Empan
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I.S.B.N.2-7492-0132-2
168 pages

p. 9 à 11
doi: en cours

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Le dossier

no50 2003/2

2003 EMPAN Le dossier

Introduction

Martine Pagès  [*]
« J’ai l’impression… je ne sais comment dire ça… d’avoir trahi, de vous avoir lâchés. Ce qui m’intéresse en vous c’est la profondeur du futur que vous abritez, tout l’indécidable dont vous êtes gros. Vous êtes encore un peu simplets, c’est inévitable, c’est normal, et en même temps chacun de vous est une facette du seul mystère qui nous reste, celui de l’avenir. Et je ne peux pas dire que j’admire cela – pas plus qu'il n’y a de raison d’admirer la beauté. Mais la beauté comme l’avenir sont passionnants […]. »
O. Rolin, Tigre de papier, Minuit, 2003.
Au contraire de ce qu’affirme Olivier Rolin, ce qui frappe à la lecture des articles ici réunis, c’est que la question de la transmission renvoie bien plus au présent qu’à l’avenir. Elle renvoie dans un premier temps au monde dans lequel nous vivons, c’est-à-dire au présent. Si la transmission a bien partie liée avec l’histoire, l’avenir et la politique, la mise en réflexion de la génération adulte à propos de la jeunesse a un effet tel qu’il attire d’abord le regard sur le présent. Le jeune, « nouveau venu » comme « part du monde présent », est, aujourd’hui comme hier, occasion et prétexte à désigner les désarrois du monde tel qu’il va.
Comment vivent les jeunes dont on parle, en qui l’on confie nos attentes, quelles sont leurs conditions de « venue au monde », que partageons-nous avec eux de ce monde dont nous sommes aussi les contemporains, sinon les auteurs ?
« L’enfance est finie », nous dit-on, et la psychanalyse répercute une angoisse d’abandon : le sentiment le mieux partagé des parents et des enfants aujourd’hui serait, en effet, cette angoisse d’être seul.
Quel regard réciproque se portent les générations entre elles ? Quelle « interlocution » existe entre les anciens et les nouveaux ? Au travers du regard sur les jeunes, c’est une société d’adultes qui s’ausculte, qui se regarde devenir.
La deuxième chose qui frappe, même si elle est plus sous-jacente, plus diffuse, c’est ce qu’on pourrait appeler le questionnement politique, à condition de donner à cette expression son sens le plus large et le plus noble à la fois, c’est-à-dire celui de la croyance en un idéal d’affranchissement et d’émancipation. Quels que soient les angles d’approche, cette préoccupation est au cœur de chacun des écrits. Ainsi, la transmission est pensée comme un échange entre jeunes et adultes qui inscrit la génération non seulement dans le symbolique, mais aussi, et peut-être avant tout, dans l’histoire. Chacun, de là où il se trouve, chercheur, praticien ou pédagogue, réfléchit ici aux meilleures conditions de réalisation d’une transmission comme possible levier de l’émancipation.
Dans ce sens, nous nous situons bien dans l’interrogation portée par Hannah Arendt dans La crise de la culture, de ce qu’il faut de « responsabilité du monde » pour transmettre un désir de futur aux jeunes générations et permettre un projet d’avenir pour un « monde commun ».
Ce souci du politique ou du projet « émancipateur », même s’il est peu nommé comme tel, pourrait ici avoir le rôle de ce que Arendt appelle « le trésor perdu des révolutions », ce trésor qui doit être nommé par les générations des anciens afin qu’il constitue un héritage pour les nouveaux, afin d’« assigner un passé à l’avenir ».
Au fur et à mesure que le numéro s’écrivait et que la réflexion prenait corps, une première distinction s’est imposée : la transmission ne se résume pas à l’héritage, il ne faut surtout pas la confondre avec lui et, si elle en suppose une part, elle l'excède de différentes manières. L’héritage est de l’ordre des déterminismes, la transmission suppose une volonté de transmettre : elle est donc du côté de la responsabilité.
De la part de celui qui reçoit, cela suppose ruptures, mises à distance, voire arrachement à l’héritage : « La filiation est un art de tenir le fil et de casser le fil » (F. Colin).
