2003
EMPAN
Le dossier / Pratiques militantes
Militants sociaux : passation diffuse d’une génération à
l’autre
Claire Duport
[*]
En bavardant avec Séverin Montarello, militant du Mouvement
populaire des familles dès 1944, un des fondateurs du Mouvement des squatters
en 1946 à Marseille et des Castors un peu plus tard, puis professionnel de
l’animation socioculturelle jusque dans les années 1980, nous nous demandions
ce qu’il restait aujourd’hui de sa longue « carrière » militante dans les cités
marseillaises. La sienne, et celle de quelques autres qui, de l’après-guerre
aux années dsu, ont œuvré au sein des
associations et des mouvements militants dans le but d’améliorer l’accueil et
la vie quotidienne des habitants des cités et autres grands ensembles de
logement social.
Cette conversation venait ponctuer la restitution d’un travail
de recherche
[1] sur le
militantisme social à propos duquel nous avions souligné l’efficience des
continuités davantage que des ruptures, des inventions ou des émergences. Le
parti pris historique et généalogique sur lequel reposait ce travail apportait
un éclairage sur les valeurs et les idéaux dont participe l’engagement militant
dans le domaine socioculturel et sur les manières dont, au cours du
xxe siècle, s’étaient constitués les
structures d’action et les parcours d’acteurs. Et l’on concluait : « Il y a
dans les fils généalogiques qui trament l’héritage militant, d’une part ce que
l’on tient d’une longue tradition morale qui ancre la démocratie autour de la
confrontation entre des mondes sociaux supposés vivre côte à côte, d’autre part
ce qui participe de filiations directes. » Plus concrètement, nous expliquions
que, alors que la plupart des analyses présentent l’action socioculturelle
actuelle comme un milieu désincarné de ses valeurs militantes, notamment par la
multiplication des procédures et dispositifs de développement social et urbain,
nous avions vu la perpétuation des idéaux d’éducation et d’émancipation du
peuple qui ont porté, depuis le
xixe siècle, les utopies militantes
sociales ; et que, alors qu’on nous énonce le plus souvent un milieu d’acteurs
sociaux dont la professionnalité et la technicité président à l’action, nous
avions recueilli des histoires personnelles qui révèlent l’importance des
transmissions et des héritages dans la démarche de l’engagement
militant.
Nous faisions ce constat critique du discours commun autant que
d’une sociologie de l’engagement, qui tendent à voir du phénomène émergent
autant qu’éphémère derrière chaque création d’association, de l’innovation à
chaque mise en place de procédure sociale, et de la métamorphose à chaque
renouvellement générationnel.
Aussi, reconstituant l’histoire sociale et les parcours
d’acteurs du militantisme social de l’après-guerre à nos jours dans les cités
marseillaises, nous avions vu se constituer un milieu – celui de l’action
socio-culturelle – où les générations d’acteurs se côtoyaient dans l’action
autant qu’elles se critiquaient dans les postures. Les premiers, militants
issus le plus souvent du catholicisme social ou du syndicalisme ouvrier (l’un
n’étant pas incompatible avec l’autre), s’étaient confrontés dès les années
1940 aux questions de logement et d’immigration formulées, dans l’après-guerre,
en termes d’urgence sociale : à Marseille, des milliers d’immigrés arrivants
s’entassaient dans les bidonvilles ; les autres, comme bonne partie des
employés et ouvriers, habitaient les logements insalubres du centre-ville et
des noyaux villageois. Rien que d’assez général sur l’ensemble du territoire
national, sinon que Marseille, de par sa situation portuaire sur la
Méditerranée, se trouve être le premier port d’arrivée des migrants du pourtour
méditerranéen et du Sud-Est asiatique. La situation inquiète autant les
autorités nationales que locales, mais les moyens et les déterminations
politiques font défaut. Les immigrés arrivants seront « pris en charge » par
les milieux associatifs catholiques et protestants, selon des logiques
post-coloniales de pacification qui perdureront jusque dans les années 1980.
Les autres, ouvriers et employés « mal logés » de toutes origines, s’engageront
durablement dans un militantisme d’intérêt collectif, participant aux
concertations et aux plans d’urbanisation qui produiront les grands ensembles.
Ils en seront les premiers habitants, et aussi les animateurs au travers des
associations de locataires, qui revendiquent d’abord les équipements de
première nécessitɠ(des écoles, des voiries, des transports publics) puis des
équipements socio-culturels, parce que « les gens se réunissaient dans les
cours, dans le pré, il n'y avait pas de lieu de rencontre, rien pour faciliter
la vie sociale. Les premières associations se sont constituées vers 1964-1965
et, pendant les cinq premières années, l'action sociale a fait de la
récupération. Il s'agissait d'obtenir la fin des constructions et de demander
des équipements pour que les gens puissent mieux vivre ».
