Empan
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I.S.B.N.2-7492-0133-0
160 pages

p. 106 à 109
doi: en cours

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Le dossier / Témoignages

no51 2003/3

2003 EMPAN Le dossier / Témoignages

Le rugby, une réserve d’Indiens ?

  Jean-Pierre Delbouys  [*] (entretien avec  André Boniface)
Le rugby est l’un des rares sports collectifs de combat ; c’est dans sa nature même qu’il faut chercher ses capacités à intégrer et à générer des richesses un peu décalées.
Lorsqu’il est question, un dimanche après-midi de pluie, quelque part du côté de Brive ou de Toulon, d’affronter un adversaire dont on sait que les intentions ne sont par forcément diplomatiques, on vit des moments où nombre de barrières sociales, intellectuelles ou morales, soudain s’effondrent. Dans ces circonstances là, avant de monter au feu de cette guerre des temps de paix, lorsqu’on se retrouve dans les vestiaires une heure avant le match, il n’y a plus de notaire, de bac + 5, d’employé de mairie, d’Australien, de Tunisien, de « caractériel » ou de « cons » (à connotations toulousaines !) : il reste une vingtaine d’hommes nus devant l’événement, chargés de leurs angoisses ou de leurs peurs, dont les regards se croisent ou se perdent, en quête de vérités profondes, au fond de soi, au fond de l’autre pour avancer. Quelques minutes après, l’arbitre va siffler brièvement pour dire aux deux équipes que l’heure est arrivée et qu’il va falloir emprunter épaule contre épaule, regards de défi contre regards de défi, le tunnel qui mène à ce que le journaliste Georges Pastre avait appelé justement « l’herbe de vérité ». On n’entend alors que le bruit des crampons sur le ciment et quelques souffles brutaux dont on ne sait s’ils disent la rage ou l’angoisse.
Il faut avoir vécu ces moments extrêmes pour savoir que le rugby est une formidable gomme à différences et un extraordinaire révélateur de soi. C’est certainement la raison majeure pour laquelle ce sport laisse des traces indélébiles dans l’esprit de ceux qui l’ont pratiqué, à quelque niveau que ce soit, créant comme une « franc-maçonnerie », mais ouverte.
En fait, plus et mieux qu’une « franc-maçonnerie », le rugby est une réserve d’Indiens, qui traversent la vie et leur vie avec des valeurs à contre-courant de ce début de siècle, mais qui ont tout de même un parfum d’éternité tel que nous pensons qu’elles ne sont qu’une braise que ranimeront un jour des vents nouveaux. Quelles sont ces valeurs en contradiction avec le monde actuel ?
D’abord, le rugby est un sport du temps, de la mémoire et de la durée : il est enraciné dans des traditions, dans des cultures ; ses Indiens ont des plumes et des chants particuliers. Et l’on est de cette tribu « hasta la muerte ». Or le monde où nous vivons est celui de l’éphémère, du clip, du kleenex et du jetable.
Il n’y a pas de réussite possible en rugby sans volonté forte de connaître et de comprendre celui avec lequel on joue ; car on ne part pas à la « guerre », ou l’on n’y va pas bien, avec quelqu’un d’étranger. La communion précède le combat en rugby ; or nous sommes dans un monde qui multiplie les îlots de solitude, rejette l’existence de l’autre et la volonté même de l’approcher.
L’un des gestes les plus beaux du rugby est la passe. Or la passe est une véritable offrande qui exige pour le passeur un esprit de sacrifice, un don de soi, car à peine le ballon est-il transmis au partenaire qu’il faut subir le plaquage, qui ressemble parfois à un châtiment. Autrement dit, pour permettre aux partenaires de mieux s’exprimer, il faut soi-même se sacrifier, « aller à la corne ». C’est vraiment à contre-courant des « valeurs » du monde actuel qui développent l’égocentrisme, l’égoïsme, où l’on exige beaucoup, où l’on se crispe sur les droits et l’on oublie le don, l’altruisme, les devoirs.
En rugby, les équipes qui réussissent sont celles qui, au-delà de leurs entraîneurs et de leurs dirigeants, arrivent à s’inventer et à nourrir une âme, une identité collective, et la portent comme un étendard secret. Or le monde actuel est celui de la standardisation, du tout est pareil, du tout se vaut.
