants, ils ne pensent pas à bien parler français, ils ne font pas dȁ;9;efforts”, et ce discours continue, plus ou moins. Et nous, on disait : “Ils ne sont pas dans le coup, ils ne comprennent rien aux immigrés”. Ils dévalorisaient énormément. Et nous, on voulait réhabiliter la dignité de nos parents, on voulait s’en sortir et on voulait que nos petits frères réussissent [6]. »
Viennent donc les petits frères, sur la scène des cités : « Ça a commencé au début des années 1980, quand le dsu s'est mis en place. Ici, ça a toujours été un site phare pour toutes ces opérations. Donc, il y a eu plein de fric qui est tombé, surtout pour les jeunes, et nous, on a bénéficié de toutes ces opérations : on a fait des sorties, des camps, des activités, etc. Au début, on faisait tout cela avec des éducs, des as. Puis, il y a eu des types qui ont été un peu nos grands frères, qui étaient animateurs dans des associations du quartier qu’ils avaient montées, ou au centre social qui existait déjà depuis 1962 ou 1963. Quand on a été plus grands, ils nous ont fait passer le bafa et on a été animateurs dans le quartier. Après, on a monté les animations cantine avec l’association qu’avaient créée les plus grands, et la colo de quartier qui se faisait avec les enfants, les parents et les jeunes du quartier. Mais, au milieu des années 1990, le dsu et la mairie ont repris toutes ces idées qui venaient du terrain pour les institutionnaliser, et nous, on s’est retrouvés à la rue. C’est à ce moment qu’on a décidé de monter notre propre structure socioculturelle et essayer d’en vivre [7]. » C’est dans ce type de posture, qui mêle convictions sociales et réussite individuelle, que la dernière génération de jeunes des cités entre sur le terrain du militantisme.
Ainsi, des premières associations d’habitants des cités à nos jours, quatre générations [8] de militants sociaux se côtoient (plus qu’elles ne se succèdent puisque la période est trop brève pour que l’on se remplace). Les premiers critiquent les logiques urbanistiques qui ont présidé à la construction des grands ensembles et s’emploient à aménager la vie sociale des cités, organisant le face-à-face entre eux-mêmes et les populations immigrées comme un outil pédagogique d’éducation des classes populaires. Ils font de l’animation socioculturelle l’outil de leur réussite individuelle et collective parce que, au-delà de son ambition pédagogique, l’animation socioculturelle est un dispositif socioprofessionnel plus souple et plus ouvert que d’autres, moins soumis aux prérequis de diplômes, de réussite scolaire ou de privilèges de classe. La deuxième génération, critiquant l’absence des mondes défavorisés dans le milieu associatif, ouvre des voies d’émancipation et de réussite sociale aux enfants d’immigrés, qui prendront le relais sur fond de critique des politiques sociales et éducatives traditionnelles, accompagnant le développement des politiques de la ville.
Mais pour autant qu’une génération s’impose à la précédente sur fond de critique de ses modalités d’action et à travers des formes socioprofessionnelles différemment adaptées au contexte économique, tous partagent une même utopie sociale : celle du vivre-ensemble, et une même ambition : la promotion collective. Autrement dit, au-delà des désaccords parfois conflictuels sur les manières de faire et d’être en position légitime, ils partagent l’idée que l’action militante est un tremplin à la réussite de quelques-uns qui, mise au service de tous, peut changer la vie des cités.
C’est cela, cet idéal, que les militants sociaux partagent, qu’ils se transmettent de proche en proche, une manière de regarder le monde qui les entoure et de penser qu’ils peuvent y changer quelque chose.
Ainsi Séverin concluait-il notre conversation : « Quand je vois des jeunes qui réfléchissent et qui se bougent pour changer la vie dans les quartiers difficiles, je me dis : on a milité pendant des années et des années, on n'a pas milité pour rien. »
 
NOTES
 
[*] Claire Duport, Transverscité (Association d’étude et de recherches sur le milieu urbain), La Friche Belle-de-Mai, Marseille.
[1] Claire Duport, Michel Peraldi, Action culturelle, politiques de la ville et mobilité sociale : la longue marche des classes moyennes, Rapport au ministère de la Culture, ministère de la Jeunesse et des Sports, fas, div, Plan urbain, 1998.
[2] Lucien, militant associatif, qui deviendra directeur du centre social du quartier en 1970.
[3] L’accès au statut professionnel de ces militants leur confère la légitimité à représenter un collectif dont ils expriment la volonté générale, s’inscrivant par là dans la « cité civique ». Luc Boltanski, Laurent Thévenot, Les économies de la grandeur, Paris, puf, 1987.
[4] Vincent, premier « animateur de rue » du quartier en 1978.
[5] On se souvient des marches des Beurs pour l’égalité et contre le racisme, qui réunirent à plusieurs reprises, à Paris, près de 300 000 jeunes des quartiers de toute la France.
[6] Leila, fondatrice d’une association d’animation en 1983, puis d’une association de femmes du quartier.
[7] Fouad et Mous, fondateurs d’une association de loisirs et de tourisme pour les familles de leur cité.
[8] Le terme de « génération » est pris ici davantage en référence aux postures et modalités d’action qu’au sens de l’âge.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Claire Duport, Transverscité (Association d’étude et de ...
[suite] Suite de la note...
[1]
Claire Duport, Michel Peraldi, Action culturelle, polit...
[suite] Suite de la note...
[2]
Lucien, militant associatif, qui deviendra directeur du cen...
[suite] Suite de la note...
[3]
L’accès au statut professionnel de ces militants leur confè...
[suite] Suite de la note...
[4]
Vincent, premier « animateur de rue » du quartier en 19...
[suite] Suite de la note...
[5]
On se souvient des marches des Beurs pour l’égalité et cont...
[suite] Suite de la note...
[6]
Leila, fondatrice d’une association d’animation en 1983, pu...
[suite] Suite de la note...
[7]
Fouad et Mous, fondateurs d’une association de loisirs et d...
[suite] Suite de la note...
[8]
Le terme de « génération » est pris ici davantage en référe...
[suite] Suite de la note...