Transmettre est d’autant plus difficile que la volonté n’y suffit pas : on transmet bien davantage ce que l’on est que ce que l’on veut, c’est un rapport d’« imprégnation » : « L’acte de transmettre… se déroule dans le temps dans une longue habitude d’être ensemble » (S. Mantel). Un autre trait essentiel est celui de la nécessaire réciprocité ; « qui accueille cependant la dissymétrie ». « La transmission ne se fait jamais à sens unique ; elle s’inscrit dans un processus de reconnaissance mutuelle. »
Enfin, et ceci semble bien être une caractéristique centrale, la transmission s’opère par ruptures et « réarrangements » :
  • ruptures et réarrangements des femmes migrantes où se combinent dans de longs et douloureux allers-retours les expériences du « traumatisme et de la créativité » ;
  • négociation de « dons et contre-dons » au sein de générations de femmes tentant de rompre les liens de dépendance et le cercle de la souffrance dans l’espace familial et domestique.
Dans l’impossibilité de la transmission et de ces formes de réarrangement, les violences engendrées peuvent être extrêmes et produire de la désaffiliation, de l’enfermement.
Si la transmission est bien « un rapport bilatéral » d’un acte à un acte et d’un acteur à un autre acteur, de nombreux textes démontrent toute la difficulté de ce rapport.
Françoise Colin décrit des formes de « transmissions concurrentes » à celles des anciens, il s’agit soit de « transmissions horizontales », celles des pairs, soit de transmissions marchandes (télé, Net, etc.), d’autant plus puissantes qu’elles agissent dans le registre du pulsionnel et de l’instantané.
François Sicot, pour sa part, montre bien qu’une transmission dans l’ordre générationnel ne suffit pas pour garantir « à la jeunesse des quartiers de la relégation » une place dans la société. « Je me raisonne en français, je m’existe en arabe », dit l’un de ses interlocuteurs, témoignant ainsi d’une déchirure qui persiste et installe les générations d’enfants de migrants maghrébins dans une position de génération sans héritage et en manque d’appartenance à un sentiment de destin collectif. Prendre au sérieux la phrase de René Char – « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament » –, c’est réfléchir ensemble aux conditions qui permettraient à cette génération de « tout inventer » à son tour, autrement dit de leur permettre de donner un sens collectif à une histoire vécue jusqu’ici sur le mode de l’indignité personnelle. C’est à ce projet que semble tenter de répondre une expérience quasi intime d’une éducatrice et de quelques jeunes co-produisant le récit de leurs histoires de vie dans un film où se rejouent leurs interrogations tant existentielles que politiques au moment du décès de l’un de leurs pairs (précisément).
Enfin, si l’on ne devait retenir qu’un seul concept qui renvoie à l’état des phénomènes de transmission contemporains, c’est certainement cette notion de « passation diffuse » (C. Duport) qu’il faudrait retenir.
Elle est destinée à qualifier les transmissions de valeurs intergénérationnelles des militants des quartiers populaires qui, au sein d’associations, ont su conférer reconnaissance et dignité aux cultures immigrées. Dans un contexte différent, on retrouve des passations tout aussi décalées dans le cas des jeunes ouvriers intérimaires mal à l’aise face à l’héritage du syndicalisme ou dans celui des jeunes « féministes malgré elles », ou encore dans les « mouvances » complexes des mouvements dits de « nouvelle radicalité » aux filiations politiques multiples (cf. le cas bien spécifique des Motivé-e-s à Toulouse). Par sa connotation d’opacité d’un geste qui serait furtif – la notion de passation renvoie à l’idée du passage de témoin, rapide et comme in extremis –, cette expression résume bien, nous semble-t-il, l’état d’esprit du moment. État d’esprit qui fait de nous, adultes, des spectateurs anxieux devant un monde défait que nous livrons à une jeunesse sceptique paraissant devoir reprendre à son compte la réplique d’Hamlet : « Le temps est hors des gonds. Ô sort maudit que ce soit moi qui aie à le rétablir. »
 
NOTES
 
[*]Martine Pagès, sociologue, irfces. Ce numéro a été élaboré et coordonné par Madeleine Lefebvre et Martine Pagès.
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