Au rugby – et cela est encore vrai dans le rugby de haut niveau –, les corps sont ce qu’ils sont, dans l’étonnante diversité, et chacun joue avec le sien (après avoir cherché à mieux le connaître, mieux le cultiver) dans une partition complexe où le géant maigre, le petit gros un peu ventru, l’armoire à glace, l’athlète modèle athénien peuvent s’exprimer dans un collectif. J’ai connu dans les années 1980 un arrière de Lormont, très bon joueur, qui avait un bras paralysé ; j’ai joué en juniors avec un demi-de-mêlée qui avait une grave attaque de poliomyélite à une jambe ; j’ai vu jouer Jean Gachassin, minuscule bonhomme, génie de l’attaque des années 1960 ; j’ai vu un week-end jouer contre Bayonne un pilier d’une grande équipe française qui ressemble beaucoup plus à une lourde barrique qu’à un athlète de haut niveau !… Et chacun à sa place, sur le terrain, donne ce qu’il est, dans ce concert ovale un peu désuet mais auquel nous continuons de croire.
Nous avons voulu grandir ces quelques réflexions en donnant la parole à notre ami André Boniface qui, depuis les années 1950 jusqu’aux années 1970, fut l’un des joueurs les plus inspirés et les plus beaux de la planète rugby, et qui demeure une légende.
André et son frère Guy viennent de faire l’objet d’un superbe récit de Denis Lalanne, Le temps des Boni, et d’un film émouvant de Frank Nicotra portant le même titre, que la télévision va bientôt diffuser.
Nous avons retrouvé le grand Boni sur les terres où il s’est retiré, à Hossegor, à deux pas du lac…
Jean-Pierre Delbouys : Tu m’as dit un jour que le regard de Jean Dauger sur ton jeu était plus important que celui de 5 000 spectateurs ? Cela amène deux questions :
  • aurais-tu joué avec plaisir à huis clos ?
  • quels ont été les moteurs les plus profonds dans ta pratique du rugby de haut niveau ?
André Boniface : Lorsque j’ai pu dire que le regard de Jean Dauger était plus important que celui de 5 000 spectateurs, c’est un peu avec exagération, car il y avait tout de même des gens (par exemple toi) que je ne connaissais pas, qui ne venaient pas me parler ou hélas pour eux qui n’osaient pas, avaient une connaissance approfondie du jeu et parvenaient à comprendre les gestes qui semblaient les plus simples tout en étant les plus difficiles à accomplir. Il est certain que les moments que nous passions avec Jean après les matchs étaient des moments privilégiés. Sa critique sur notre jeu avait mille fois plus d’importance que celle des journalistes. Son regard brillait lorsqu’il nous parlait de beauté du geste et d’efficacité à la fois.
Il venait assister à tous les matchs à Mont-de-Marsan. Peut-être lui qui fut le maître de nous tous retrouvait-il en moi un peu de lui ? J’avais essayé de le copier !
Oui, j’aurais joué à huis clos, ça ne m’est jamais arrivé car les circonstances ne l’ont pas voulu, mais je l’affirme car j’ai joué des matchs à Monfort, à Gabarret, à Tarbes ou ailleurs, avec le même enthousiasme, la même volonté de bien faire, de gagner, que quelques jours avant à Colombes ou Cardiff.
L’important c’est ce moment où, à quinze heures, avec ce ballon ovale qui faisait frissonner tout mon corps, j’allais pouvoir essayer d’exprimer mes qualités physiques et techniques qui étaient le fruit d’un travail presque journalier.
Je pense que le fait d’avoir Jean Dauger comme modèle, de m’identifier à lui, a été très important dans une motivation pour pratiquer un rugby de haut niveau. Par la suite, le partage de jeu avec Guy a été un élément encore plus fort. À travers notre éducation familiale, il eût été dommage que le rugby nous sépare. La chance a voulu qu’il nous fasse partager ce qu’il peut y avoir de plus fort à travers l’amour fraternel et le sport de haut niveau. Hélas, de gros imbéciles nous ont volé quelques moments de bonheur.
Autre souvenir de conversation. Tu m’as confié qu’il t’arrivait de faire des entraînements solitaires dans les sentiers des Landes, près de Mont-de-Marsan, car lorsque tu accélérais ou lorsque tu ralentissais, le contact des fougères augmentait tes sensations et donc te permettait de mieux travailler la maîtrise de ta course. L’évocation de ce souvenir est plein de poésie, mais pose aussi la question de la recherche de la perfection sportive. Ne vois-tu pas des limites et des dangers à cette quête de la perfection ?
Durant ces entraînements solitaires dans la forêt, je laissais mon corps commander mes réflexes, j’accélérais en passant au milieu des hautes fougères comme j’aurais pu le faire au milieu desAll Blacks, mon cerveau commandait mes muscles ; ces accélérations et ces ralentissements étaient une domination de moi-même. Tout cela était rythmé par le crissement des pointes dans mes chaussures (d’athlétisme) sur le sable de superbes sentiers dans la forêt landaise.