« Déjà, en 1963, on avait fait une intervention auprès de tous
les élus municipaux, de tous les architectes, pour apporter quelques
propositions pour ne pas construire sans prévoir une vie sociale, un
environnement intéressant. On nous a dit : ça va coûter trop cher, et il n'a
pas été possible de mettre en place les équipements en même temps que la
construction des logements
[2]. »
Lorsque, à la fin des années 1960, grâce notamment à la
politique volontariste de Gaston Defferre, maire de Marseille, se mettent en
place les équipements socioculturels de quartier, ces même militants
associatifs en seront les premiers animateurs, salariés, accomplissant ainsi
l’idéal de promotion collective : que l’engagement participe à la réussite
individuelle, mise au service du bien commun
[3].
La décennie 1970 et le tout début des années 1980 voit arriver
dans les équipements et les quartiers un nouveau profil d’animateurs, issus des
mouvements gauchistes et antiracistes, mais aussi des écoles de travail social
et des formations d’animateurs nouvellement créées. Ils s’inscrivent dans une
démarche plus professionnelle, au sens de la technicité que leur confère leur
formation et de leur accession au statut par le diplôme ; mais dans une
démarche, aussi, autant politique que sociale, enrichissant la question du «
vivre ensemble » dans les cités que portaient les premiers animateurs,
d’actions volontaristes auprès des enfants d’immigrés : « Soit on jouait la
carte de l'apaisement, et on se met le plus souvent du côté du plus fort ; moi,
je voulais pas me mettre du côté du plus faible, parce que ça fait un peu curé,
mais me mettre du côté où il me semblait qu'il y avait le plus de besoins. Et
le besoin n'était pas du côté des quatre ou cinq familles qui manipulaient
l'Amicale des locataires, mais du côté des familles arabes qui n'avaient pas de
lieu pour se réunir, pas d'activités pour les enfants. Comme dans les années
1970 où les gens s’étaient mobilisés pour avoir une école qui n'existait pas
dans la cité, dans les années 1980, on voulait un équipement. Comme une façon
d'accéder à la citoyenneté, à égalité avec les autres
[4]. »
En expérimentant le travail éducatif « de rue », en favorisant
l’expression des jeunes issus des cités et de l’immigration par le militantisme
associatif et l’animation socioculturelle, ils participent à la mise en
visibilité publique et à l’initiation politique de ceux qu’on appellera les
Beurs, ou encore la génération banlieue.
C’est cette génération de jeunes issus des cités et souvent de
l’immigration algérienne, initiés à l’action militante par le milieu associatif
socioculturel de leurs quartiers d’habitat, mais aussi dans les mouvements
antiracistes et pour l’égalité des années 1983-1986
[5], qui vient dans les années 1980 rénover
le milieu associatif des cités. Le nombre d’associations à vocation sociale et
culturelle est démultiplié, les jeunes des cités qui les créent tentent aussi
d’y faire des carrières, mais plus difficilement que leurs prédécesseurs, ou le
plus souvent sur des statuts précaires. Pour autant, en prenant le relais de
l’action socio-éducative dans les cités, ils perpétuent l’idéal
d’affranchissement et d’émancipation de ceux qu’on appelait autrefois « le
peuple » et que l’on nomme aujourd’hui les « défavorisés », projetant pour
leurs « petits frères » les aspirations d’élites issues de l’immigration et des
quartiers que d’aucuns avaient souhaitées pour eux-mêmes : « Par rapport aux
besoins des habitants, aux besoins scolaires, il y a eu tout un travail de fait
avant nous. Par exemple, tout ce qui est équipement, ça a été fait par des
adultes, vraiment des gens politisés. Mais, parmi les militants, c'étaient que
des Européens ou un public très francisé. Nous, on est arrivés dans les
associations pour le loisir, s'occuper de nos petits frères, de nos parents
immigrés, des gens d'origine étrangère. S’occuper des plus petits, ça avait un
sens politique pour nous. Par exemple, on trouvait que les instits et les
travailleurs sociaux avaient un jugement terrible par rapport à nos parents.