Il n’y a pas de danger à la recherche de la perfection, car on peut « l’approcher » mais on ne peut « l’atteindre ». Il y a donc cette marge qui reste une motivation pour chercher à toujours s’améliorer. C’est le courage qui compte le plus dans les moments difficiles.
Tu m’as expliqué qu’à 20 ans, tu avais signé à l’Aviron bayonnais, avant que les circonstances (guerre en Algérie) ne te ramènent à d’autres réalités. Ce qui t’attirait à Bayonne, c’étaient des souvenirs d’enfance, avec ton père, le mythe d’une grande équipe, et de Dauger, et la beauté du stade, cette pelouse avec quelques pâquerettes.
Tout le monde savait déjà que tu étais un centre hors normes et toi tu choisis un club pour sa légende, un modèle inspiré et la beauté du site. Il est évident que pour les grands joueurs de rugby du xxie siècle, ce type de paramètre n’a plus cours, ou compte très peu. Est-ce que cela ne pose pas problème(s) ?
J’avais à 20 ans signé à l’Aviron bayonnais, (A.B., mes initiales dont j’étais très fier). Je quittais donc le stade montois qui faisait partie des premières équipes françaises, pour aller à Bayonne qui avait à l’époque une équipe moyenne. Cela n’avait pas d’importance car à Bayonne, il y avait Jean Dauger, un beau stade, un terrain très large avec une pelouse superbe et un public qui avait vu jouer pendant des années le plus grand centre français.
Il y avait autour de ce club une légende, des titres, du jeu à la bayonnaise, et j’avais ressenti tout cela car mon père, qui n’a jamais pratiqué le rugby, m’avait plusieurs fois emmené à Saint-Léon voir des matches.
J’étais enfant, 12 ou 13 ans, et à cet âge-là, j’avais ressenti ce fluide magique dans cette ville, dans ce stade. Et puis la vie (guerre d’Algérie) a fait que je suis resté à Mont-de-Marsan pour essayer d’y apporter ce jeu « à la bayonnaise », qui est devenu « ce jeu à la montoise ». Dans ma tête, ces deux phrases étaient profondément liées. J’en étais très fier.
Une question simple, mais si décisive : moi et l’autre, ça veut dire quoi dans le rugby pour Dédé Boni ?
« Moi et l’autre », c’est une expression totalement différente de celle de la vie, qui doit être « l’autre et moi », mais dans cette discipline de ma vie sportive, cette phrase veut dire que tout ce qui passe par moi est entièrement au service de l’autre, ce qui est la base du jeu collectif et en particulier du jeu de ligne.
On va partir d’un jeu de mots : rugby for rêveur ! Je me souviens que pendant une corrida insipide, à Nîmes, vers 1985, un spectateur s’est écrié à l’adresse de Paco Ojeda : « Paco, fais-nous rêver ! » Quelle est pour toi la part du rêve dans le rugby ?
La part de rêve dans le rugby, c’est le moment de la réussite d’une action que tu as travaillée de nombreuses fois à l’entraînement. Lors d’un match France-Irlande à Colombes, sur une action offensive qui se termine par un essai de Lacaze, je fais une passe croisée avec Rancoule. Sur ce moment précis de réussite, R. Roy, mon ami journaliste, qui était assis au bord du terrain, a écrit cette belle phrase : « André, lors de cette passe croisée, avait un visage d’ange. » C’est sûrement lors de tels moments que l’acteur et le spectateur peuvent rêver.
Parmi les joueurs que tu as croisés, en as-tu connus dont tu as eu le sentiment que le rugby les a aidés à mieux s’accepter tels qu’ils étaient ?
Je n’ai pas connu de joueurs physiquement diminués, mais par contre beaucoup ont appris à évoluer dans la vie, à rencontrer des gens et à voir des choses qui leur semblaient inaccessibles.
Ton ami Antoine Blondin parlait des « verres de contact » à propos des trop nombreux apéros dont il fut traversé. Le rugby n’est-il pas un formidable sport de contact(s) ? Je ne pense pas seulement au rugby des chocs-options de maintenant, mais surtout aux contacts humains ?
Je pense que c’était une grande valeur du rugby de rapprocher les gens complètement différents.
Ces contacts humains faisaient la valeur de notre sport. J’espère que le professionnalisme ne détruira pas ces vertus qui nous sont chères.
 
NOTES
 
[*]Jean-Pierre Delbouys, proviseur du lycée Paul-Bert, 73, rue Bourgneuf, 64100 Bayonne ; vice-président de l’Aviron bayonnais rugby pro.
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