Ils disaient : “Ils ne s'occupent pas de leurs enfants, ils ne pensent pas à
bien parler français, ils ne font pas d
ȁ;9;efforts”, et ce discours continue,
plus ou moins. Et nous, on disait : “Ils ne sont pas dans le coup, ils ne
comprennent rien aux immigrés”. Ils dévalorisaient énormément. Et nous, on
voulait réhabiliter la dignité de nos parents, on voulait s’en sortir et on
voulait que nos petits frères réussissent
[6]. »
Viennent donc les petits frères, sur la scène des cités : « Ça
a commencé au début des années 1980, quand le
dsu s'est mis en place. Ici, ça a toujours été
un site phare pour toutes ces opérations. Donc, il y a eu plein de fric qui est
tombé, surtout pour les jeunes, et nous, on a bénéficié de toutes ces
opérations : on a fait des sorties, des camps, des activités, etc. Au début, on
faisait tout cela avec des éducs, des
as. Puis, il y a eu des types qui ont été un
peu nos grands frères, qui étaient animateurs dans des associations du quartier
qu’ils avaient montées, ou au centre social qui existait déjà depuis 1962 ou
1963. Quand on a été plus grands, ils nous ont fait passer le
bafa et on a été animateurs dans le
quartier. Après, on a monté les animations cantine avec l’association
qu’avaient créée les plus grands, et la colo de quartier qui se faisait avec
les enfants, les parents et les jeunes du quartier. Mais, au milieu des années
1990, le
dsu et la mairie ont repris
toutes ces idées qui venaient du terrain pour les institutionnaliser, et nous,
on s’est retrouvés à la rue. C’est à ce moment qu’on a décidé de monter notre
propre structure socioculturelle et essayer d’en vivre
[7]. » C’est dans ce type de
posture, qui mêle convictions sociales et réussite individuelle, que la
dernière génération de jeunes des cités entre sur le terrain du
militantisme.
Ainsi, des premières associations d’habitants des cités à nos
jours, quatre générations
[8] de militants sociaux se côtoient (plus qu’elles ne se
succèdent puisque la période est trop brève pour que l’on se remplace). Les
premiers critiquent les logiques urbanistiques qui ont présidé à la
construction des grands ensembles et s’emploient à aménager la vie sociale des
cités, organisant le face-à-face entre eux-mêmes et les populations immigrées
comme un outil pédagogique d’éducation des classes populaires. Ils font de
l’animation socioculturelle l’outil de leur réussite individuelle et collective
parce que, au-delà de son ambition pédagogique, l’animation socioculturelle est
un dispositif socioprofessionnel plus souple et plus ouvert que d’autres, moins
soumis aux prérequis de diplômes, de réussite scolaire ou de privilèges de
classe. La deuxième génération, critiquant l’absence des mondes défavorisés
dans le milieu associatif, ouvre des voies d’émancipation et de réussite
sociale aux enfants d’immigrés, qui prendront le relais sur fond de critique
des politiques sociales et éducatives traditionnelles, accompagnant le
développement des politiques de la ville.
Mais pour autant qu’une génération s’impose à la précédente sur
fond de critique de ses modalités d’action et à travers des formes
socioprofessionnelles différemment adaptées au contexte économique, tous
partagent une même utopie sociale : celle du vivre-ensemble, et une même
ambition : la promotion collective. Autrement dit, au-delà des désaccords
parfois conflictuels sur les manières de faire et d’être en position légitime,
ils partagent l’idée que l’action militante est un tremplin à la réussite de
quelques-uns qui, mise au service de tous, peut changer la vie des
cités.
C’est cela, cet idéal, que les militants sociaux partagent,
qu’ils se transmettent de proche en proche, une manière de regarder le monde
qui les entoure et de penser qu’ils peuvent y changer quelque chose.
Ainsi Séverin concluait-il notre conversation : « Quand je vois
des jeunes qui réfléchissent et qui se bougent pour changer la vie dans les
quartiers difficiles, je me dis : on a milité pendant des années et des années,
on n'a pas milité pour rien. »
[*]
Claire Duport, Transverscité (Association d’étude et de
recherches sur le milieu urbain), La Friche Belle-de-Mai, Marseille.
[1]
Claire Duport, Michel Peraldi,
Action culturelle, politiques de la ville et mobilité sociale : la longue
marche des classes moyennes, Rapport au ministère de la Culture,
ministère de la Jeunesse et des Sports,
fas,
div, Plan urbain, 1998.
[2]
Lucien, militant associatif, qui deviendra directeur du centre
social du quartier en 1970.
[3]
L’accès au statut professionnel de ces militants leur confère
la légitimité à représenter un collectif dont ils expriment la volonté
générale, s’inscrivant par là dans la « cité civique ». Luc Boltanski, Laurent
Thévenot,
Les économies de la
grandeur, Paris,
puf,
1987.
[4]
Vincent, premier « animateur de rue » du quartier en
1978.
[5]
On se souvient des marches des Beurs pour l’égalité et contre
le racisme, qui réunirent à plusieurs reprises, à Paris, près de 300 000 jeunes
des quartiers de toute la France.
[6]
Leila, fondatrice d’une association d’animation en 1983, puis
d’une association de femmes du quartier.
[7]
Fouad et Mous, fondateurs d’une association de loisirs et de
tourisme pour les familles de leur cité.
[8]
Le terme de « génération » est pris ici davantage en référence
aux postures et modalités d’action qu’au sens de l’âge.